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    <title>contrôle on Framatophe Blog</title>
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    <description>Recent content in contrôle on Framatophe Blog</description>
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    <managingEditor>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</managingEditor>
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      <title>Cybersyn : limites du mythe</title>
      <link>https://golb.statium.link/post/20240913cybersyn-chili/</link>
      <pubDate>Fri, 13 Sep 2024 00:00:00 +0000</pubDate>
      <author>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</author>
      <guid>https://golb.statium.link/post/20240913cybersyn-chili/</guid>
      <description>&lt;p&gt;Vous avez sans doute remarqué le nombre de publications ces dernières années à propos du grand projet Cybersyn au Chili entre 1970 et 1973. C&amp;rsquo;est plus qu&amp;rsquo;un marronnier, c&amp;rsquo;est un mythe, et cela pose tout de même quelques questions…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 11 septembre est un double anniversaire pour deux événements qui ont marqué profondément l&amp;rsquo;histoire politique mondiale. Le premier en termes de répercutions désastreuses sur le monde fut le 11 septembre 2001. Celleux qui, comme moi, en ont le souvenir, savent à peu près ce qu&amp;rsquo;ils étaient en train de faire à ce moment-là, étant donné la rapidité de propagation de l&amp;rsquo;information dans notre société médiatique. Le second est plus lointain et plus circonscrit dans l&amp;rsquo;espace et le temps, bien que désastreux lui aussi. C&amp;rsquo;est le coup d&amp;rsquo;état au Chili par Pinochet et sa junte militaire, soutenue en douce par Nixon et la CIA.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commémorer le triste anniversaire du coup d&amp;rsquo;état de Pinochet revient parfois à embellir le projet socialiste de Allende et ses compagnons. Un projet dont les bases étaient fragiles, fortement ébranlées par l&amp;rsquo;hostilité américaine (qui a attisé l&amp;rsquo;opposition politique et la sédition de l&amp;rsquo;armée) et le jeu de dupes joué par les soviétiques. Au-delà de la question géopolitique, le socialisme de Allende reposait sur un bloc, l&amp;rsquo;Unité Populaire, qui a fini par se diviser (pour des socialistes, rien d&amp;rsquo;étonnant, direz-vous) entre une voie institutionnelle et une voie radicale-révolutionnaire. La voie institutionnelle s&amp;rsquo;est dirigée vers un vaste programme de nationalisation (par ex. les banques, les industries, surtout en matières premières), la promotion de la co-gestion avec les travailleurs dans les entreprises, et une réforme agraire dont le but consistait surtout à mettre fin au manque de rendement des exploitations &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Latifundium_(agriculture)&#34;&gt;latifundiaires&lt;/a&gt;. Dans les faits, le mouvement populaire échappait quelque peu à la voie institutionnelle. Par exemple dans les campagnes, des conseils paysans virent le jour et lancèrent des plan d&amp;rsquo;occupation des exploitations en dehors de tout cadre réglementaire. Les contestations n&amp;rsquo;étaient pas seulement des reproches de l&amp;rsquo;aile révolutionnaire à l&amp;rsquo;aile plus « démocrate-chrétienne » de Allende, mais poussaient souvent trop loin l&amp;rsquo;élan populaire jusqu&amp;rsquo;à parfois faire des compromis avec l&amp;rsquo;opposition. Bref, c&amp;rsquo;est important de le rappeler, après l&amp;rsquo;arrivée de l&amp;rsquo;Union Populaire au pouvoir, le moment démocratique du Chili amorcé en 1970 était aussi un moment de divergence de points de vue. Cela aurait pu se résoudre dans les urnes, mais c&amp;rsquo;était sans compter Pinochet et les années de cauchemar qui suivirent. Car ce général était appuyé par un mouvement d&amp;rsquo;opposition très fort, lui-même radicalisé, anti-communiste et souvent violent, prenant la constitution comme faire-valoir. Pire encore, l&amp;rsquo;opposition était aussi peuplée des capitalistes chefs d&amp;rsquo;entreprise qui allèrent jusqu&amp;rsquo;à organiser un lock-out du pays pour faire baisser volontairement la production. Tout cela a largement contrecarré les plans de Allende.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi je m&amp;rsquo;attarde avec ce (trop) bref aperçu de la situation politique du Chili entre 1970 et 1973 ? Et quel rapport avec cette date d&amp;rsquo;anniversaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez sans doute remarqué le nombre de publications ces dernières années à propos du grand projet Cybersyn. Il s&amp;rsquo;agit du projet de contrôle cybernétique de l&amp;rsquo;économie planifiée chilienne initié par le gouvernement Allende, et sur les conseils du grand cybernéticien britannique Stafford Beer. Le 11 septembre dernier, cela n&amp;rsquo;a pas loupé, le marronnier était assuré cette fois par &lt;em&gt;Le Grand Continent&lt;/em&gt;, avec l&amp;rsquo;article « &lt;a href=&#34;https://legrandcontinent.eu/fr/2024/09/11/un-ordinateur-pour-le-socialisme-allende-le-11-septembre-et-lautre-revolution-numerique/&#34;&gt;Un ordinateur pour le socialisme : Allende, le 11 septembre et l&amp;rsquo;autre révolution numérique&lt;/a&gt; ». Entendons-nous bien, ce type de publication est toujours intéressant. Non pas qu&amp;rsquo;il soit capable d&amp;rsquo;expliquer ce qu&amp;rsquo;était le projet Cybersyn (comme nous allons le voir, les tenants et aboutissants sont assez compliqués à vulgariser) mais parce qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;attache essentiellement à perpétuer un &lt;em&gt;story telling&lt;/em&gt;, lui-même initié par Evgeny Morozov (que l&amp;rsquo;article d&amp;rsquo;hier cite abondamment) via un célèbre &lt;a href=&#34;https://the-santiago-boys.com/&#34;&gt;podcast&lt;/a&gt; et un petit livre fort instructif, &lt;a href=&#34;https://www.editionsdivergences.com/livre/les-santiago-boys&#34;&gt;&lt;em&gt;Les Santiago Boys&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, dont j&amp;rsquo;invite à la lecture (Morozov 2015 ; Morozov 2024).&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;pourquoi-un-_story-telling_&#34;&gt;Pourquoi un &lt;em&gt;story telling&lt;/em&gt; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Deux principales raisons à cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La première : une démarche de type &lt;em&gt;investigation journalistique&lt;/em&gt; n&amp;rsquo;est pas une démarche historique. Ce que montrent en fait les nombreuses publications grand public sur le projet Cybersyn ces dernières années, c&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;elles constituent une réponse anachronique à la prise de conscience de notre soumission au capitalisme de surveillance. Il s&amp;rsquo;agit de faire de Cybersyn un message d&amp;rsquo;espoir : envers et contre tout, surmontant les difficultés techniques (réseaux, télécoms, ordinateurs) et l&amp;rsquo;impérialisme américain, un pays armé de ses ingénieurs a réussi à mettre en place un système général de contrôle cybernétique socialiste. C&amp;rsquo;est beau. Et c&amp;rsquo;est un peu vrai. Il suffit de se pencher sur les détails, par exemple un certain niveau du système intégrait bel et bien la possibilité de la co-gestion dans les boucles de rétroaction, et bien qu&amp;rsquo;on ai souvent accusé ce projet d&amp;rsquo;avoir une tendance au contrôle totalitaire, le fait est que non, dans ses principes, la décision collective était une partie intégrée. S&amp;rsquo;interroger aujourd&amp;rsquo;hui sur Cybersyn, c&amp;rsquo;est poser la possibilité qu&amp;rsquo;il existe une réponse au solutionnisme numérique auquel se soumettent nos décideurs politique tout en abandonnant la souveraineté technologique. Cette réponse consiste à poser que dans la mesure où la technologie numérique est inévitable dans tout système décisionnaire et de contrôle de production, il est possible de faire en sorte que les systèmes numériques puissent avoir une dimension collective dans un usage par le peuple et pour le peuple. Un usage social des technologie numériques de gouvernement est possible. Comme message d&amp;rsquo;espoir, il faut reconnaître que ce n&amp;rsquo;est déjà pas si mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde : nous avons besoin d&amp;rsquo;une alternative au système de gouvernance « par les nombres », pour reprendre les termes d&amp;rsquo;Alain Supiot (Supiot 2015). À une culture de l&amp;rsquo;évaluation et de la mise en compétition des individus, une réponse peut être apportée, qui consiste à impliquer le collectif dans la décision en distribuant la responsabilité sans se défausser sur la technocratie bureaucratique. Or, une planification économique « au nom du peuple » fait toujours doublement peur. D&amp;rsquo;abord elle fait peur aux capitalistes ; c&amp;rsquo;est pourquoi Freidrich Hayek s&amp;rsquo;est efforcé de démontrer que la planification est irrationnelle là où le marché est seul capable d&amp;rsquo;équilibrer l&amp;rsquo;économie (Hayek 2013). Elle fait peur aussi aux anti-capitalistes et aux anarchistes, car, comme le montre James Scott dans &lt;em&gt;L&amp;rsquo;Œil de l&amp;rsquo;État&lt;/em&gt;, cela ne fonctionne jamais, ou plus exactement cela fonctionne parce que les gens survivent à la planification par les arrangements qu&amp;rsquo;ils peuvent faire à l&amp;rsquo;insu de l&amp;rsquo;État sans quoi, le plus souvent, ils meurent de faim (Scott 2024). De fait, c&amp;rsquo;est bien ce qu&amp;rsquo;il se passait avec Cybersyn : les entreprises ou petites exploitations locales devaient remonter dans le système les éléments d&amp;rsquo;information au sujet de leur production. Or, lorsque vous ne voulez pas d&amp;rsquo;ennui et qu&amp;rsquo;un manquement à la production prévue implique pour vous un changement dans vos routines, vous bidouillez les comptes, vous vous arrangez avec la réalité. Cybersyn est un système qui, en pratique, n&amp;rsquo;offrait qu&amp;rsquo;une vision biaisée de la réalité économique dont il était censé permettre le contrôle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, dans le petit monde intellectuel numérique d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui, et depuis une bonne dizaine d&amp;rsquo;années, le 11 septembre est (aussi) considéré comme une date anniversaire de la fin brutale du projet Cybersyn et le moment privilégié pour s&amp;rsquo;essayer à l&amp;rsquo;imaginaire positif d&amp;rsquo;une réconciliation entre politique, économie, technologie et société. J&amp;rsquo;ai moi même &lt;a href=&#34;https://golb.statium.link/post/20190114cybersyn/&#34;&gt;déjà parlé&lt;/a&gt; de Cybersyn.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du reste, il est assez frappant que le projet Cybersyn ai laissé un tel héritage aujourd&amp;rsquo;hui alors qu&amp;rsquo;on ne parle presque jamais du projet URUCIB en Urugay au milieu des années 1980 (Ganón 2022). Du point de vue des objectifs (intégrer les principes de la cybernétique à un système automatisé de contrôle économique d&amp;rsquo;un pays), il s&amp;rsquo;agissait du même projet, avec Stafford Beer cette fois conseiller du président Julio Maria Sanguinetti. Sur l&amp;rsquo;ordre des événements, c&amp;rsquo;est presque l&amp;rsquo;exact opposé de Cybersyn : après une dictature et pas avant, et sur la base d&amp;rsquo;un système d&amp;rsquo;information exécutif déjà existant y compris au niveau technique. Il faut dire que Stafford Beer a « conseillé » pas mal de monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l&amp;rsquo;on veut connaître l&amp;rsquo;histoire de Cybersyn (Synco en espagnol), le meilleur ouvrage que je puisse conseiller est celui de Eden Medina écrit en 2011, traduit en français en 2017, &lt;em&gt;Le Projet Cybersyn. La cybernétique socialiste dans le Chili de Salvador Allende&lt;/em&gt; (Medina 2011). E. Medina a travaillé longemps sur Cybersyn (entre autre). C&amp;rsquo;est en 2006 qu&amp;rsquo;elle publie déjà un article à ce propos (Medina 2006). Je ne crois pas me tromper en affirmant qu&amp;rsquo;elle fut la première à publier une monographie sur ce sujet. Il y eu bien quelques articles, écrits notamment par les membres des Santiago Boys alors exilés, comme celui de Herman Schwember en 1977 (Schwember 1977) qui revient en détail sur le projet, ou bien Raul Espejo qui revient périodiquement sur la question en 1980, 1991, 2009, 2022&amp;hellip; (Espejo 2022) Il y a une bibliographie dans le livre de Eden Medina, mais l&amp;rsquo;essentiel est surtout tiré de ses rencontres avec les acteurs du projet.&lt;/p&gt;
&lt;h3 id=&#34;cest-quoi-le-gouvernementalisme-cybernétique&#34;&gt;C&amp;rsquo;est quoi le gouvernementalisme cybernétique ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si je me suis attardé sur la politique de Allende en introduction, c&amp;rsquo;est pour mieux faire comprendre dans quel état d&amp;rsquo;esprit politique se situe le projet Cybersyn. Je ne vais pas en refaire l&amp;rsquo;histoire, je vous invite pour cela à lire les références ci-dessous. En revanche, j&amp;rsquo;invite à prendre un moment pour se pencher sur les aspects épistémologiques et politique de ce projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&amp;rsquo;après Hermann Schwember, un physicien qui a activement participé au projet, le problème auquel faisait face le gouvernement Chilien en 1970 consistait à établir un ordre socialiste tout en changeant les mentalités mais aussi en rendant compétitive une économie socialiste planifiée qui nécessitait une science du contrôle beaucoup plus étendue que le système précédent de Frei Montalva qui avait pourtant déjà nationalisé et effectué quelques réformes importantes, mais sur un mode keynésien. Par ailleurs, la modernisation du Chili devait se poursuivre sur bien des points : donc un système de contrôle devait intégrer aussi, par apprentissage, les transformations même de l&amp;rsquo;économie, en somme être capable d&amp;rsquo;apprentissage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l&amp;rsquo;époque, la mode était à la cybernétique. Le britannique Stafford Beer avait publié une dizaine d&amp;rsquo;années auparavant des travaux remarquable dans le domaine des sciences de gestion. Pour lui la cybernétique comme étude des systèmes d&amp;rsquo;information et science du contrôle (comme l&amp;rsquo;avait théorisé Norbert Wiener) pouvait être appliquée dans le domaine du management des organisations et dans les processus décisionnels. De fait, toute l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;informatique des années 1950 et 1960 tourne autour de l&amp;rsquo;application des principes de la cybernétique à la gestion par le support numérique. En missionnant S. Beer auprès de la présidence, le gouvernement Chilien ne faisait que tenter de mettre sur pied un système de gouvernement cybernétique. Hermann Schwember résume ainsi la manière dont, avec Stafford Beer, la problématique fut posée (Schwember 1977) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas d&amp;rsquo;un système complexe appelé industrie nationalisée, soumis à des changements très rapides (taille, conception des produits, politique des prix, etc.), inséré dans un système plus large (l&amp;rsquo;économie nationale, insérée à son tour dans l&amp;rsquo;ensemble de la vie sociopolitique nationale) et soumis à des conditions limites politiques très spécifiques, il est nécessaire de développer sa structure et son flux d&amp;rsquo;informations afin que la prise de décision, la planification et les opérations réelles répondent de manière satisfaisante à un programme de demandes externes et que le système reste viable.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La viabilité d&amp;rsquo;un système, ce n&amp;rsquo;est pas son efficacité, c&amp;rsquo;est sa capacité évoluer dans un environnement changeant. Tout résidait dans la capacité à imbriquer des sous-systèmes et imaginer des boucles de rétroaction, des réseaux de signaux faibles ou forts, indiquant l&amp;rsquo;état de santé de ce système. En d&amp;rsquo;autres termes, si on pense le monde comme un gigantesque système de traitement d&amp;rsquo;information, alors on peut imaginer des systèmes d&amp;rsquo;interaction informationnels capable de changer l&amp;rsquo;état du monde tout en s&amp;rsquo;adaptant aux externalités variables qui ne sont elles-mêmes que des informations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a beaucoup critiqué ces modèles cybernétiques en raison de leur tendance au réductionnisme. Le fait est que le modèle de Cybersyn (pour être plus exact, il y a plusieurs modèles dans le projet Cybersyn) est une tentative de sortir de la cuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu&amp;rsquo;est-ce que cette histoire de cuve ? Comme le disait Hilary Putnam (Putnam 2013), tout modèle économique (capitaliste ou autre), possède des lois dont les bases sont physiques (comme le besoin de manger) mais qui ne peuvent pas être déduites des lois de la physique, parce que les concordances sont accidentelles, par exemple la variété des structures sociales. H. Putnam se sert de cet exemple pour illustrer sa réfutation de l&amp;rsquo;unité de « la » science. Mais H. Putnam est aussi l&amp;rsquo;auteur d&amp;rsquo;une expérience de pensée, &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Cerveau_dans_une_cuve&#34;&gt;un cerveau dans une cuve&lt;/a&gt; qui recevrait toute ses expériences par impulsions électriques : dans ce cas aucun cerveau n&amp;rsquo;est capable de dire de manière cohérente qu&amp;rsquo;il est effectivement un cerveau dans une cuve, car aucune connaissance ne peut être dérivée uniquement de processus de réflexion internes. Hé bien le projet Cybersyn consiste à sortir l&amp;rsquo;économie de la cuve. Par rapport au néolibéralisme (celui du Mont Pélerin et des Chicago Boys qui viendront aider Pinochet par la suite), c&amp;rsquo;est une bonne méthode puisque ce modèle tourne littéralement en rond en considérant que seul le marché décide de l&amp;rsquo;équilibre économique tout en considérant les limites énergétiques, les structures sociales, et la pauvreté comme des externalités au marché. Le néolibéralisme est une économie dans une cuve : il ne sait pas dire de manière cohérente pourquoi il y a des inégalités et sait encore moins y remédier. En prenant le pari d&amp;rsquo;imaginer un système qui appliquerait les principes de la cybernétique à la complexité du système social chilien, toutes ses organisations et leurs changements, le projet Cybersyn proposait une planification économique non linéaire et adaptative par des boucles de rétroaction entre la complexité du réel et la décision publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais&amp;hellip; il y a toujours un « mais ». La conception cybernétique de Stafford Beer est par définition réductionniste. Non pas un réductionnisme visant à ramener le complexe au simple mais plutôt à transposer un système dans un autre pour en simplifier la compréhension et faciliter la décision. On pourrait dire plutôt : un mécanicisme. Il fallait donc le théoriser. Stafford Beer l&amp;rsquo;a fait dès 1959, par le concept de &lt;em&gt;réducteur de complexité&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;variety reducer&lt;/em&gt;). Qu&amp;rsquo;est-ce qu&amp;rsquo;un système complexe ? Cybersyn est un système complexe : il accroît une complexité dans le processus décisionnel (réseau, transmission d&amp;rsquo;information, ordinateurs, etc.) pour réduire la complexité (ou pour simplifier) le management de l&amp;rsquo;économie. On imaginera ainsi une salle des commandes dans le palais présidentiel, avec des tableaux permettant de visualiser en temps réel l&amp;rsquo;état de l&amp;rsquo;économie pour prendre des décisions et en transmettant des ordres par de simples appuis sur des boutons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;en-quoi-ce-_story-telling_-pose-problème&#34;&gt;En quoi ce &lt;em&gt;story telling&lt;/em&gt; pose problème ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le résultat est exactement celui décrit par James Scott (Scott 2024) : dans la mesure où le contrôle revient à un effort de standardisation et de normalisation, Cybersyn ne rend « conviviale » que la sphère de commandement d&amp;rsquo;un Léviathan algorithmique. Par voie de conséquence, même avec la dimension d&amp;rsquo;apprentissage du système pour l&amp;rsquo;adapter à la complexité sociale, il serait faux d&amp;rsquo;affirmer que les sous-systèmes soient réellement capables d&amp;rsquo;intégrer efficacement toute la complexité possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme dit l&amp;rsquo;adage : « on ne donne pas à boire à un âne qui n&amp;rsquo;a pas soif ». Cybersyn était une utopie, mais une utopie qui en dit long sur la différence entre l&amp;rsquo;élection au pouvoir et la capacité de gouvernance. La vague réformiste de Allende a trouvé assez vite ses obstacles, qu&amp;rsquo;ils soient d&amp;rsquo;origine ouvrière, de la part des chef d&amp;rsquo;entreprise de droite ou par l&amp;rsquo;ingérence de la CIA. Les grèves organisées dans le but d&amp;rsquo;affaiblir l&amp;rsquo;économie ne pouvaient par définition pas être intégrées dans les sous-systèmes de Cybersyn, en revanche elles constituaient bel et bien des signaux fort sur l&amp;rsquo;état de viabilité. La principale limite du gouvernementalisme cybernétique, c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ignorer la dimension politique de la recherche du pouvoir chez l&amp;rsquo;homme. Stafford Beer ira même jusqu&amp;rsquo;à étudier la possibilité d&amp;rsquo;une cybernétique des systèmes sociaux&amp;hellip; tout en oubliant que les finalités d&amp;rsquo;un groupe dans un système peuvent aller jusqu&amp;rsquo;à subordonner le système lui-même. Cela peut même relever d&amp;rsquo;un choix collectif (de l&amp;rsquo;ensemble du système lui-même), par servitude volontaire ou propagande populiste. Le concept de résilience des systèmes sociaux a lui aussi ses limites. Encore en d&amp;rsquo;autres termes, l&amp;rsquo;information ne peut être le seul élément sur lequel on base une décision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais outre la bureaucratisation, le concept même de rétroaction d&amp;rsquo;un tel système efface assez radicalement plusieurs dimensions pourtant essentielles dans la société. Prenons la créativité et l&amp;rsquo;initiative. Qu&amp;rsquo;elles soient individuelles ou collectives, ne pas les prendre en compte revient à nier l&amp;rsquo;existence de communs préexistants au systèmes et qui lui survivront peut-être (ou pas). Les communs sont des modes de gestion collectifs créatifs et basés sur l&amp;rsquo;initiative collective. Il s&amp;rsquo;agit de gérer des ressources en dehors de la mainmise de l&amp;rsquo;État ou d&amp;rsquo;autres organisations qui les accapareraient. Mais les communs sont bien davantage, c&amp;rsquo;est un ensemble de pratiques qui elles mêmes forment un système changeant, complexe, mais en tout cas dont la gestion revient aux pratiquant et non à une entité extérieure. Un gouvernement cybernétique revient à nier cette capacité d&amp;rsquo;exploitation en pratique des collectifs, qui bien souvent est géographiquement située, locale et non nationale. Ou s&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit de communs de la connaissance (ou encore numériques) un gouvernementalisme cybernétique revient à imposer un modèle de réduction de la complexité contre un autre : un modèle d&amp;rsquo;auto-organisation. C&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ailleurs ce qu&amp;rsquo;Henri Atlan défend à l&amp;rsquo;encontre du mécanicisme de la cybernétique dès 1972 (Atlan 1972) en proposant l&amp;rsquo;idée de complexité par le bruit ou l&amp;rsquo;émergence des propriétés d&amp;rsquo;un système. Mais sans aller encore vers un autre modèle, plus simplement, il n&amp;rsquo;y a pas un système mais plusieurs. Imaginer qu&amp;rsquo;un gouvernementalisme cybernétique soit possible, socialiste ou non, cela revient à une fascination pour une conception mécanique de la politique. L&amp;rsquo;arrivée aujourd&amp;rsquo;hui des modèles qu&amp;rsquo;on appelle « Intelligence artificielle » peut renvoyer, par leurs capacités de haute statistique, une image plus édulcorée aux reflets d&amp;rsquo;adaptabilité à la complexité des système sociaux. Ne serait-ce pas une nouvelle religion, celle qui croit que la viabilité (au sens de Stafford Beer) d&amp;rsquo;un système n&amp;rsquo;est finalement que technique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour parler de la technique, rappelons-nous les travaux d&amp;rsquo;Ivan Illich. La non-neutralité de la technique (cf. J. Ellul) provient entre autre du fait qu&amp;rsquo;elle transforme les pratiques et influence la gestion et la structure des organisations. C&amp;rsquo;est pourquoi la gestion de la production est sans doute le premier défi que doit relever un système planifié gouverné de manière algorithmique. Et là, on peut lire avec un œil assez critique la tentative de Hermann Schwember d&amp;rsquo;opposer à la thèse d&amp;rsquo;Illich l&amp;rsquo;idée d&amp;rsquo;un socialisme convivial. C&amp;rsquo;est ce qu&amp;rsquo;il fait en 1973 (Schwember 1973) peu de temps avant le coup d&amp;rsquo;état. Pour Illich, la société est face à un choix entre productivisme et convivialité (ou post-industrialisme). À partir de quand un outil ou une production sont nécessaires et à partir de quand on atteint le limites du système ? H. Schwember, comme les autres, fait partie d&amp;rsquo;un monde productiviste. C&amp;rsquo;est tout l&amp;rsquo;objet de Cybersyn, et le Chili devait bien entendu « rattraper » le reste du monde dans la course à la productivité et la rentabilité. C&amp;rsquo;est pourquoi H. Schwember conclu son article en accusant Illich de vouloir soutenir une thèse de limitation de la croissance. En somme, socialisme ou non, l&amp;rsquo;important serait de produire. On en voit le résultat aujourd&amp;rsquo;hui, à l&amp;rsquo;heure où l&amp;rsquo;on se demande si le rôle de l&amp;rsquo;ingénierie est de toujours innover davantage par la croissance et la production ou au contraire d&amp;rsquo;innover par la convivialité, justement. C&amp;rsquo;est la question des &lt;em&gt;low techs&lt;/em&gt;, et au-delà la question de la limitation de l&amp;rsquo;énergie, du réchauffement climatique et des inégalités sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cybersyn est un projet purement productiviste, et selon moi, digne d&amp;rsquo;un très grand intérêt historique, mais bien loin de constituer la belle utopie dont on se gargarise aujourd&amp;rsquo;hui. Je préfère me concentrer sur les milliers d&amp;rsquo;assassinats de Pinochet et les tortures de son régime, autant expressions du néolibéralisme le plus violent qui, par contraste font effectivement passer le rêve du contrôle socialiste productiviste pour un petit moment d&amp;rsquo;apaisement (à défaut de paix sociale).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ATLAN, Henri, 1972. Du bruit comme principe d&amp;rsquo;auto-organisation. &lt;em&gt;Communications&lt;/em&gt;. 1972. Vol. 18, n° 1, pp. 21‑36. &lt;a href=&#34;https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1972_num_18_1_1256&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ESPEJO, Raul, 2022. Cybersyn, big data, variety engineering and governance. &lt;em&gt;AI &amp;amp; SOCIETY&lt;/em&gt;. 1/9/2022. Vol. 37, n° 3, pp. 1163‑1177. &lt;a href=&#34;https://doi.org/10.1007/s00146-021-01348-0&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GANÓN, Víctor, 2022. URUCIB: a technological revolution in post-dictatorship Uruguay (1986&amp;ndash;88). &lt;em&gt;AI &amp;amp; SOCIETY&lt;/em&gt; &lt;a href=&#34;https://doi.org/10.1007/s00146-021-01351-5&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HAYEK, Friedrich, 2013. &lt;em&gt;La route de la servitude (1944)&lt;/em&gt;. 1944. Paris : PUF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MEDINA, Eden, 2006. Desiging Freedom, Regulating a Nation: Socialist Cybernetics in Allende&amp;rsquo;s Chile. &lt;em&gt;Journal of Latin American Studies&lt;/em&gt; [en ligne]. 2006. Vol. 38, pp. 571‑606.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MEDINA, Eden, 2011. &lt;em&gt;Cybernetic Revolutionaries. Technology and Politics in Allende&amp;rsquo;s Chile&lt;/em&gt;. Boston : MIT Press.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOROZOV, Evgeny, 2015. Big Brother. Cybersyn, une machine à gouverner le Chili. &lt;em&gt;Vanity Fair France&lt;/em&gt;. 19/1/2015. &lt;a href=&#34;https://www.vanityfair.fr/actualites/articles/cybersyn-la-machine-a-gouverner-le-chili/23947&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOROZOV, Evgeny, 2024. &lt;em&gt;Les « Santiago Boys »: des ingénieurs utopistes face aux big techs et aux agences d&amp;rsquo;espionnage&lt;/em&gt;. Paris, France : Éditions divergences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PUTNAM, Hilary, 2013. Le réductionnisme et la nature de la psychologie. In : AMBROISE, Bruno et CHAUVIRÉ, Christiane (éd.), &lt;em&gt;Le mental et le social&lt;/em&gt; [en ligne]. Paris : Éditions de l&amp;rsquo;École des hautes études en sciences sociales. pp. 67‑84. Raisons pratiques. &lt;a href=&#34;https://books.openedition.org/editionsehess/12009%3E&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SCHWEMBER, Hermann, 1973. Convivialité et socialisme. &lt;em&gt;Esprit&lt;/em&gt;. 7/1973. Vol. 426, pp. 39‑66.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SCHWEMBER, Hermann, 1977. Cybernetics in Government: Experience With New Tools for Management in Chile 1971-1973. In : BOSSEL, Hartmut (éd.), &lt;em&gt;Concepts and Tools of Computer Based Policy Analysis&lt;/em&gt;. Basel : Birkhäuser - Springer Basel AG. pp. 79‑138. Interdisciplinary Systems Research.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SCOTT, James Campbell, 2024. &lt;em&gt;L&amp;rsquo;œil de l&amp;rsquo;État: Moderniser, uniformiser, détruire&lt;/em&gt;. Paris, France : la Découverte. ISBN 978-2-348-08312-9.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SUPIOT, Alain, 2015. &lt;em&gt;La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014)&lt;/em&gt;. Paris : Fayard.&lt;/p&gt;</description>
    </item>
    
    <item>
      <title>Toute la France se tient sage... toute ?</title>
      <link>https://golb.statium.link/post/20230204-cerserment/</link>
      <pubDate>Sat, 04 Feb 2023 00:00:00 +0000</pubDate>
      <author>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</author>
      <guid>https://golb.statium.link/post/20230204-cerserment/</guid>
      <description>&lt;p&gt;Il y a des torchons qu&amp;rsquo;on ne devrait pas signer et d&amp;rsquo;autres qui méritent franchement d&amp;rsquo;être brûlés. La « France qui se tient sage » est un concept qui a fait du chemin et il est vrai que bien peu l&amp;rsquo;ont vu venir. Il se décline aujourd&amp;rsquo;hui dans le monde associatif mais aussi &amp;ndash; on en parle moins &amp;ndash; dans le monde académique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;des-associations-qui-se-tiennent-sages&#34;&gt;Des associations qui se tiennent sages&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 2020, dans le cadre de la lutte contre le « séparatisme », l&amp;rsquo;argumentaire était judicieusement choisi. Surfant sur la vague des attentats (notamment &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Assassinat_de_Samuel_Paty&#34;&gt;celui de Samuel Paty&lt;/a&gt;) se revendiquant d&amp;rsquo;un certain islam, et sur celle de l&amp;rsquo;angoisse d&amp;rsquo;un monde en guerre et de l&amp;rsquo;écho trop large laissé aux discours de haine dans les médias, la lutte contre le séparatisme visait à prémunir la société française contre les tentatives anti-démocratiques de groupes identifiés souhaitant imposer leur propre ordre social. Ordres religieux, s&amp;rsquo;il en est, ou bien ordres néofascistes, bref, la Loi confortant le respect des principes de la République (dite « Loi séparatisme ») nous a été vendue comme un bouclier républicain. En particulier des dispositions ont été prises pour que toute association profitant des bienfaits institutionnels (versement de subventions ou commodités municipales) tout en livrant discours et actes à l&amp;rsquo;encontre de l&amp;rsquo;ordre républicain se verrait dissoute ou au moins largement contrecarrée dans ses projets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut s&amp;rsquo;interroger néanmoins. L&amp;rsquo;arsenal juridique n&amp;rsquo;était-il pas suffisant ? Et dans la surenchère d&amp;rsquo;amendements appelant à la censure de tous côtés, on pouvait déjà se douter que le gouvernement était désormais tombé dans le piège anti-démocratique grossièrement tendu : ordonner le lissage des discours, l&amp;rsquo;obligation au silence (des fonctionnaires, par exemple), contraindre la censure à tout bout de champ dans les médias&amp;hellip; le front des atteintes aux libertés (surtout d&amp;rsquo;expression) marquait une avancée majeure, ajoutées au déjà très nombreuses mesures liberticides prises depuis le début des années 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 31 décembre 2021, un décret mettait alors en place le &lt;em&gt;Contrat d&amp;rsquo;engagement républicain&lt;/em&gt; (CER) à destination des associations qui bénéficient d&amp;rsquo;un agrément officiel ou de subventions publiques (au sens large : il s&amp;rsquo;agit aussi de commodités en nature qu&amp;rsquo;une collectivité locale pourrait mettre à disposition). Ce CER n&amp;rsquo;a pas fait couler beaucoup d&amp;rsquo;encre à sa sortie, et pour cause : les conséquences n&amp;rsquo;était pas évidentes à concevoir pour le grand public. Tout au plus pouvait-on se demander pourquoi il était pertinent de le signer pour toutes les associations qui sont déjà placées sous la loi de 1901 (ou sous le code civil local d&amp;rsquo;Alsace-Moselle). Après tout, celles accusées de séparatisme tombaient déjà sous le coup de la loi. Par exemple, pourquoi l&amp;rsquo;association des Joyeux Randonneurs de Chimoux-sur-la-Fluette, dont les liens avec le fascisme ou l&amp;rsquo;intégrisme religieux sont a priori inexistants, devait se voir contrainte de signer ce CER pour avoir le droit de demander à la municipalité quelques menus subsides pour l&amp;rsquo;organisation de la marche populaire annuelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Réponse : parce que l&amp;rsquo;égalité est républicaine. Soit ce CER est signé par tout le monde soit personne. D&amp;rsquo;accord. Et le silence fut brisé par quelques acteurs de qui, eux, l&amp;rsquo;avaient lu attentivement, ce contrat. Il y eut &lt;em&gt;Le Mouvement Associatif&lt;/em&gt; qui dès &lt;a href=&#34;https://lemouvementassociatif-cvl.org/contrat-engagement-republicain/&#34;&gt;le 3 janvier 2022 publie un communiqué de presse&lt;/a&gt; et pointe les dangers de ce CER. On note par exemple pour une association l&amp;rsquo;obligation de surveillance des actions de ses membres, ou encore le fait que les « dirigeants » d&amp;rsquo;une association engagent la responsabilité de l&amp;rsquo;ensemble de l&amp;rsquo;association. Comprendre : si l&amp;rsquo;un d&amp;rsquo;entre vous fait le mariole, c&amp;rsquo;est toute l&amp;rsquo;asso qui en subit les conséquences (privé de subvention, na!).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis s&amp;rsquo;enclenche un mouvement général, comme le 02 févier 2022 cet &lt;a href=&#34;https://www.ldh-france.org/contrat-dengagement-republicain-les-elus-locaux-doivent-proteger-la-liberte-associative/&#34;&gt;appel de la Ligue des Droits de l&amp;rsquo;Homme&lt;/a&gt;. Enfin &lt;a href=&#34;https://www.lacoalition.fr/Loi-separatisme-Contrat-d-engagement-republicain&#34;&gt;L.A. Coalition fut au premier plan&lt;/a&gt; contre le CER dès les premiers débats sur la loi séparatisme. Créé dès 2019 afin de « proposer des stratégies de riposte contre les répressions subies par le secteur associatif », L.A. Coalition montre combien sont nombreuses les entraves judiciaires ou administratives dressées dans le seul but de nuire aux libertés associatives, surtout lorsqu&amp;rsquo;elles sont teintés de militantisme&amp;hellip; alors même qu&amp;rsquo;elles sont la matière première de la démocratie en France. L.A. Coalition illustre la contradiction notoire entre le discours gouvernemental prétendant défendre la République et la voix du peuple profondément attaché aux valeurs démocratiques. Elle se fait ainsi le thermomètre de l&#39;&lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Illib%C3%A9ralisme&#34;&gt;illibéralisme&lt;/a&gt; en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les associations s&amp;rsquo;emparent de sujets de société tels l&amp;rsquo;écologie, les questions de genre, l&amp;rsquo;économie, les migration, la pauvreté, ou oeuvrent plus généralement pour une société plus juste et solidaire, elles sont &lt;a href=&#34;https://www.alternatives-economiques.fr/contrat-dengagement-republicain-associations-mises/00105932&#34;&gt;désormais amenées à engager une lutte&lt;/a&gt; à l&amp;rsquo;encontre des institutions qui, jusqu&amp;rsquo;à présent, leur garantissait un cadre d&amp;rsquo;action démocratique et juridique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette lutte dépasse assez largement le cadre des actions associatives. En effet, le CER n&amp;rsquo;a pas pour seul objet de contraindre les citoyens à la censure. Il sert aussi à court-circuiter les cadres de l&amp;rsquo;action publique locale, surtout si les collectivités locales sont dirigées par des élus qui ne sont pas du même bord politique que la majorité présidentielle. C&amp;rsquo;est que qu&amp;rsquo;illustre notamment &lt;a href=&#34;https://reporterre.net/Un-prefet-macroniste-s-attaque-a-Alternatiba&#34;&gt;l&amp;rsquo;affaire d&amp;rsquo;Alternatiba Poitiers&lt;/a&gt; qui s&amp;rsquo;est vue (ainsi que d&amp;rsquo;autres associations) mettre en cause par le préfet de la Vienne en raison d&amp;rsquo;un atelier de formation à la désobéissance civile lors d&amp;rsquo;un évènement « Village des alternatives ». Invoquant le CER contre le concept même de désobéissance civile, le préfet Jean-Marie Girier (macroniste notoire) a obligé la mairie de Poitiers (dont le maire est EELV) à ne pas subventionner l&amp;rsquo;évènement. Il reçu aussitôt l&amp;rsquo;appui du Ministre de l&amp;rsquo;Intérieur (l&amp;rsquo;affaire est devant la justice). La France des droits et libertés contre la France de l&amp;rsquo;ordre au pouvoir, tel est l&amp;rsquo;essence même du CER.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;des-scientifiques-qui-se-tiennent-sages&#34;&gt;Des scientifiques qui se tiennent sages&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas s&amp;rsquo;empêcher de rapprocher le CER du dernier avatar du genre : le &lt;em&gt;serment doctoral&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu&amp;rsquo;est-ce que c&amp;rsquo;est ?  Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un serment d&amp;rsquo;intégrité scientifique rendu obligatoire pour tout nouveau docteur et stipulé dans &lt;em&gt;L’arrêté du 26 août 2022 modifiant l&amp;rsquo;arrêté du 25 mai 2016 fixant le cadre national de la formation et les modalités conduisant à la délivrance du diplôme national de doctorat&lt;/em&gt;. L&amp;rsquo;office français de l&amp;rsquo;intégrité scientifique (OFIS) en a fait &lt;a href=&#34;https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/files/fiche-serment-doctoral-integrite-scientifique-pdf1.pdf&#34;&gt;une fiche pratique&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici le texte (&lt;a href=&#34;https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000046237262&#34;&gt;Art. 19b de l&amp;rsquo;arrêté&lt;/a&gt;) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« En présence de mes pairs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parvenu(e) à l&amp;rsquo;issue de mon doctorat en [xxx], et ayant ainsi pratiqué, dans ma quête du savoir, l&amp;rsquo;exercice d&amp;rsquo;une recherche scientifique exigeante, en cultivant la rigueur intellectuelle, la réflexivité éthique et dans le respect des principes de l&amp;rsquo;intégrité scientifique, je m&amp;rsquo;engage, pour ce qui dépendra de moi, dans la suite de ma carrière professionnelle quel qu&amp;rsquo;en soit le secteur ou le domaine d&amp;rsquo;activité, à maintenir une conduite intègre dans mon rapport au savoir, mes méthodes et mes résultats. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On notera que sous son apparente simplicité, le texte se divise en deux : ce que le doctorant a fait jusqu&amp;rsquo;à présent et ce que le nouveau docteur fera à l&amp;rsquo;avenir (même s&amp;rsquo;il quitte le monde académique car le grade de docteur valide compétences et savoirs d&amp;rsquo;un individu et non d&amp;rsquo;une fonction). Autrement dit, le serment est censé garantir « l&amp;rsquo;intégrité » du docteur, alors même que l&amp;rsquo;obtention du diplôme validé par des (désormais) pairs était déjà censé sanctionner cette intégrité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là encore, tout comme avec le CER, il y a une volonté de court-circuiter des acteurs institutionnels (ici les professeurs et l&amp;rsquo;Université qui valident le doctorat) qui sont désormais réputés ne plus être en mesure de détecter la fraude ou même de garantir les sciences contre les manipulations d&amp;rsquo;informations, de données et les arguments fallacieux (on pense évidemment aux informations douteuses qui ont circulé lors de l&amp;rsquo;épisode COVID). On peut aussi s&amp;rsquo;interroger sur la représentation de la Science que cela implique : une Science figée, obéissant à un ordre moral qui l&amp;rsquo;empêcherait d&amp;rsquo;évoluer à ses frontières, là où justement les sciences ont toujours évolué, souvent à l&amp;rsquo;encontre du pouvoir qu&amp;rsquo;il soit politique, religieux ou moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs sections CNU (Conseil National des Universités) sont actuellement en train de réfléchir à l&amp;rsquo;adoption de motions à l&amp;rsquo;encontre de ce serment. Ainsi la section 22 (Histoire) a récemment publié sa motion: « Elle appelle les Écoles doctorales et la communauté universitaire dans son ensemble à résister collectivement, par tous les moyens possibles, à l’introduction de ce serment ». L&amp;rsquo;argument principal est que ce serment introduit un contrôle moral de la recherche. Ce en quoi la communauté universitaire a tout à fait raison de s&amp;rsquo;y opposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut aussi comparer ce serment avec un autre bien connu, le serment d&amp;rsquo;Hippocrate. Après tout, les médecins prêtent déjà un serment, pourquoi n&amp;rsquo;en serait-il pas de même pour tous les docteurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hé bien pour deux raisons :&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Parce que le serment d&amp;rsquo;Hippocrate n&amp;rsquo;est pas défini par un arrêté et encore moins dicté par le législateur. Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un serment traditionnel dont la valeur symbolique n&amp;rsquo;est pas feinte : il est hautement moral et à ce titre n&amp;rsquo;a pas de rapport juridique avec le pouvoir.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Il engage le médecin dans une voie de responsabilité vis-à-vis de ses pairs et surtout des patients qu&amp;rsquo;il est amené à soigner. Il appartient au Conseil de l&amp;rsquo;Ordre des médecins : c&amp;rsquo;est une affaire entre médecins et patients d&amp;rsquo;abord et entre médecins et médecins ensuite.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Reprenons les termes du serment doctoral imposé par le gouvernement : « je m&amp;rsquo;engage, pour ce qui dépendra de moi, dans la suite de ma carrière professionnelle quel qu&amp;rsquo;en soit le secteur ou le domaine d&amp;rsquo;activité, à maintenir une &lt;em&gt;conduite intègre&lt;/em&gt; dans mon rapport au savoir, mes méthodes et mes résultats. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Question : qui est censé juger de l&amp;rsquo;intégrité de la conduite ? Les pairs ? Ce n&amp;rsquo;est pas stipulé, alors que c&amp;rsquo;est clair dans le &lt;a href=&#34;https://www.conseil-national.medecin.fr/medecin/devoirs-droits/serment-dhippocrate&#34;&gt;serment d&amp;rsquo;Hippocrate de l&amp;rsquo;Ordre des Médecins&lt;/a&gt;, dernier paragraphe :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j’y manque. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le « serment doctoral » stipule seulement qu&amp;rsquo;il est prêté « en présence de mes pairs », la belle affaire. Il est évident selon moi que l&amp;rsquo;intégrité scientifique d&amp;rsquo;un chercheur sera à l&amp;rsquo;avenir évaluée &lt;em&gt;moralement&lt;/em&gt; par les institutions et non par les pairs. Cette tendance à la fongibilité entre morale et droit dans nos institutions républicaines est tout à fait malsaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parlons des scandales pharmaceutiques. Parlons des scandales environnementaux. Si demain un chercheur ayant signé ce serment utilise son savoir et ses méthodes pour démontrer les conséquences néfastes (tant environnementales que sociales) d&amp;rsquo;un engagement gouvernemental dans l&amp;rsquo;ouverture d&amp;rsquo;une mine de charbon comme celle de &lt;a href=&#34;https://reporterre.net/En-Allemagne-les-ecologistes-combattent-une-mine-de-charbon&#34;&gt;Hambach en Allemagne&lt;/a&gt;, à votre avis : pourra-t-il toujours dans son laboratoire essayer de prétendre à quelques subventions pour des recherches (même n&amp;rsquo;ayant aucun rapport avec son engagement personnel contre la mine) ? En fait, sur le sujet climatique, la question de l&amp;rsquo;engagement des chercheurs est brûlante : ce qu&amp;rsquo;on veut surtout éviter c&amp;rsquo;est le profil du chercheur militant, car on ne sait jamais, il pourrait avoir raison&amp;hellip;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Là encore le militantisme et la démocratie sont mises en cause de manière frontale par le gouvernement&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après avoir bien transformé la dynamique de la recherche française en la noyant sous l&amp;rsquo;évaluation et la logique de projet, il est normal de faire en sorte que les chercheurs, tout comme les associations, puissent enfin rentrer dans le rang : c&amp;rsquo;est une France &lt;a href=&#34;https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-anselme/blog/071218/voila-une-classe-qui-se-tient-sage&#34;&gt;qui se tient sage&lt;/a&gt;. Le concept a fait du &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_pays_qui_se_tient_sage&#34;&gt;chemin&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;</description>
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