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Fascisme 2.0

Par Christophe Masutti 18 min de lecture • 3824 mots

L’emprise des géants de la tech ne relève pas seulement d’une domination financière ou d’un privilège de caste. Elle structure un authentique (techno-)fascisme. Un système global bien plus résilient qu’une oligarchie. Ce pouvoir ne cherche pas à convaincre, mais à neutraliser toute contestation à la racine. Par la capture attentionnelle et l’invisibilisation algorithmique, il impose un présent perpétuel et mondialisé qui fige les inégalités et cherche à enfermer les existences dans un ordre biopolitique permanent.



Un nouvel ordre

Dans un article très intéressant intitulé « Techno-oligarchie ou fascisme ? », (Le Grand Continent le 19 mai 2026), Anton Shekhovtsov propose une réflexion sur la nature du pouvoir des Big Tech. L’intérêt de l’article ne réside pas tant dans ses conclusions (l’oligarchie des Big Tech serait plus dangereuse que ce que nous nommons fascisme) que dans le cadre de discussion qu’elle ouvre : elle permet de définir les contours de ce qu’il convient d’appeler le techno-fascisme contemporain.

Shekhovtsov qualifie de « techno-oligarchie » ce mode de gouvernement des choses par une minorité détentrice de capitaux et d’infrastructures informationnelles. Si l’existence de cette oligarchie est indiscutable, ce concept s’avère à mon avis insuffisant pour caractériser la période actuelle. Je ne pinaille pas tant que cela.

L’oligarchie est une configuration politique réversible ; elle reste vulnérable aux crises de la valeur, aux récessions économiques, aux catastrophes climatiques, ou aux ruptures d’approvisionnement sectorielles (et les guerres actuelles, surtout lorsqu’elles touchent au pétrole, en sont un symptôme exemplaire capable, justement, de remettre en cause cette oligarchie). Le fascisme, en revanche, ne se réduit pas à une simple excroissance gouvernementale ou à un privilège de caste : il est un système global et une structure biopolitique.

En tant que système, le fascisme présente une résilience supérieure à celle de l’oligarchie. Alors que cette dernière gère les flux économiques à court terme (et toute planification serait un aveu), le techno-fascisme s’inscrit dans la longue durée. Il opère par la neutralisation de l’historicité, enfermant les populations dans un présent algorithmique perpétuel et standardisé (tout comme le IIIe Reich était censé durer mille ans), conçu pour figer les inégalités et rendre les rapports de domination structurellement indiscutables.

Mais avant d’aller plus loin, j’ouvre une parenthèse à propos de ce terme de biopolitique.

Je pars du principe que le techo-fascisme consiste à imposer un nouvel ordre biopolitique. Mais il ne faut pas le confondre avec les grilles d’analyse classiques de la biopolitique à la manière de Foucault.

Chez Foucault, le néologisme biopolitique (exercice du biopouvoir), désigne l’entrée de la vie humaine et des mécanismes biologiques de la population (taux de natalité, mortalité, hygiène publique) dans les calculs du pouvoir (de l’État) à partir du XVIIIe siècle. La contrainte s’exerçait alors par des institutions physiques de capture : l’école, la caserne, l’usine, la clinique, la prison. Dans l’histoire, le fascisme a poussé cette logique disciplinaire à son paroxysme en étatisant le corps biologique, soumis à une hygiénisation raciale et à une préparation physique à la guerre industrielle.

Le nouvel ordre biopolitique des Big Tech opère un saut qualitatif : il ne s’appuie plus (plus seulement – il suffit de constater le surpeuplement des prisons et des rétentions « administratives ») sur des institutions matérielles d’enfermement, mais sur une infrastructure de contrôle à l’échelle atomique. Le biopouvoir contemporain n’attend pas que l’individu entre dans une école ou une usine pour le formater ; il s’installe directement dans son quotidien pour opérer sur sa propre existence.

Ce nouvel ordre se défini selon trois modalités :

  1. La dissolution de la distinction entre corps biologique et données numériques : le techno-fascisme ne se contente pas de surveiller les corps, il les convertit en flux continus de données comportementales par un nombre gigantesque de capteurs : ceux de nos montres connectées et de nos smartphones, mesure de l’attention sur les médias sociaux, mesures des comportements d’achat et des interactions avec les institutions (plateformisation et médiation systématique), surveillance globale (vidéo surveillance, technopolice, espionnage de masse). En retour, l’ingénierie comportementale utilise ces données pour modifier les comportements et les états affectifs et psychiques des individus via des stimuli algorithmiques personnalisés. Le corps humain devient un nœud de rétroaction biologique dans les réseaux maintenus par le capital (les détenteurs de ces infrastructures).
  2. Le gouvernement par les affects et la pacification forcée : contrairement au fascisme historique qui exigeait une mobilisation bruyante et militante des corps (défilés, rituels de masse), le nouvel ordre biopolitique exige, selon les impératifs, la sédation ou la pulsion contrôlée. Un dirigisme des affects (là où il a fallu la nuit des longs couteaux chez les nazis en 1934 pour calmer les plus dingues). La capture attentionnelle et l’activation continue du système dopaminergique par les interfaces numériques installent les masses dans la passivité ou la mobilisation par affects (généralement réactionnaires). Le pouvoir n’impose plus une idéologie par la contrainte discursive, il régule les pulsions de la population pour étouffer le potentiel insurrectionnel à sa source biologique (ou le commander, comme on l’a vu avec les partisans de D. Trump en 2021 ou la tentative de coup d’État au Brésil avec ceux de Jair Bolsonaro en 2023).
  3. La naturalisation technique des inégalités : ce contrôle biopolitique prépare le terrain à la bifurcation anthropologique du transhumanisme. En gérant biologiquement les populations à des fins de tri et d’optimisation, les Big Tech transforment le conflit de classes en une hiérarchie de nature technique et biologique. Les dominés ne sont plus seulement privés de droits politiques ou de ressources économiques : ils sont définis, au sein de l’environnement biopolitique, comme des organismes sous-optimisés, cantonnés à un rôle de fournisseurs de données pour l’apprentissage des machines.

Ce nouvel ordre biopolitique représente l’aboutissement du projet totalitaire des Big Tech aujourd’hui. Il ne cherche pas à briser la résistance des individus par la violence physique visible de l’État, mais à rendre l’indocilité techniquement impossible en modifiant la structure même de l’expérience vécue et de la subjectivité. J’ai cité à de nombreuses reprises le concept de violence technologique de Detlef Hartmann sur ce blog, c’est presque la même chose puissance dix.

Fusion asymétrique

Ceci étant dit, faut-il craindre un fascisme ou « seulement » les détenteurs du pouvoir ?

La principale limite méthodologique à ne considérer que l’oligarchie des Big Tech (ce que ne fait toutefois pas l’article de Shekhovtsov, je le précise) c’est de ne considérer que le formalisme des institutions. C’est omettre de saisir la trajectoire conjointe de l’État et du capital. L’argument classique postule un antagonisme de principe : le fascisme historique impliquerait l’omniprésence d’un État centralisé, tandis que l’action des Big Tech viserait à contourner ou à dissoudre la puissance publique.

C’est une illusion juridique. L’État n’est pas une entité neutre définie par ses fonctions de régulation ou sa bureaucratie sociale, mais l’appareil monopolistique de la contrainte dite « légitime » et qui, dans le monde capitaliste, se met au service de la reproduction des rapports de domination. Le capitalisme industriel et financier, au stade de maturité technologique où il est aujourd’hui, ne détruit pas l’État ; il réalise une fusion asymétrique avec lui.

L’infrastructure technique des Big Tech fonctionne désormais comme le système d’exploitation1 de la puissance publique. Des entités comme Palantir intègrent et gèrent directement les fonctions répressives et de surveillance traditionnellement dévolues aux administrations régaliennes, par exemple : police prédictive, gestion des flux migratoires et contrôle des frontières. En externalisant sa capacité coercitive à des monopoles privés tout en liquidant ses contreparties sociales, le pouvoir contemporain parachève la logique de fusion entre État et capital, au bénéfice du capital. Que le souverain ne soit plus un dictateur en uniforme mais une structure managériale de conseils d’administration et d’appareils parlementaires ne modifie pas la nature systémique du contrôle. Le techno-fascisme commence précisément là où la contrainte politique, la surveillance policière et l’impératif économique fusionnent au sein d’une même infrastructure technique.

Subsomption totale

Une autre idée consiste à affirmer que l’ère numérique implique la disparition du collectif au profit d’un individualisme atomisé. Selon cette perspective, la fragmentation de l’espace public en « bulles de filtres » et la personnalisation des flux contrediraient l’exigence d’homogénéisation propre aux systèmes fascistes. On ne pourrait plus organiser de grands rassemblements plus de 150.000 personnes à la manière du parti nazi à Nuremberg. C’est un peu vrai. Maintenant, les fascistes opèrent surtout dans des petites ruelles sombres ou des bars pisseux et défilent peu nombreux sous la protection de la police.

Toutefois, cette approche confond la forme esthétique du collectif et sa réalité. Le techno-fascisme ne détruit pas le collectif : il en opère la subsomption totale. Même (et surtout, dirai-je) le petit nazillon militant n’y réchappe pas. Le corps social ne s’évanouit pas au profit exclusif d’une minorité qui serait l’oligarchie. Il demeure la matière première indispensable au fonctionnement du système. Tout l’enjeu du pouvoir technologique est précisément de régner sur ce collectif en le reconfigurant. Les individus ne sont pas simplement isolés, ils sont enrégimentés sous la forme d’un agrégat de données comportementales et d’une force de travail disponible, intégrée en continu dans les processus industriels de l’intelligence artificielle, lobot-ubérisés dans une vague perspective bourgeoise d’être son propre entrepreneur tandis qu’on ne fait que jeter la clé des fers qu’on s’est soi-même fixé aux pieds.

Le processus d’épuration, caractéristique de la matrice fasciste, change de modalité : il ne s’agit plus d’une exclusion physique immédiate fondée sur des critères biologiques, mais d’une élimination socio-technique. Sont déclarés obsolètes ou invisibilisés tous les éléments non conformes, inutiles à la reproduction du capital, ou inadaptés aux impératifs d’automatisation ou d’ubérisation (donc le petit nazillon mal équipé mentalement sera parmi les premiers à boire la tasse). Ce tri démontre qu’un collectif est maintenu, standardisé, administré, mais maintenu, et si possible sans conscience ni de soi ni de sa condition. Bernard Stiegler parlait de prolétarisation, c’est exactement de cela dont il s’agit, avec en plus l’impossibilité d’en sortir ou même de s’en révolter.

Ce contrôle du collectif se double d’une neutralisation de son historicité. Il n’y a même pas de « privatisation du futur » par l’oligarchie : le techno-fascisme supprime la catégorie même d’avenir pour les masses. En captant l’attention et en prédisant les comportements, les Big Tech enferment la population dans un présent perpétuel et immuable. Priver le collectif de toute perspective de rupture historique constitue le moyen ultime de sa pacification. À l’instar des projets millénaristes du fascisme historique, le techno-fascisme vise à figer définitivement les rapports de classe et les inégalités dans un ordre technologique présenté comme indépassable.

Qui est l’ennemi ?

L’oligarchie n’a pas d’ennemi ontologique, dans la mesure où ses actions, via des manœuvres de dérégulation, cibleraient des cadres réglementaires plutôt que des groupes humains spécifiques. On retiendrait donc de l’idée de Peter Thiel, que si, selon lui, la démocratie n’est pas compatible avec la liberté, c’est davantage pour une question de cadre que de définition de ses ennemis. Une façon, aussi, d’invisibiliser les contradicteurs. Le problème, c’est que le projet politique des Big Tech n’est pas seulement une stratégie de dérégulation par l’oligarchie.

En réalité, le techno-fascisme identifie et traque un ennemi existentiel précis : l’individu indocile. Et nous le sommes tous et toutes, à des degrés divers et pour des raisons diverses. Alors que le fascisme historique persécutait des identités bien définies (nationales, raciales, de genre, de religion, d’état physique, etc.), le système technologique érige en menace absolue la déviance comportementale et l’incompatibilité technique. L’ennemi est défini comme tout sujet qui revendique sa singularité épistémique, sa souveraineté psychique ou son auto-détermination face aux infrastructures de captation.

Le refus de toute altérité politique et l’exigence d’une subordination complète de la société à la rationalité managériale constituent l’identité profonde de ce fascisme. L’ingénierie comportementale ne cherche pas à convaincre par un dogme idéologique et le discours (on n’en n’est plus à l’âge de la retransmission radiophonique) ; elle intègre la norme directement dans l’expérience quotidienne de l’utilisateur. Dès lors, toute résistance à l’alignement des esprits ou toute tentative d’échapper à la traçabilité est traitée comme une anomalie systémique à corriger ou à neutraliser. Ceci dit, ce n’est pas très nouveau : c’est le cas de toute société sous un régime autoritaire, tout dépend de la place du curseur.

Invisibilisation de la censure

On pense toujours à la censure spectaculaire des régimes fascistes : autodafés, interdictions de publication, saisies de presses. Et bien souvent on a vu dans l’avènement de l’Internet des familles une grande avancée dans la fluidité informationnelle. Toute censure revendiquée comme telle dans le monde numérique passe pour être l’un des pires sacrilèges à l’encontre des libertés informationnelles. Mais maintenant que nous avons vu à l’œuvre les grandes opérations de manipulation à la manière de l’affaire Cambridge Analytica, ou celles de la surveillance de masse (révélée par E. Snowden) on sait bien que c’est un leurre. Les mécanismes de contrôle des esprits ont muté considérablement.

Le techno-fascisme n’opère pas par la soustraction de l’information, mais par la saturation et la reconfiguration cognitive. La censure contemporaine procède par l’invisibilisation (shadow banning, modification des critères de référencement, procédures juridiques baillon, privation des espaces auparavant ouverts, privatisation des arts et des connaissances pour en limiter le partage, etc.). Le fascisme d’hier rendait la contrainte manifeste, il avouait et même revendiquait : il désignait le lieu du pouvoir, créant ainsi des martyrs, de la dissidence et une conscience claire de l’oppression. Le techno-fascisme élimine cette résistance en la rendant techniquement inaudible ou impossible avant même qu’elle ne puisse s’articuler consciemment.

Ce contrôle repose sur une économie de la captation de l’attention et du tri cognitif. En exploitant les mécanismes psychiques les plus archaïques à travers des interfaces conçues pour maximiser l’engagement (flux infinis, notifications intermittentes), les Big Tech installent un régime de pulsionnalité. L’objectif de cette ingénierie comportementale est d’abaisser les facultés de réflexion critique par une surcharge attentionnelle permanente.

La dissolution de la connaissance et de la culture dans des flux ininterrompus de contenus interchangeables agit comme une entreprise de sédation générale. Ce dispositif de pacification neutralise le potentiel insurrectionnel. Comme le soulève bien F. Lordon, la confrontation quotidienne avec l’accumulation obscène des richesses oligarchiques ne produit plus de révolte, mais se trouve transformée, par la sidération et le divertissement continu des chaînes TV grand public ou des youtubeurs influenceurs, en une admiration passive ou une envie individualiste et bourgeoise (Enfin quelqu’un qui parle de ce problème).

Le transhumanisme

Le projet idéologique des Big Tech rejoint pleinement le fasciste à travers sa doctrine transhumaniste. L’idéal du fascisme historique reposait sur le mythe de l’« homme nouveau », une tentative de rationaliser et de formater les corps afin de les soumettre aux nécessités de la puissance industrielle et guerrière de l’État. Le post-humanisme promu par l’oligarchie des Big Tech concrétise et radicalise ce fantasme eugéniste sous une forme marchande et technologique.

Cet eugénisme contemporain ne s’organise plus autour de politiques d’État coercitives, mais s’articule via des projets industriels précis visant la modification ou le dépassement des limites biologiques humaines. Cela ne date pas d’hier, déjà en 2016, Peter Thiel médiatisait son rêve d’immortalité. Il y a deux deux axes :

  1. L’augmentation neuronale et l’interface machine : des initiatives telles que Neuralink (fondée par Elon Musk) visent à fusionner directement la conscience humaine avec la puissance de calcul informatique. Sous couvert d’applications médicales pour des personnes en situation de handicap, l’objectif explicite est de créer une couche de symbiose cognitive avec l’intelligence artificielle. Le coût est évidemment prohibitif et réservé.
  2. La reprogrammation biologique : les investissements massifs des oligarques des Big Tech dans des entreprises de biotechnologie, de longévité, ou de sélection génomique préimplantatoire, la génomique dite « prédictive » ou la génomique « préventive » montrent une volonté de s’affranchir du « hasard » biologique au profit d’une optimisation programmée.

Ce projet trace une ligne de démarcation anthropologique. L’augmentation biologique et cognitive et l’allongement de la vie sont conçus comme des privilèges, réservés à l’élite oligarchique capable d’en payer le prix. À l’inverse, le reste de la population est relégué au statut d’« humanité obsolète ». Les classes populaires et intermédiaires ne sont plus envisagées comme des sujets politiques, mais comme un simple substrat de données, une masse biologique résiduelle utile uniquement pour alimenter et entraîner les systèmes d’intelligence artificielle, leurs besoins énergétiques et l’industrie (et même l’agriculture). Le mépris historique du fascisme pour l’humain vulnérable ou autonome ou encore non productif trouve ici sa traduction technique parfaite.

Le Manifeste de Palantir

Publié en français dans Le Grand Continent le 20 avril 2026, le « Manifeste de Palantir pour la domination », est tout à fait exemplaire. Ce texte synthétise en 22 thèses la vision stratégique d’Alex Karp issue de son ouvrage The Technological Republic. C’est un plan destiné à forger un ordre techno-fasciste. Ce n’est pas qu’une provocation pour en revendiquer l’inéluctabilité. Il documente précisément la fin de l’autonomie formelle de l’État (mais pas sa disparition en tant que structure de pouvoir) et son absorption définitive par le techno-capitalisme.

Sous couvert de répondre à la rivalité géopolitique globale et de redéfinir la puissance occidentale face à ses adversaires stratégiques, ce projet contient trois caractéristiques du système :

  1. La liquidation de la séparation État/Marché. Le manifeste postule que la survie des institutions dépend de l’intégration de l’intelligence artificielle et du traitement de données de masse au cœur des appareils de souveraineté. Pour Palantir, l’efficacité répressive et militaire n’est plus une prérogative interne à l’État, mais un service technologique fourni par des entreprises privées (et monopolistiques). L’appareil d’État renonce à sa souveraineté bureaucratique pour devenir une enveloppe juridique dépendante du système d’exploitation privé qui l’administre.
  2. Gouverner en transformant l’espace cognitif. Comme le montre l’utilisation opérationnelle des systèmes de Palantir dans les pays en guerre ou dans la gestion des frontières, la firme ne vend pas de simples outils de calcul, mais construit l’environnement cognitif sur lequel s’appuient les décisions politiques et militaires. Le pouvoir s’exerce par la saturation, la suggestion et la preuve algorithmique (voir Alain Supiot sur ce point). Ce mode de gouvernement dissout la délibération politique au profit d’une rationalité managériale automatisée et indiscutable.
  3. Militariser l’espace social. En érigeant la gestion des données de masse en outil de guerre hybride perpétuelle, le manifeste efface la frontière entre la défense extérieure et le contrôle de la population intérieure. Le citoyen indocile, le déviant comportemental ou le migrant sont traités comme des cibles, à travers les mêmes grilles de tri algorithmique que celles appliquées aux objectifs militaires. Mouvements écologistes, auto-gestionnaires, anarchistes… tenez bon !

Le Manifeste de Palantir n’est pas un coup d’État militaire contre les institutions parlementaires. Il vise à amorcer une transition technocratique. L’oligarchie ne cherche pas à détruire l’État de l’extérieur : elle en privatise les fonctions, en fusionnant la contrainte policière et l’accumulation du capital au sein d’une infrastructure unique. C’est la feuille de route d’une domination totale où le réseau technique privé devient le souverain, installant un ordre biopolitique résilient et permanent. Un fascisme v2.0.

Ne pas se regarder le nombril

Il serait faux de circonscrire le techno-fascisme à une dérive sectorielle de la Silicon Valley. Si le système est initialement guidé par des oligarques nord-américains, son déploiement actuel démontre une capillarité mondiale. En premier lieu, certes, parce que les firmes américaines sont des multinationales, mais pas uniquement. Les interconnexions technologiques et politiques révèlent que le techno-fascisme s’est constitué en un réseau global sur la base de la mondialisation géopolitique et géoéconomique historique. Tout en renforçant les inégalités économiques, il impose dès lors un ordre biopolitique universel. Mais il faudrait toutefois déterminer la portée exacte des valeurs ou des concepts « universels » ainsi diffusés et absorbés par les cultures des différents pays.

Dans ce contexte, une Europe protectrice est une illusion à moins d’un bouleversement politique d’envergure. Son arsenal réglementaire est contredit par les faits. Les technologies de surveillance américaines ont depuis longtemps envahi les structures étatiques européennes. Ainsi, elles se trouvent structurellement liées à des opérateurs privés. C’est l’exemple de l’usage des solutions logicielles de Palantir par les institutions européennes, y compris par exemple en France pour la DGSI. On peut aussi citer la dissémination des logiciels de Microsoft à tous les niveaux des fonctions publiques, même si de grands efforts d’autonomisation stratégique commencent à prendre forme. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

On ne peut pas non plus oublier le cas de la Chine. Dans ce pays, le pouvoir ne s’articule pas autour d’une techno-oligarchie privée, mais procède d’une fusion directe entre le capitalisme d’État et l’appareil de parti. Ce sont des voies politiques différentes. Du point de vue occidental, nous avons toujours beaucoup de difficultés à concevoir avec précision ce qu’implique réellement, d’un point de vue culturel, le système de crédit social et l’omniprésence des technologies de reconnaissance faciale (à travers des réseaux comme le Filet Céleste). Ce n’est pas une simple dictature bureaucratique. Il s’agit d’un processus d’homogénéisation totale du collectif par des moyens numériques, avec cependant beaucoup de fluctuations. L’ennemi y est, de la même manière qu’en Occident, défini par la déviance comportementale et l’indocilité. Le pouvoir chinois n’exige pas seulement la soumission politique. Il organise une normalisation biopolitique où chaque geste, transaction ou interaction numérique est évalué pour formater les existences en fonction des impératifs de productivité et de stabilité du capitalisme d’État. C’est un projet d’alignement des esprits aux contours parfois très subtils.

Malgré un nombre d’ouvrages déjà conséquent sur ces aspects, pays par pays, il faudrait beaucoup de temps pour étudier de près les mécanismes nouveaux du fascisme, sans toutefois le limiter à ses aspects technologiques. On pourrait toutefois procéder par une analyse des trajectoires dans différents pays du monde : trajectoires d’entreprises telles AggregateIQ, trajectoires de services comme ceux de Palantir Technologies, trajectoires d’artefacts logiciels comme Pegasus, trajectoires d’outils gouvernementaux comme le projet SKYNET de la NSA, ou carrément les bouquets technologiques comme le filet céleste chinois. Changer les perspectives permettrait d’avoir une vision exhaustive des mécanismes en jeu et mieux comprendre la portée universelle du techno-fascisme.

Cette mondialisation du techno-fascisme soulève beaucoup de questions au sujet de l’inefficacité ou l’inadaptation des réponses réglementaires, voire les accointances et les conflits d’intérêts parmi les décisionnaires. Ces insuffisances permettent aux réseaux du techno-fascisme de jouer ses cartes à un niveau supranational, rendant caduques les contre-pouvoirs aux échelles locales. Les résistances ne peuvent se satisfaire d’aménagements marginaux ou de postures défensives. Elles imposent une stratégie de rupture radicale visant l’abolition de la propriété lucrative de ces entreprises de captation et la réappropriation démocratique et autogestionnaire des réseaux techniques. De cela, nous en avons déjà parlé dans ce blog…


  1. Je reprends cette analogie de F. Lordon, que je trouve tout à fait à propos. Les big tech sont devenues l'« Operating System » du capitalisme. Le capitalisme technologique ne se contente plus de produire des marchandises ; il a capté l’infrastructure même des interactions. ↩︎