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Logiciel libre et anarchisme

Quels liens peut-on faire entre le mouvement pour le logiciel libre et l’anarchisme ? Se poser la question revient Ă  s’interroger sur la place que nous rĂ©servons Ă  la production des communs numĂ©riques dans la sociĂ©tĂ©. C’est aussi l’occasion de voir comment les mouvements peuvent converger et apprendre les uns des autres.

Déviances

Concept sociologique par excellence (cf. Outsiders de H. Becker), la dĂ©viance interroge les normes sociales et ce qui est acceptable ou non. Dans un moment oĂč nous avons un gouvernement qui fait tout pour se transformer en dĂ©positaire des normes « RĂ©publicaines », il est intĂ©ressant d’y regarder d’un peu plus prĂšs et justement, Jacques Ellul nous a laissĂ© du matĂ©riel dans son livre DĂ©viances et dĂ©viants dans notre sociĂ©tĂ© intolĂ©rante (1992).

Mouvements préfiguratifs

Lorsque le ministre de l’IntĂ©rieur français dĂ©clare avec conviction dĂ©but avril 2023 que « plus aucune ZAD ne s’installera dans notre pays » (version polie de « pas d’ça chez nous »), il est important d’en saisir le sens. Dans une ambiance oĂč la question du maintien de l’ordre en France se trouve questionnĂ©e, y compris aux plus hauts niveaux des instances EuropĂ©ennes, dĂ©tourner le dĂ©bat sur les ZAD relĂšve d’une stratĂ©gie assez tordue. Les ZAD, sont un peu partout en Europe et font partie de ces mouvements sociaux de dĂ©fense environnementale qui s’opposent assez frontalement aux grands projets capitalistes Ă  travers de multiples actions dont l’occupation de zones gĂ©ographiques. Or, dans la mentalitĂ© bourgeoise-rĂ©actionnaire, les modes de mobilisation acceptables sont les manifestations tranquilles et les pĂ©titions, en d’autres termes, les ZAD souffrent (heureusement de moins en moins) du manque de lisibilitĂ© de leurs actions : car une ZAD est bien plus que la simple occupation d’une zone, c’est tout un ensemble d’actions coordonnĂ©es et de rĂ©flexions, de travaux collectifs et de processus internes de dĂ©cision
 en fait une ZAD est un exemple de politique prĂ©figurative. Pour le ministre de l’IntĂ©rieur, ce manque de lisibilitĂ© est un atout : il est trĂšs facile de faire passer les ZAD pour ce qu’elles ne sont pas, c’est-Ă -dire des repĂšres de gauchos-anarchiss’ qui ne respectent pas la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Parler des ZAD, c’est renvoyer la balle aux autres pays EuropĂ©ens qui viendraient Ă  critiquer le maintien de l’ordre Ă  la Française : regardez d’abord chez vous.

Pourquoi cette caricature rĂ©actionnaire ? elle ne concerne pas seulement les ZAD, mais aussi toutes les actions d’occupation, y compris les plus petites comme le simple fait qu’un groupe d’étudiants ingĂ©nieurs se mette Ă  racheter une ferme pour y vivre sur un mode alternatif. Cette caricature est sciemment maintenue dans les esprits parce que ce que portent en elles les politiques prĂ©figuratives est Ă©minemment dangereux pour le pouvoir en place : la dĂ©monstration en acte d’une autre vision du monde possible. Beaucoup d’études, souvent amĂ©ricaines (parce que le concept y est forgĂ©) se sont penchĂ©es sur cette question et ont cherchĂ© Ă  dĂ©finir ce qu’est la prĂ©figurativitĂ© dans les mouvements sociaux. Ces approches ont dĂ©sormais une histoire assez longue, depuis la fin des annĂ©es 1970. On ne peut donc pas dire que le concept soit nouveau et encore moins le mode d’action. Seulement voilĂ , depuis les annĂ©es 1990, on en parle de plus en plus (j’essaie d’expliquer pourquoi plus loin). Je propose donc ici d’en discuter, Ă  partir de quelques lectures commentĂ©es et ponctuĂ©es de mon humble avis.