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    <title>Philosophie on Framatophe</title>
    <link>https://golb.statium.link/tags/philosophie/</link>
    <description>Recent content in Philosophie on Framatophe</description>
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    <managingEditor>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</managingEditor>
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    <lastBuildDate>Fri, 13 Mar 2026 00:00:00 +0000</lastBuildDate><atom:link href="https://golb.statium.link/tags/philosophie/index.xml" rel="self" type="application/rss+xml" />
    <item>
      <title>Agent automate et insoumission : faut-il désynchroniser ?</title>
      <link>https://golb.statium.link/post/20260313agent-automate-et-insoumission/</link>
      <pubDate>Fri, 13 Mar 2026 00:00:00 +0000</pubDate>
      <author>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</author>
      <guid>https://golb.statium.link/post/20260313agent-automate-et-insoumission/</guid>
      <description>&lt;p&gt;L’émergence contemporaine de l’intelligence artificielle, et plus spécifiquement son glissement vers l’agent autonome, marque une rupture épistémologique que la pensée critique ne peut plus ignorer sous peine de sombrer dans l’anachronisme. Nous avons quitté l’ère du programme-outil pour celle de l’opérateur capable de naviguer, de manipuler et de s’autocorriger. Cette mutation n&amp;rsquo;est pas une simple avancée incrémentale, mais l&amp;rsquo;aboutissement d&amp;rsquo;une trajectoire historique dont il faut saisir la profondeur pour armer notre résistance. Ce billet est surtout prospectif, il ne relève pas d&amp;rsquo;une pensée aboutie et encore moins prescriptive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Billet publié sur le &lt;a href=&#34;https://framablog.org/2026/03/10/agent-automate-et-insoumission-faut-il-desynchroniser/&#34;&gt;Framablog&lt;/a&gt; le 10/03/2025)&lt;/p&gt;
&lt;aside class=&#34;toc-container&#34;&gt;
  &lt;header style=&#34;margin-bottom: 0.5rem; font-weight: bold;&#34;&gt;Table des matières&lt;/header&gt;
  &lt;nav id=&#34;TableOfContents&#34;&gt;
  &lt;ul&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#éviter-lanachronisme&#34;&gt;Éviter l&amp;rsquo;anachronisme&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#lia-dans-lhistoire-de-larraisonnement-technique&#34;&gt;L&amp;rsquo;IA dans l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;arraisonnement technique&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#le-braconnage-culturel-est-il-une-impasse-&#34;&gt;Le braconnage culturel est-il une impasse ?&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#quelle-mètis-pour-linsoumission&#34;&gt;Quelle mètis pour l&amp;rsquo;insoumission ?&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
  &lt;/ul&gt;
&lt;/nav&gt;
&lt;/aside&gt;



&lt;h2 id=&#34;éviter-lanachronisme&#34;&gt;Éviter l&amp;rsquo;anachronisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Historiquement, la machine était conçue comme une extension de l&amp;rsquo;organe ou une prothèse de l&amp;rsquo;intellect. C&amp;rsquo;est le concept d&amp;rsquo;outil chez Simondon. Ce dernier montrait que l&amp;rsquo;évolution technique tend vers la concrétisation : la machine devient de plus en plus cohérente en elle-même, la fonction implique la transformation de la machine (l&amp;rsquo;idée du progrès au XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle). Avec l&amp;rsquo;IA contemporaine (oui, parce qu&amp;rsquo;on parle d&amp;rsquo;IA depuis bien, bien longtemps), on quitte le stade de la simple prothèse (qui exécute une commande) pour entrer dans celui de l&amp;rsquo;agent (qui interprète une intention et produit une stratégie). La machine n&amp;rsquo;est plus seulement au bout de l&amp;rsquo;esprit, elle commence à occuper l&amp;rsquo;espace de la décision intermédiaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;agentivité autonome actuelle rompt avec la linéarité qu&amp;rsquo;on tend généralement à supposer lorsqu&amp;rsquo;on parle d&amp;rsquo;histoire des techniques (si on n&amp;rsquo;est pas historien des techniques, la plupart du temps, c&amp;rsquo;est ainsi qu&amp;rsquo;on voit les choses). Le système technique n&amp;rsquo;est plus un simple intermédiaire entre une intention et un résultat, mais un dispositif capable de définir ses propres sous-objectifs et de corriger ses trajectoires d&amp;rsquo;exécution en temps réel. Cette autonomie opérationnelle déplace le curseur de la décision, créant un système technique où l&amp;rsquo;opérateur humain intervient par la consigne de haut niveau plutôt que par le pilotage de précision. Et le paradoxe, c&amp;rsquo;est que ce faisant, nous créons un système hiérarchique radical dans lequel la plupart des opérateurs humains deviennent eux-mêmes des rouages, lorsque par exemple l&amp;rsquo;algorithme impose sa loi au livreur, au manutentionnaire, au vendeur. Toutes les professions, y compris les plus intellectuelles, sont désormais destinées à produire ce que Cory Doctorow nomme des &lt;a href=&#34;https://doctorow.medium.com/https-pluralistic-net-2025-12-05-pop-that-bubble-u-washington-8b6b75abc28e&#34;&gt;centaures inversés&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;em&gt;violence technologique&lt;/em&gt; que &lt;a href=&#34;https://framablog.org/2025/04/29/docilites-numeriques/#:~:text=Violence%20capitaliste&#34;&gt;je mentionne&lt;/a&gt; ces derniers temps dans mes écrits m&amp;rsquo;inspirant de la pensée de Detlef Hartmann, se superpose à cette lecture. Dans le capitalisme industriel, les individus sont dépossédés de leur autonomie et rendus étrangers à leur propre activité. Dès les années 1970-1980, cette logique d’aliénation s’étend de la production industrielle à la production symbolique et intellectuelle par l’informatisation des tâches, toujours au service du contrôle et de la rationalisation capitalistes. La violence technologique prolonge ainsi la violence structurelle du capital en cherchant à formater les dimensions qualitatives de l’existence humaine (l&amp;rsquo;intuition, l&amp;rsquo;émotion, l&amp;rsquo;imaginaire) selon les exigences d’un ordre rationnel formel. Cette normalisation constitue une violence en ce qu’elle privilégie l’accumulation et le contrôle, réduit la richesse des facultés humaines à des catégories limitées et entrave les pratiques d’émancipation ainsi que la capacité collective à transformer consciemment le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;introduction des &lt;em&gt;agents&lt;/em&gt; dans le système technique numérique modifie la structure de la preuve et de la responsabilité technique. Dans le paradigme du logiciel classique, la réponse est déterministe et traçable dans le code. Avec les modèles d&amp;rsquo;action autonomes, le système procède par inférences probabilistes et par itérations imprévisibles sur des interfaces tierces. Cette opacité du processus décisionnel, cette boîte noire, remet en cause l&amp;rsquo;imaginaire de la maîtrise technique, où l&amp;rsquo;utilisateur est censé comprendre et contrôler chaque étape de la transformation du réel par la machine (même si dans bien des cas, c&amp;rsquo;est vraiment imaginaire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En s&amp;rsquo;extrayant de la simple génération de texte pour interagir directement avec les systèmes d&amp;rsquo;exploitation et les réseaux, les modèles d&amp;rsquo;IA aujourd&amp;rsquo;hui créent un nouveau milieu. Elles deviennent des acteurs dans l&amp;rsquo;infrastructure numérique. Elles imposent une cohabitation dans laquelle les processus automatisés s&amp;rsquo;autoalimentent, réduisant ainsi la latence entre la conception et l&amp;rsquo;application, mais augmentant radicalement la complexité du système technique global.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;anachronisme consiste à s&amp;rsquo;obstiner à analyser l&amp;rsquo;IA comme un simple automate sophistiqué. La spécificité de l&amp;rsquo;agent autonome réside dans sa capacité de planification et d&amp;rsquo;adaptation face à l&amp;rsquo;imprévu. Ignorer cette dimension conduit à une méprise sur la nature même de la puissance de calcul contemporaine : elle n&amp;rsquo;est plus seulement quantitative (vitesse de traitement), mais qualitative (capacité de médiation et de substitution dans des tâches cognitives et décisionnelles complexes).&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;lia-dans-lhistoire-de-larraisonnement-technique&#34;&gt;L&amp;rsquo;IA dans l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;arraisonnement technique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre l&amp;rsquo;IA, il faut l&amp;rsquo;inscrire dans l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;informatisation des organisations amorcée dans les années 1960-1970. Nous sommes alors passés d&amp;rsquo;un moment technique à un autre, entre « faire travailler les machines » à notre place, à la constitution de « systèmes d&amp;rsquo;information ». Cela a transformé l&amp;rsquo;ordinateur en un pivot du management, visant la quantification du réel, et en particulier la productivité de l&amp;rsquo;homme et son comportement (marketing). Déjà à cette époque, le discours sur la « &lt;a href=&#34;https://framablog.org/2025/08/14/techno-parade/&#34;&gt;neutralité technique&lt;/a&gt; » servait de paravent à une volonté de monitoring social et de rationalisation productiviste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux m&amp;rsquo;empêcher de penser (c&amp;rsquo;est peut-être justement un réflexe anachronique, donc : prudence) que l’IA générative contemporaine marque l’aboutissement technique de ce que Marx nommait le « sujet automate » : un stade dans lequel le système de machinerie ne se contente plus d&amp;rsquo;assister l&amp;rsquo;homme, mais s&amp;rsquo;autonomise pour devenir un processus de production de valeur dont l&amp;rsquo;humain n&amp;rsquo;est plus que l&amp;rsquo;accessoire. Dans cette configuration, l&amp;rsquo;IA n&amp;rsquo;est plus un outil inerte, mais un agent capable de gérer ses propres itérations. Dans un récent &lt;a href=&#34;https://legrandcontinent.eu/fr/2026/02/11/lia-sort-du-code-lavertissement-de-matt-shumer-sur-les-prochaines-cibles-des-laboratoires/&#34;&gt;article&lt;/a&gt; Matt Shumer (oui, encore un entrepreneur de l&amp;rsquo;IA, mais on peut aussi le lire, ce n&amp;rsquo;est pas inutile), mentionne le modèle GPT-5.3 Codex : la machine contribue désormais à sa propre création en déboguant son code de formation et en optimisant elle-même son déploiement. En fermant cette boucle de rétroaction, l&amp;rsquo;IA instaure un métabolisme technique qui s&amp;rsquo;autoalimente : elle écrit le code des générations futures, créant une accélération où la puissance de calcul se valorise elle-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mutation transforme notre rôle : nous passons du statut d&amp;rsquo;opérateur pilotant une machine, ou d&amp;rsquo;opérateur annexe à la machine (le livreur surveillé par l&amp;rsquo;algortithme qui lui dit où déposer le colis et en combien de temps) à celui de simple fournisseur de ressources. À moins de faire partie d&amp;rsquo;une élite des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt;, nous sommes en train de passer du statut déjà peu enviable de périphérique biologique d&amp;rsquo;un système algortithmique à celui d&amp;rsquo;un terreau d&amp;rsquo;où le système extrait les données nécessaires à sa propre maintenance. Il en résulte une « seconde nature » technologique, telle que décrite par Jacques Ellul et Langdon Winner : un environnement si totalisant et si profondément imbriqué dans nos &lt;em&gt;formes de vie&lt;/em&gt; qu&amp;rsquo;il devient invisible à nos yeux. Nous basculons alors dans un &lt;em&gt;somnambulisme technologique&lt;/em&gt;, acceptant comme inéluctable un cadre de vie où la technologie dicte ses propres normes de fonctionnement&lt;sup id=&#34;fnref:1&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:1&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;le-braconnage-culturel-est-il-une-impasse-&#34;&gt;Le braconnage culturel est-il une impasse ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces deux dernières années, je me suis appuyé sur deux concepts qui permettent de se figurer des méthodes d&amp;rsquo;émancipation de ce cadre de vie ainsi imposé. Celui de &lt;em&gt;mètis&lt;/em&gt; repris de &lt;a href=&#34;https://journals.openedition.org/lectures/48864&#34;&gt;James Scott&lt;/a&gt;, dans &lt;em&gt;L&amp;rsquo;œil de l&amp;rsquo;État&lt;/em&gt;, et celui de &lt;em&gt;braconnage culturel&lt;/em&gt;, repris de &lt;a href=&#34;https://www.persee.fr/doc/comin_1189-3788_1994_num_15_2_1691&#34;&gt;Michel de Certeau&lt;/a&gt;, dans &lt;em&gt;L&amp;rsquo;invention du quotidien&lt;/em&gt; (voir la troisième section de &lt;a href=&#34;https://shs.hal.science/halshs-05355930v1&#34;&gt;cet article&lt;/a&gt;). Autant mener résistance contre un système totalitaire par la ruse laisse au moins un horizon ouvert de techniques à tester et à éprouver (on pense par exemple au Fediverse et ses protocoles), autant les tactiques de M. de Certeau me semblent désormais quelque peu obsolètes. Que nous dit M. de Certeau ? Il nous parle des tactiques du quotidien qui permettent, par des usages imprévus, de détourner l&amp;rsquo;ordre imposé. J&amp;rsquo;y voyais comme lui autant d&amp;rsquo;actes possibles de résistance, comme détourner des objets de leurs finalités ordonnées par leur marchandisation. Souvenez-vous par exemple de la &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/PirateBox&#34;&gt;Pirate Box&lt;/a&gt; qu&amp;rsquo;il était possible d&amp;rsquo;installer sur un routeur TP-Link. Mais aujourd&amp;rsquo;hui, nous devons affronter quelque chose de beaucoup plus brutal : l&amp;rsquo;IA générative semble immunisée contre ce braconnage car elle ne se contente plus de prescrire un usage… elle l&amp;rsquo;absorbe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le braconnier joue sur les failles d&amp;rsquo;un système rigide. L&amp;rsquo;agent IA, lui, est par définition malléable et adore les déviations. Chaque tentative de détournement devient une nouvelle donnée d&amp;rsquo;entraînement, une itération supplémentaire qui permet au système de corriger ses erreurs et d&amp;rsquo;intégrer la subversion dans sa propre logique formelle. Le système se fiche du sens de votre révolte tant qu&amp;rsquo;il peut en modéliser le comportement. Le braconnage numérique risque donc de n&amp;rsquo;être qu&amp;rsquo;une collaboration involontaire à l&amp;rsquo;emprise algorithmique « voulez-vous que je vous aide à créer votre Pirate Box ? »&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;quelle-mètis-pour-linsoumission&#34;&gt;Quelle mètis pour l&amp;rsquo;insoumission ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dès lors, il ne s&amp;rsquo;agit plus de ruser &lt;em&gt;dans&lt;/em&gt; le système, mais de ruser &lt;em&gt;contre&lt;/em&gt; son intelligibilité. Notre &lt;em&gt;mètis&lt;/em&gt; doit devenir une &lt;em&gt;intelligence de la désynchronisation&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;Le sabotage de la prédictibilité : puisque le capitalisme de surveillance tend à une augmentation des degrés de certitude, l&amp;rsquo;insoumission passe par l&amp;rsquo;injection de « bruit » et l&amp;rsquo;entretien de zones de haute tension identitaire. On peut penser aux pratiques de &lt;em&gt;data obfuscation&lt;/em&gt;. Il faut refuser la standardisation des subjectivités en multipliant les appartenances contradictoires que l&amp;rsquo;algorithme ne peut réduire à un profil de consommation cohérent. Hélas, le principal biais de cette approche, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;épuisement à transformer notre quotidien en lutte permanente, coûteuse et aux résultats incertains, contre des machines qui, elles, ne s&amp;rsquo;épuisent pas. Reste à s&amp;rsquo;appuyer sur le droit et les garde-fous de type RGPD et AI-Act… suffiront-ils ? j&amp;rsquo;ai des doutes.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Désynchroniser nos pratiques de l&amp;rsquo;ordre imposé : face à l&amp;rsquo;agent qui navigue pour nous, la ruse consiste à restaurer notre propre &lt;em&gt;encapacitation&lt;/em&gt; par le recours aux Communs numériques et aux &lt;em&gt;low-tech&lt;/em&gt;. C&amp;rsquo;est une forme de « désapprentissage » de la dépendance. L&amp;rsquo;objectif est de reconstruire des espaces d&amp;rsquo;autonomie technique où l&amp;rsquo;on refuse la médiation de l&amp;rsquo;agent propriétaire. Là, le logiciel libre a toutes ses cartes à jouer, et c&amp;rsquo;est maintenant ! il est presque déjà trop tard. À trop dénigrer les LLM et les services qui &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Merdification&#34;&gt;emmerdifient&lt;/a&gt; le web, nous avons laissé passer le train de l&amp;rsquo;adoption des usages : la seule solution consiste selon moi à utiliser les modèles existant et les détourner. C&amp;rsquo;est une réminiscence du braconnage culturel que je mentionnais plus haut, sauf qu&amp;rsquo;ici, il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un geste technique, qui implique des communautés, et non plus le quotidien personnel de chacun de nous. Nous devons braconner ensemble. De petits LLM à l&amp;rsquo;usage concret et frugal.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;L&amp;rsquo;action préfigurative : j&amp;rsquo;en parle dans &lt;a href=&#34;https://golb.statium.link/post/20230805-prefiguration/&#34;&gt;ce billet&lt;/a&gt;. Il s&amp;rsquo;agit de créer des « archipels » de liberté numérique qui échappent physiquement et logiquement au contrôle centralisé. Cela revient à refuser le somnambulisme technologique en organisant des espaces dans lesquels la créativité, le partage et la solidarité redeviennent les mesures de l&amp;rsquo;intérêt du monde numérique.&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;En acceptant les modèles d&amp;rsquo;IA comme des auxiliaires « pratiques », nous signons un contrat dont les clauses d&amp;rsquo;aliénation ne nous seront révélées qu&amp;rsquo;une fois que le verrouillage socio-technique sera total. Nous devons donc politiser non pas seulement l&amp;rsquo;usage, mais &lt;em&gt;les conditions de possibilité&lt;/em&gt; de ces techniques. Si un système technique exige pour fonctionner une structure de commandement hiérarchique ou une extraction illimitée de données, il doit être combattu en tant qu&amp;rsquo;artefact intrinsèquement autoritaire. Notre &lt;em&gt;mètis&lt;/em&gt; ne doit plus être celle du braconnier qui se cache dans la forêt, mais celle du constructeur d&amp;rsquo;une autre forêt, impénétrable (ou le moins possible).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un monde sans les IA d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui (à moins d&amp;rsquo;une catastrophe) n&amp;rsquo;est plus envisageable. Et jamais, nous n&amp;rsquo;avons été autant dépossédés de notre cadre de vie. La menace est trop grande pour que nous puissions nous payer le luxe d&amp;rsquo;ignorer ou faire semblant d&amp;rsquo;éviter cet avancement technologique brutal et foudroyant. La question ne se limite plus à se demander si chacun d&amp;rsquo;entre nous utilise ou pas ces technologies. Elles s&amp;rsquo;imposent partout, et s&amp;rsquo;imposeront encore. Je ne vois donc qu&amp;rsquo;une seule possibilité : ruser. Ruser en utilisant ces techniques, en y opposant d&amp;rsquo;autres savoirs (et c&amp;rsquo;est en cela que la &lt;em&gt;mètis&lt;/em&gt; est le miroir inversé de la &lt;em&gt;technè&lt;/em&gt;) et en leur volant de la valeur. La transformer en commun. D&amp;rsquo;abord par la connaissance et la réappropriation cognitive, ensuite en désynchronisant l&amp;rsquo;usage de l&amp;rsquo;autorité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Idées en vrac et à réfléchir ensemble :&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;des SLM (Small Language Models) à usage concret et frugal (avec une sorte de Huggingface vraiment communautaire, &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9glage_fin#Adaptation_de_bas_rang&#34;&gt;spécialisation fine&lt;/a&gt; de type LoRA),&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;des espaces numériques où la créativité redevient le moteur de la valeur ajoutée (un web off-line first, flux RSS, pages statiques, Fediverse),&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;reformer un web à part, un web « des gens », sans usages imposés, et lui aussi frugal.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Autres idées ? c&amp;rsquo;est le moment :)&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;section class=&#34;footnotes&#34; role=&#34;doc-endnotes&#34;&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li id=&#34;fn:1&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Je reprends ici deux expressions de Langdon Winner, dans &lt;em&gt;La baleine et le réacteur&lt;/em&gt;, dont je conseille vivement la lecture. &lt;a href=&#34;#fnref:1&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;</description>
    </item>
    
    <item>
      <title>Technoféodalisme : l&#39;analogie à contretemps</title>
      <link>https://golb.statium.link/post/20251012technofeodalisme/</link>
      <pubDate>Sun, 12 Oct 2025 00:00:00 +0000</pubDate>
      <author>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</author>
      <guid>https://golb.statium.link/post/20251012technofeodalisme/</guid>
      <description>&lt;p&gt;Face à ce qui est perçu comme une « grande régression » par rapport aux promesses émancipatrices de l&amp;rsquo;ère numérique, certains auteurs ont mobilisé des concepts historiques, dont le technoféodalisme, afin de fournir une clé de lecture pour les nouvelles formes d&amp;rsquo;inégalités. Ce terme fait écho à l&amp;rsquo;idée plus ancienne de féodalisme industriel utilisée par le syndicalisme du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;hypothèse du technoféodalisme postule que le capitalisme a muté, délaissant la logique classique de l&amp;rsquo;investissement productif pour renouer avec une logique de rente et de prédation. Cependant, l&amp;rsquo;utilisation d&amp;rsquo;une analogie aussi forte et anachronique pour décrire les mutations structurelles du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle soulève des questions méthodologiques et historiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je propose ici d&amp;rsquo;étudier la portée et les limites du concept de féodalisme appliqué à l&amp;rsquo;analyse de l&amp;rsquo;économie numérique. Je commencerai par examiner le cadrage historique du féodalisme, en soulignant la légitimité de l&amp;rsquo;ordre social médiéval. Je détaillerai ensuite la manière dont certains auteurs transposent ce modèle à l&amp;rsquo;économie numérique en le réduisant à de l&amp;rsquo;extorsion rentière. Enfin, j&amp;rsquo;évaluerai la pertinence de cette analogie en confrontant ses faiblesses méthodologiques et historiques aux thèses qui privilégient la plasticité du capitalisme et la crise de la valeur comme vecteurs d&amp;rsquo;une explication plus pertinente.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;lemploi-du--féodalisme-&#34;&gt;L&amp;rsquo;emploi du « féodalisme »&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le féodalisme conçu en tant que mode de production a fait couler beaucoup d&amp;rsquo;encre, en particulier chez les lecteurs de Marx. Ce dernier décrit le féodalisme comme une étape charnière entre l&amp;rsquo;Antiquité et les temps modernes dans le processus d&amp;rsquo;émergence du capitalisme. Marx n&amp;rsquo;a jamais cherché à définir les structures internes et les institutions médiévales, il conçoit le féodalisme comme un ensemble de rapports préexistants au capitalisme dans un processus historique évolutif. Cela est très bien décrit par Ludolf Kuchenbuch dans « &lt;a href=&#34;https://journals.openedition.org/acrh/25990&#34;&gt;Marx et le féodalisme. Sur le développement du concept de féodalisme dans l’œuvre de Karl Marx&lt;/a&gt; »&lt;sup id=&#34;fnref:1&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:1&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.  Ces rapports sont les suivants pour l&amp;rsquo;essentiel :&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;domination et dépendance : les rapports entre seigneurs et paysans instaurent des formes de formes de dépendance personnelle qui préfigurent les rapports de classe du capitalisme. Dans le capitalisme, ces rapports deviennent des rapports impersonnels de marché, mais la logique de domination reste centrale.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;production par la rente foncière : dans le capitalisme, c&amp;rsquo;est la plus-value qui remplace la rente, mais le rapport est essentiellement un rapport d&amp;rsquo;extraction et de la terre et du travail humain.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;propriété privée : c&amp;rsquo;est le déclin du féodalisme qui favorise l&amp;rsquo;émergence de la propriété privée des moyens de production (fin des communs médiévaux)&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;le féodalisme a favorisé l&amp;rsquo;émergence des techniques agricoles et artisanales qui sont devenues les conditions matérielles de l&amp;rsquo;émergence du capitalisme.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de Marx, le capitalisme n&amp;rsquo;a donc plus rien de féodal. Les rapports de domination sont certes mobilisés sous une logique de classe et perdurent mais ils se dévoilent sous d&amp;rsquo;autres modalités, par exemple la marchandisation du travail, le profit et l&amp;rsquo;accumulation, et des modes très différents de contractualisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, la révolution industrielle a amené son lot de nouvelles institutions (l&amp;rsquo;entreprise, par exemple) et a créé de nouveaux rapports sociaux sous l&amp;rsquo;égide de l&amp;rsquo;organisation du travail. La fin XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle voit émerger dans les discours syndicalistes une manière de concevoir le rapport entre ouvriers et patronat en utilisant très souvent le concept de féodalisme. Ainsi on oppose la démocratie sociale à une conception hiérarchique et autoritaire de la société.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux origines de la social-démocratie, notamment en Allemagne, de la Deutsche Volksverein à Ligue des communistes de Marx et Engels, et encore plus tard dans une grande majorité de partis socialistes et de syndicats en Europe, l&amp;rsquo;idée de l&amp;rsquo;existence d&amp;rsquo;un &lt;em&gt;féodalisme industriel&lt;/em&gt; fait florès. On y oppose notamment le féodalisme terrien du monde paysan par le fait que dans le féodalisme industriel l&amp;rsquo;ouvrier perd son « caractère ». Par exemple, le &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Livret_d%27ouvrier&#34;&gt;Livret d&amp;rsquo;ouvrier&lt;/a&gt;, instauré par Napoléon, est à la fois conçu comme outil de contrôle social (il est censé être présenté lorsque l&amp;rsquo;ouvrier se déplace) et comme outil de coercition aux mains du patronat (le patron confisque le livret pour la durée de l&amp;rsquo;emploi de l&amp;rsquo;ouvrier, l&amp;rsquo;empêchant ainsi de partir). Ce livret est l&amp;rsquo;un des symboles d&amp;rsquo;un retour à l&amp;rsquo;ère médiévale où le serf n&amp;rsquo;est pas libre de ses mouvements. Pendant un siècle d&amp;rsquo;existence de ce livret d&amp;rsquo;ouvrier, parler de féodalisme industriel n&amp;rsquo;est pas une simple métaphore, il s&amp;rsquo;agit des nombreux devoirs et interdits (dont l&amp;rsquo;interdiction de coalitions, de syndicats ou de caisses) que l&amp;rsquo;ouvrier vit littéralement dans sa chair, pour lui et sa famille, à l&amp;rsquo;image des serfs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, comme le montre Marx (mais on verra plus loin que les analyses marxistes n&amp;rsquo;en sont pas restées là), l&amp;rsquo;économie ne peut pas utiliser un terme aussi anachronique pour décrire l&amp;rsquo;organisation du capitalisme industriel. Le faire reviendrait à ne pas comprendre les dynamiques du capitalisme. Le monde féodal est, selon Marx, un moment dans l&amp;rsquo;évolution vers le capitalisme dont il faut penser dorénavant les tensions en termes de lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat et non plus en termes de soumission et d&amp;rsquo;autorité seigneuriale. Ainsi, parler de féodalisme, c&amp;rsquo;est insister exclusivement sur les rapports de domination, c&amp;rsquo;est-à-dire un des symptômes sociaux des inégalités, tout en s&amp;rsquo;éloignant de la compréhension du système capitaliste lui-même : être soumis à l&amp;rsquo;image d&amp;rsquo;un serf, c&amp;rsquo;est ne pas avoir conscience de son appartenance prolétarienne, c&amp;rsquo;est rester dans un rapport individuel à la domination patronale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, la littérature de gauche depuis le XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; reste très attachée à cette idée que la domination du grand patronat nous renvoie à des pratiques médiévales, le monde médiéval étant la plupart du temps considéré comme emprunt de violence et de ténèbres. En retour, comme le montre William Blanc dans son article « &lt;a href=&#34;https://www.retronews.fr/societe/long-format/2023/03/23/capitalisme-nouvelle-feodalite&#34;&gt;Le grand patronat, de &amp;lsquo;nouveaux seigneurs !&#39;&lt;/a&gt; » (2023), il « faut avoir à l’esprit que des membres de la bourgeoisie eux-mêmes cultivent cette image de nouveaux seigneurs ». C&amp;rsquo;est cette fois vers l&amp;rsquo;imaginaire médiéval qu&amp;rsquo;il faut se tourner, vers l&amp;rsquo;idée que la bourgeoisie capitaliste a hérité des devoirs de la chevalerie et de la belle noblesse en apportant la prospérité. Le mythe entrepreneurial s&amp;rsquo;accompagne aussi de châteaux romantiques à la Disney Land, tâchant de faire oublier les affres du capitalisme industriel&lt;sup id=&#34;fnref:2&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:2&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;les-structures-médiévales&#34;&gt;Les structures médiévales&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il est très difficile de voir dans le monde médiéval l&amp;rsquo;existence d&amp;rsquo;une « classe laborieuse » telle qu&amp;rsquo;elle pourrait s&amp;rsquo;apparenter à celle du monde ouvrier contemporain. En premier lieu parce que la notion même de « travail » est fortement discutable au Moyen-Âge étant donné qu&amp;rsquo;il nous faut penser les relations sociales sur des modes très différents d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui. Quitte à parler d&amp;rsquo;imaginaire médiéval, une question est de savoir comment le monde médiéval s&amp;rsquo;est pensé lui-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;Les Trois ordres ou l&amp;rsquo;imaginaire du féodalisme&lt;/em&gt; (1978), Georges Duby a apporté une réponse tout à fait convaincante, tout en bouleversant radicalement les études sur le monde médiéval. Il ne se livre pas à une description sociale ou institutionnelle mais il se penche sur la manière dont le monde médiéval commence à construire un imaginaire qui justifie le féodalisme au tournant du X&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Il montre comment sont pensés et s&amp;rsquo;articulent les trois ordres médiévaux : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent. Il y a une hiérarchie sociale : chacun reste dans son ordre et les ordres sont interdépendants, une interdépendance fondée sur le devoir, les normes, et la solidarité. Ainsi le féodalisme est pour Duby une vision de la société, un outil idéologique pensé par les élites mais aussi vécu comme tel par les plus basses couches sociales, si bien que le schéma non seulement s&amp;rsquo;affirme mais se consolide au fil du temps. Le serf médiéval vit un monde qui est conçu « ainsi ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis G. Duby, bien des historiens se sont penchés sur les institutions médiévales et non plus seulement sur l&amp;rsquo;imaginaire qui y préside. Pour faire court, en reprenant Alain Guerreau (1999), on peut retenir trois piliers (quoi que penser le monde médiéval en termes de triptyque peut toujours être soumis à caution) : l&amp;rsquo;Église (&lt;em&gt;Ecclesia&lt;/em&gt;), la seigneurie / la propriété (&lt;em&gt;Dominium&lt;/em&gt;) et la Charité (&lt;em&gt;Caritas&lt;/em&gt;). Cela défini assez rondement les interactions entre les plans spirituels, économiques et sociaux&lt;sup id=&#34;fnref:3&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:3&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L&amp;rsquo;acteur économique principal, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;Église : elle concentre les terres, structure l&amp;rsquo;économie rurale (dîme, rente foncière), et la redistribution des richesses (par la charité). Le pouvoir seigneurial est d&amp;rsquo;abord une affaire de territoire : c&amp;rsquo;est la propriété en tant qu&amp;rsquo;elle est utile (le serf exploite la terre qui ne lui appartient pas). C&amp;rsquo;est un pouvoir de prélèvement fiscal (les taxes) et c&amp;rsquo;est un garant de justice. La charité, elle, est à la fois symbolique (elle renforce le prestige de l&amp;rsquo;âme charitable), et un instrument de légitimation de la richesse : l&amp;rsquo;hôpital, l&amp;rsquo;aide aux pauvres, l&amp;rsquo;idée de non accumulation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus récemment, les historiens adoptent une posture plus nuancée. D&amp;rsquo;abord par le fait que l&amp;rsquo;histoire médiévale est une mosaïque. On peut reprendre Florian Mazel dans son chapitre « Une société féodale ? X&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;-XI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle » (2021)&lt;sup id=&#34;fnref:4&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:4&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui nous dit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les relations féodo-­vassaliques constituent avant tout un moyen de renforcer les chaînes de dépendance, de stabiliser la transmission des patrimoines aristocratiques et de réguler la violence, et seulement à la marge un instrument de redistribution de droits seigneuriaux. À rebours de l’usage dépréciatif qui est fait de ce terme aujourd&amp;rsquo;hui, la féodalité représente donc un ensemble de liens sociaux et politiques plus intégrateurs que dissolvants ou destructeurs.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais il précise d&amp;rsquo;emblée que cela ne fait pas autant des royaumes des communautés politiques homogènes partageant les mêmes normes et valeurs. L&amp;rsquo;unification du royaume d&amp;rsquo;Angleterre sous les Wessex est certes un exemple, mais dans les mondes francs, germaniques et italiens, les aristocraties sont « solidement amarrées au cadre
des principautés et jamais les souverains ne parviennent à rassembler autour d’eux, même pour de ponctuels rituels politiques, la totalité de leur haute aristocratie ecclésiastique et laïque ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, toujours selon F. Mazel, si on veut penser le monde médiéval comme un tout homogène, cette homogénéisation&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« ne viendra qu’aux XII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;-­XIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècles, à travers la généralisation de coutumes ou d’un droit féodal mais aussi d’un imaginaire (celui des chansons de geste et des romans courtois) à peu près commun à toute la Chrétienté latine ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais…&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si l’expression [de société féodale] renvoie à une société où les pouvoirs sont fortement segmentés et où la fidélité structure les relations entre les grands – des rois aux chevaliers en passant par les évêques et les abbés –, tout en s’articulant, à l’échelle locale, à la seigneurie partagée entre clercs et laïcs et à la possession de châteaux et d’églises polarisant l’espace et les rapports sociaux, alors elle conserve toute sa valeur.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quelles que soient les manières de penser ces articulations, ces concepts sont bien entendu assez délicats à manier sur une période aussi longue, du V&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; au XV&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Néanmoins, on peut dire sans trop de risque que le monde médiéval européen s&amp;rsquo;est construit petit à petit autour d&amp;rsquo;un ordre social qui, s&amp;rsquo;il ne s&amp;rsquo;est pas montré parfaitement homogène, obéissait à un certain modèle répandu en Europe et à partir duquel de multiples variations sont observables. La leçon a en tirer, et qui a toute son importance ici, c&amp;rsquo;est que la société féodale est d&amp;rsquo;abord et avant tout une société qui recherche des liens de stabilité, certes relatifs, mais dont l&amp;rsquo;objectif n&amp;rsquo;est certainement pas une domination destructrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce monde a commencé à se métamorphoser aux Temps Modernes, notamment (mais pas uniquement) par une nouvelle donne économique, cette fois marchande, là où certains y voient les prémisses du capitalisme (et d&amp;rsquo;autres non, du moins pas sous cette approche).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu&amp;rsquo;arrive-t-il après le Moyen-Âge ? La modernité reste attachée au pouvoir seigneurial dans le monde rural (redevances et justice), la hiérarchie est encore sous les trois ordres (clergé, noblesse, paysannerie/tiers état), et la monarchie s&amp;rsquo;appuie toujours sur la noblesse (et ses privilèges) pour gouverner. Mais&amp;hellip; Le pouvoir royal est renforcé au détriment des seigneurs féodaux (les institutions deviennent nationales), le servage disparaît peu à peu et la société s&amp;rsquo;urbanise parallèlement à une hausse de la demande de productivité rurale (que les seigneuries n&amp;rsquo;arrivent pas à combler, empêtrés dans leurs anciens modèles), la bourgeoisie et les marchands deviennent les pivots de l&amp;rsquo;économie. Cette dernière n&amp;rsquo;est plus basée sur les dynamiques médiévales, mais sur le commerce, l’artisanat, les banques.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;comparer-ce-qui-est-comparable&#34;&gt;Comparer ce qui est comparable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Parler de féodalisme aujourd&amp;rsquo;hui est l&amp;rsquo;apanage des critiques du néolibéralisme. On y voit en effet, un « retour au féodalisme » dans l&amp;rsquo;expression sociale des inégalités et dans les pratiques néolibérales à l&amp;rsquo;encontre du droit du travail. En revanche, dans la surexploitation de la force de travail proche d&amp;rsquo;une forme d&amp;rsquo;esclavagisme, en particulier dans les pays du Sud, c&amp;rsquo;est plutôt le terme de (néo)colonialisme qui est utilisé, là aussi en rappel d&amp;rsquo;une époque qu&amp;rsquo;on croyait révolue, mais moins lointaine que le Moyen-Âge. Dans les deux cas, on se réfère aux temps anciens pour décrire ce qui est perçu comme une &lt;em&gt;régression&lt;/em&gt;. Elle s&amp;rsquo;oppose au discours du progrès que le néolibéralisme brandi le plus souvent pour justifier un économie basée sur des pratiques d&amp;rsquo;extraction de ressources, humaines ou environnementales, qui causent des injustices. Dans ce registre, le concept de néo-féodalisme est souvent rencontré : une manière de tordre le féodalisme pour qu&amp;rsquo;il puisse être adapté comme clé de lecture au monde contemporain. Celui de technoféodalisme, plus récent, s&amp;rsquo;attache à la question de la concentration des technologies à la source d&amp;rsquo;un pouvoir économico-politique des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; et des injustices auxquelles font face les individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant ce féodalisme, de deux choses l&amp;rsquo;une.&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;Il existe un autre imaginaire médiéval pour qui le monde médiéval est un âge obscur. Cette représentation est celle qui a eu cours de la Renaissance au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, et fut perpétuée par les auteurs en quête de roman national ou tout simplement dans la littérature, des romans d&amp;rsquo;aventure aux plus fantastiques. Ce Moyen-âge-là est inventé. Et il a souvent servi une cause, celle du progrès industriel et culturel au nom de quoi on pouvait effectivement justifier beaucoup de paradoxes sur les inégalités des richesses : on ne retourne pas à l&amp;rsquo;âge de la bougie.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Ou bien il y a, dans les pratiques du capitalisme aujourd&amp;rsquo;hui, des éléments qui appartiennent réellement au féodalisme. Dans ce cas, le féodalisme est conçu comme un moment préparatoire au capitalisme, à la manière dont Marx le pensait, mais sans que les pratiques aient réellement rompu avec le féodalisme. On part du principe d&amp;rsquo;une histoire qui serait linéaire, filiale, et dans ce cas, bien que les historiens aient depuis longtemps abandonné cette idée, et malgré cinq siècles de bouleversement mondiaux, il y aurait des pratiques féodales aujourd&amp;rsquo;hui. Il faut donc décrire lesquelles et les relier solidement au Moyen-âge.&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Dans son livre &lt;em&gt;Technoféodalisme. Critique de l&amp;rsquo;économie numérique&lt;/em&gt;&lt;sup id=&#34;fnref:5&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:5&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, Cédric Durand émet le concept de technoféodalisme d&amp;rsquo;abord, souligne-t-il, comme une hypothèse. Il a raison. On peut formuler des hypothèses de lecture de l&amp;rsquo;histoire pour comprendre le monde contemporain avec des clés qui permettent de soulever des problématiques. Cependant, en histoire, l&amp;rsquo;anachronisme ne pardonne pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l&amp;rsquo;hypothèse de C. Durand, il y a un double questionnement : d&amp;rsquo;abord, se demander si, dans les rapports sociaux médiévaux, certains ne pourraient pas être considérés comme des pratiques d&amp;rsquo;extorsion et ensuite se demander si ces pratiques sont transposables à celles des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui. Cela suppose d&amp;rsquo;admettre préalablement que les pratiques des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; sont effectivement toutes à catégoriser comme de l&amp;rsquo;extorsion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se réfère pour cela essentiellement aux travaux de Robert Brenner. À partir de cet instant, tout historien devrait avoir les antennes en alerte. Si je vous dis « &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bat_sur_la_transition_au_capitalisme&#34;&gt;Brenner debate&lt;/a&gt; »&lt;sup id=&#34;fnref:6&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:6&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et « historiographie marxiste du féodalisme » (voir &lt;a href=&#34;https://journals.openedition.org/acrh/23229&#34;&gt;ce numéro récent de la revue électronique du CRH&lt;/a&gt;), toute analyse sur les origines médiévales du capitalisme doivent être soumises à l&amp;rsquo;examen attentif de la méthodologie employée. Attention : je ne dis pas que c&amp;rsquo;est une mauvaise manière d&amp;rsquo;envisager l&amp;rsquo;histoire, je dis simplement qu&amp;rsquo;à l&amp;rsquo;heure actuelle où l&amp;rsquo;histoire est le plus souvent dévoyée, en particulier par les idéologies fascisantes (voir &lt;a href=&#34;https://www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/les-historiens-de-garde&#34;&gt;Les historiens de garde&lt;/a&gt;&lt;sup id=&#34;fnref:7&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:7&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;),  il faut rester attentif à ne pas sombrer dans les mêmes travers, même pour la bonne cause. Or, donc, C. Durand utilise les thèses de R. Brenner, fort bien, mais ne précise pas : a) que ces analyses sont assez datées ; b) qu&amp;rsquo;elles s&amp;rsquo;inscrivent dans une certaine tradition historique et dans des débats d&amp;rsquo;ordre historiographiques et en partie idéologiques ; c) qu&amp;rsquo;elles s&amp;rsquo;adressent surtout au monde agricole en Angleterre au XV&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; et XVI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle qui possédait des dynamiques telles que R. Brenner y voit les origines du capitalisme et d) que cette approche pourrait très bien être elle-même victime d&amp;rsquo;une manière d&amp;rsquo;envisager l&amp;rsquo;histoire des rapports sociaux sur l&amp;rsquo;opposition réductrice entre riches et pauvres, entre possédants et possédés, entre concentration des richesses et pauvreté structurelle, ce qui a poussé de nombreuses criques du néolibéralisme, surtout à partir de la crise de 2008, à utiliser à tout-va le terme de &lt;em&gt;néo-féodalisme&lt;/em&gt;. Sur ce dernier point les recherches récentes en histoire médiévale, comme on l&amp;rsquo;a vu plus haut, sont loin d&amp;rsquo;accréditer une telle vision de la société féodale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons à R. Brenner. La thèse de R. Brenner, bien qu&amp;rsquo;elle soit beaucoup plus fine que cela,  attribue la stagnation économique de la fin du Moyen-Age à la structure des rapports de classe en Angleterre. Au contraire des approches des historiens plus classiques, qui voyaient dans l&amp;rsquo;avènement des temps modernes un essor de la commercialisation, R. Brenner s&amp;rsquo;interroge sur les données démographiques qui montrent non pas une croissance économique qui proviendrait des investissements productifs, mais au contraire un déclin de la productivité agricole. Face à ce déclin productif, selon R. Brenner (et son analyse est tout à fait convaincante) les seigneurs préfèrent intensifier la pression sur les paysans plutôt que de réorganiser la production, c&amp;rsquo;est-à-dire préfèrent accentuer des dynamiques de coercition et d&amp;rsquo;extorsion. Alors que pour des historiens comme E. Leroy-Ladurie il faut rechercher en partie les raisons des distorsions de croissance dans les faits biologiques (démographie) ou climatiques, R. Brenner insiste sur le rôle prépondérant d&amp;rsquo;une dynamique de classes sociales. Il s&amp;rsquo;oppose de même à d&amp;rsquo;autres historiens marxistes qui voyaient dans l&amp;rsquo;essor de l&amp;rsquo;économie marchande (qui se mondialise) de la fin du Moyen-Âge les prémisses du capitalisme d&amp;rsquo;accumulation bourgeoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon propos n&amp;rsquo;est pas de dire ici qui aurait tort ou raison. Mon choix personnel est toujours de privilégier les faisceaux d&amp;rsquo;interprétation pour se rapprocher au plus près du réel : je penche donc pour une tentative de synthèse et me méfie des tentatives unilatérales. Or, c&amp;rsquo;est en une.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Admettons pour un instant que la thèse de R. Brenner soit l&amp;rsquo;unique manière d&amp;rsquo;envisager les rapports socio-économiques de la fin du Moyen-Âge (ce qui est faux). Personnellement je ne me risquerais pas pour autant à en conclure une transposition possible avec le comportement des multinationales du numérique aujourd&amp;rsquo;hui. C&amp;rsquo;est ce que fait pourtant C. Durand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons que le féodalisme est un concept plastique. Il ne concerne pas uniquement la fin du Moyen-Âge mais, près de dix siècles de travail du même modèle de stabilité sociale. Dire qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;existerait qu&amp;rsquo;un féodalisme au fil des siècles et qu&amp;rsquo;il serait fondé sur les dynamiques que décrivait R. Brenner (ce que R. Brenner n&amp;rsquo;a jamais prétendu au demeurant) est tout simplement faux. La meilleure preuve, c&amp;rsquo;est que ce dont nous parlons avec R. Brenner et que C. Durand explique très bien dans son livre, c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;un moment précis de l&amp;rsquo;histoire, celui où, dans un espace géographique donné (on ne peut pas l&amp;rsquo;étendre à l&amp;rsquo;économie italienne du XV&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, par exemple), on peut expliquer une stagnation économique et une croissance des inégalités sociales par une sorte de rigidité des logiques d&amp;rsquo;extorsion d&amp;rsquo;une classe sociale sur une autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que prétend C. Durand ? Que le phénomène de prédation s&amp;rsquo;est imposé. Il souligne notamment que l&amp;rsquo;extorsion féodale repose sur une violence effective ou potentielle, et non sur un contrat qui pourtant est, selon les interprétations courantes, la marque de l&amp;rsquo;avènement des temps modernes et de la fin de la servilité féodale. Dans la logique du prélèvement seigneurial, les paysans sont laissés avec juste de quoi survivre, incapables d’investir pour améliorer leur situation. Le &lt;em&gt;Dominium&lt;/em&gt; serait donc poussé à l&amp;rsquo;extrême dans le monde féodal, au détriment des deux autres piliers : le rapport n’est pas contractuel mais fondé presque exclusivement sur une relation de pouvoir maître-esclave (souvenez-vous, dans la section précédente, j&amp;rsquo;ai rappelé que c&amp;rsquo;était beaucoup plus compliqué que cela).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est ce rapport asymétrique que C. Durand retient pour décrire les relations entretenues entre les &lt;em&gt;Big tech&lt;/em&gt; et les citoyens. Il transpose cette logique au capitalisme numérique contemporain. Les multinationales de l&amp;rsquo;économie sont décrites comme des géants de force, exerçant leur pouvoir pour éliminer la concurrence par rachat ou écrasement, influencer le débat public et les politiques (la domination par la gouvernementalité algorithmique), capturer les gains en concentrant les données et les infrastructures technologiques. Cette domination ne repose donc pas sur le marché, mais sur une forme de pouvoir assimilé au &lt;em&gt;Dominium&lt;/em&gt;, où le contrôle sur les ressources (ici, les données et les plateformes) permet une extraction de valeur asymétrique au détriment des citoyens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reprenant R. Brenner, C. Durand rappelle que le servage est une relation de pouvoir où les serfs sont contraints à un « échange inégal » qui se traduit par l&amp;rsquo;extorsion du surplus. Ce surplus était ensuite largement improductif : au lieu d&amp;rsquo;être investi de manière extensive pour plus de gains de productivité, il était dilapidé en consommations ostentatoires et frais militaires. De la même manière, les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; n&amp;rsquo;obéiraient pas à la logique capitaliste classique d’investissement pour améliorer la productivité et baisser les prix (Schumpeter), au contraire, elle échappent à la compétition pour mieux capturer la valeur. Le profit provient de mécanismes de rente par prélèvement sur la masse globale de plus-value (profits de transfert) plutôt que de l&amp;rsquo;exploitation directe du travail productif. Cela rejoint par certains égards ce que disait Shoshana Zuboff à propos de l&amp;rsquo;exploitation du surplus comportemental par les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. Durand pousse son hypothèse jusqu&amp;rsquo;à comparer les grandes firmes technologiques à des fiefs : en brouillant le rapport entre politique et et économie, elle auraient acquis un pouvoir tel qu&amp;rsquo;il puisse être comparable à celui des seigneuries médiévales où le pouvoir sur le territoire est un pouvoir sur les serfs qui y vivent et le travaillent. Dans ces fiefs contemporains, le pouvoir s&amp;rsquo;exerce par le contrôle et la surveillance. Nous autres réduits à des serfs serions donc attachés à la « glèbe numérique » dans un rapport de dépendance (on ne peut plus se passer des services numériques) et de soumission au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, ce féodalisme au sens propre serait donc un technoféodalisme dans la mesure où le pouvoir de ces firmes repose sur la concentration des technologies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;hypothèse est très séduisante. Elle propose un cadre analytique à la « grande régression » par rapport au progrès émancipateur que nous promettait la Silicon Valley. On renoue ainsi avec les thèmes très courants de l&amp;rsquo;imaginaire cyberpunk qui anticipait un futur où se confrontaient les concepts anciens de la soumission aux technologies les plus avancées. D&amp;rsquo;ailleurs, à défaut d&amp;rsquo;analyse médiéviste, c&amp;rsquo;est bien  ce que nous propose aujourd&amp;rsquo;hui Asma Mhalla dans &lt;em&gt;Cyberpunk : le nouveau système totalitaire&lt;/em&gt; (2025)&lt;sup id=&#34;fnref:8&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:8&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : que l&amp;rsquo;hypothèse soit celle d&amp;rsquo;un néo-féodalisme ou d&amp;rsquo;un néo-totalitarisme (ou bien tout ce qui est néo- quelque chose) la méthode est la même : analyser le présent avec des concepts qui n&amp;rsquo;ont plus cours. Le résultat est sans appel : on ne peut plus rien faire à part jouer à se faire peur. Que faire si nous sommes de simples serfs soumis à une autorité féodale, une absence de pouvoir d&amp;rsquo;un côté, un pouvoir total de l&amp;rsquo;autre ? Pire : que faire si nous sommes dans un monde cyberpunk où le désespoir est le plus souvent de mise ? Et pourquoi ne pas imaginer plutôt une analyse &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Solarpunk&#34;&gt;solarpunk&lt;/a&gt; en prenant au contraire en compte les nombreuses résistances qui préfigurent un monde beaucoup plus serein ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jouer à se faire peur, c&amp;rsquo;est la mode du moment. Même chez ceux dont on pourrait croire être plus éclairés face aux dynamiques de pouvoir contemporaines. Prenons l&amp;rsquo;exemple de Yanis Varoufakis. Dans son récent livre &lt;em&gt;Les nouveaux serfs de l&amp;rsquo;économie&lt;/em&gt; (2024)&lt;sup id=&#34;fnref:9&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:9&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, il ne fait que reprendre l&amp;rsquo;hypothèse du néo- ou techno- féodalisme. Cette fois avec d&amp;rsquo;autres références et sans beaucoup de précaution. Ainsi, selon Y. Varoufakis, sous le régime féodal, les biens capitaux — tels que la terre — étaient à considérer comme des biens marginaux (!). Le pouvoir seigneurial se traduisait par la captation d’une part de la production des serfs, réinvestie ensuite dans d’autres réalisations, comme la construction d’édifices religieux (c&amp;rsquo;est la thèse de R. Brenner, simplifiée). En revanche, le capitalisme se caractérise par propriété des machines, qui devient le levier principal d’exercice du pouvoir sur les individus. Ainsi, la propriété des moyens de production est toujours l&amp;rsquo;instrument du pouvoir sur les individus, et on en serait donc resté au système féodal&amp;hellip; (et Marx se retourne dans sa tombe, parce que dans cette vision on oublie beaucoup de choses).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je caricature peut-être un peu. Ce qui est est assez frappant c&amp;rsquo;est que chez Y. Varoufakis comme chez C. Durand, c&amp;rsquo;est de retrouver l&amp;rsquo;idée qu&amp;rsquo;à l&amp;rsquo;âge féodal comme aujourd&amp;rsquo;hui, il existe une relocalisation des « profits » qui ne se ferait pas dans une logique d&amp;rsquo;investissement, mais dans une logique de captation rentière dont le moteur principal est l&amp;rsquo;exercice d&amp;rsquo;un pouvoir de contrôle sur les individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais&amp;hellip; Ce n&amp;rsquo;est pas ainsi que s&amp;rsquo;organise le féodalisme. On ne peut pas y calquer impunément les représentations contemporaines et c&amp;rsquo;est ce que font ces auteurs. L&amp;rsquo;imaginaire ou, selon Duby, l&amp;rsquo;idéologie médiévale, est absolument étanche à l&amp;rsquo;idée que le &lt;em&gt;Dominium&lt;/em&gt; serait inégalitaire : l&amp;rsquo;idée d&amp;rsquo;une égalité entre des citoyens est une idée qui viendra beaucoup, beaucoup plus tard. Par ailleurs, c&amp;rsquo;est se faire une idée très caricaturale du monde médiéval. Dans ce monde, la relation entre seigneurs et paysans est certes fondamentalement inégalitaire mais elle est régulée : chacun a son rôle. Le mode de relation n&amp;rsquo;est pas seulement économique, il est tout autant symbolique et moral. En somme, cette relation est &lt;em&gt;légitime&lt;/em&gt; là où nous autres contemporains avons tendance à la percevoir comme illégitime en raison de représentations très différentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il faut rappeler un fait : autant il n&amp;rsquo;existe pas &lt;em&gt;un&lt;/em&gt; Moyen-âge indifférencié entre les époques et les espaces, autant notre monde contemporain est lui aussi très différencié, même si le capitalisme s&amp;rsquo;est mondialisé.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;le-féodalisme-est-une-analogie-à-la-portée-limitée&#34;&gt;Le féodalisme est une analogie à la portée limitée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Alors si il y a de l&amp;rsquo;illégitimité dans nos rapport avec les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt;, d&amp;rsquo;où vient-elle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que R. Brenner s&amp;rsquo;interroge sur les processus qui ont conduit à cette forme de féodalisme, C. Durand n&amp;rsquo;envisage pas l&amp;rsquo;histoire des technologies numériques sur un temps long, et c&amp;rsquo;est ce qu&amp;rsquo;il faudrait faire (je développerai plus loin).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait l&amp;rsquo;analogie est double. Ce n&amp;rsquo;est pas seulement d&amp;rsquo;un néo-féodalisme dont on parle, mais d&amp;rsquo;une idée très particulière du capitalisme d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui. Ce qui caractériserait le féodalisme, si on ne se concentre que sur le modèle économique, c&amp;rsquo;est la manière dont il n&amp;rsquo;obéit pas à une logique d&amp;rsquo;extension, mais de rente. Nous avons vu que, du point de vue méthodologique, réduire le féodalisme à cela n&amp;rsquo;est pas une bonne approche historique. Il n&amp;rsquo;en demeure pas moins que l&amp;rsquo;approche de R. Brenner n&amp;rsquo;est pas fausse. Or, c&amp;rsquo;est justement là le problème : ce que prétendent C. Durand, Y. Varoufakis et d&amp;rsquo;autres encore, c&amp;rsquo;est que le capitalisme d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui obéit à la même logique, c&amp;rsquo;est-à-dire qu&amp;rsquo;il ne serait plus du capitalisme « old school » mais un capitalisme « very old school ». L’exploitation, la prédation et la thésaurisation prendraient le pas sur la production et la croissance, tout comme les seigneurs médiévaux exploitaient les ressources au détriment de l&amp;rsquo;investissement et de la croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, il y a un « bon » capitalisme (au demeurant tout à fait critiquable) et un « mauvais » capitalisme qui nous renvoie au Moyen-âge. C&amp;rsquo;est une rengaine qu&amp;rsquo;employait déjà Shoshana Zuboff sur un autre mode : le capitalisme de surveillance serait selon elle une perversion ou une maladie du capitalisme (celui de la « bonne » organisation du travail) qui met en danger la démocratie libérale en limitant nos libertés dans une logique d&amp;rsquo;extraction comportementale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est alors que dans le &lt;em&gt;Monde Diplomatique&lt;/em&gt; d&amp;rsquo;août 2025, dans un article intitulé « &lt;a href=&#34;https://www.monde-diplomatique.fr/2025/08/MOROZOV/68672&#34;&gt;Le numérique nous ramène-t-il au Moyen Âge ?&lt;/a&gt; », Evgeny Morozov tire à boulets rouges sur les Varoufakis, Durand, Zuboff et en général la Gauche européenne qui emploie à tout-va cet idée de technoféodalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces discours, nous résume E. Morozov, le capitalisme a muté. Il procède désormais en une concentration des actifs immatériels pour créer une rente nouvelle, sans production réelle.  Ce capitalisme ne serait plus vivant, mais en décomposition, exploitant toujours plus les individus. Par la mise en exergue de quelques personnalités (comme Elon Musk, Peter Thiel, etc.) et leurs accointances avec les partis illibéraux, ce capitalisme ainsi incarné exercerait un pouvoir néfaste et parasitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire d&amp;rsquo;une régression vers d&amp;rsquo;anciens modèles, le capitalisme serait, selon Morozov, toujours mû par une dynamique classique : la logique de profit et d&amp;rsquo;investissement (en témoignent les investissements colossaux dans l&amp;rsquo;IA), les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; produisent des services et des infrastructures, notamment pour les entreprises, et ne vivent pas seulement de la rente, et la concurrence est pour le moins mordante. Ce qu&amp;rsquo;il faut aussi prendre en compte, et qui rompt sérieusement avec toute analogie médiévale, c&amp;rsquo;est la centralité des relations entre État et capital, c&amp;rsquo;est à dire ce que montraient depuis longtemps Robert W. McChesney et John Bellamy Foster en analysant les mutations du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;une-question-de-valeur&#34;&gt;Une question de valeur&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Est-ce à dire que le capitalisme industriel d&amp;rsquo;antan n&amp;rsquo;a pas bougé ? ou bien que le capitalisme numérique d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui est simplement une version radicale du capitalisme industriel tant il concentre les technologies et les capitaux ? Il ne faut pas être si catégorique. C&amp;rsquo;est en substance la réponse de C. Durand à E. Morozov dans la revue &lt;em&gt;Contretemps&lt;/em&gt; en octobre 2025 (« &lt;a href=&#34;https://www.contretemps.eu/capitalisme-numerique-technofeodalisme-durand-morozov/&#34;&gt;Où le numérique nous emmène-t-il ? Réponse à Evgeny Morozov&lt;/a&gt; »).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. Durand rappelle que malgré les investissements massifs des géants numériques, on observe une stagnation macroscopique : depuis 2008 le taux d’investissement net du secteur privé est en baisse, et la productivité du travail stagne ou décline dans beaucoup de pays. Cela crée une relation de dépendance aux monopoles qui concentrent à la fois le pouvoir et les technologies, remplaçant une souveraineté par celle des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, dans ce cadre, l&amp;rsquo;analogie avec le féodalisme reste très artificielle. Elle empêche selon moi d&amp;rsquo;aller chercher d&amp;rsquo;autres interprétations possibles. L&amp;rsquo;erreur commise, me semble-t-il, par l&amp;rsquo;ensemble des protagonistes que nous avons cité, consiste à chercher à analyser les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; dans leur configuration actuelle, c&amp;rsquo;est-à-dire la manière dont elle ont changé l&amp;rsquo;économie depuis leur apparition en tant que plateformes numériques depuis les années 2000. Au contraire, situer les technologies numériques dans leur histoire longue depuis l&amp;rsquo;apparition de l&amp;rsquo;informatique d&amp;rsquo;entreprise et voir comment les acteurs de leur économie s&amp;rsquo;imbriquent et utilisent des logiques capitalistes, permet de comprendre comment et pourquoi les formes de dépendance sont arrivées, avec quels mécanismes, et en quoi elles ont participé à créer de nouveaux modes de capitalisme : capitalisme de surveillance, capitalisme de plateformes, marchés biface, neuro-capitalisme, capitalisme de l&amp;rsquo;attention, etc. Tous ces modes sont des manières d&amp;rsquo;approcher la plasticité du capitalisme, une plasticité décuplée à l&amp;rsquo;ère numérique si on le compare au capitalisme industriel… et le capitalisme financier, lui, reste bien présent depuis longtemps (voir ci-dessous).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon &lt;a href=&#34;https://cfeditions.com/masutti/&#34;&gt;livre&lt;/a&gt;,  j&amp;rsquo;ai montré comment l&amp;rsquo;économie numérique s&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;emblée construite sur la question de la valorisation des données et comment cela a bouleversé les rapports au droit et au politique. On ne peut réaliser cette histoire sans s&amp;rsquo;intéresser aux technologies elles-mêmes. Ce faisant, un paradoxe s&amp;rsquo;est produit à partir des années 2000 et que je n&amp;rsquo;avais pas traité : c&amp;rsquo;est celui d&amp;rsquo;une crise de la valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2012, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle publient &lt;em&gt;La Grande Dévalorisation&lt;/em&gt;&lt;sup id=&#34;fnref:10&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:10&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, où ils analysent la crise profonde du capitalisme contemporain. Selon eux, cette crise ne date pas des années 2000 mais s’enracine dans un phénomène plus ancien, celui de la dématérialisation massive du travail. Cette transformation désigne le déplacement progressif des activités productives de la fabrication concrète vers des formes immatérielles telles que les services, la gestion de l’information ou les activités financières. Dans ce contexte, le capitalisme ne s’appuie plus principalement sur la production effective de biens matériels mais tend à se reconfigurer autour d’une rentabilité spéculative fondée sur l’anticipation de valeurs futures. Cette analyse propose ainsi une lecture économique de l’innovation technologique, qui la considère essentiellement comme un vecteur d’anticipations spéculatives plutôt que comme un facteur de production et de création de valeur matérielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, cette approche peut conduire à une compréhension incomplète de la marchandise et de sa valeur, notamment si l’on se limite aux activités du secteur tertiaire. Elle tend à suggérer un rapport purement improductif entre la force de travail et la marchandise, selon lequel les biens ne produiraient plus aucune valeur nouvelle intrinsèque. Dans ce cadre, l’effort de valorisation ne résiderait que dans des mécanismes extérieurs tels que le marketing, qui aurait pour rôle de « forcer » la valeur d’un produit, tandis que le capital fictif continuerait d’augmenter sans lien avec la production effective. Si on prend l&amp;rsquo;exemple du smartphone, cela sous-entend que ce dernier ne produit pas de valeur en soi, mais que sa valorisation est artificiellement entretenue par des stratégies commerciales, tandis que la recherche de main-d’œuvre à bas coût accentue la pression à la baisse du coût du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, une telle lecture fait abstraction de la complexité des processus de production de valeur, qui intègrent plusieurs dimensions. Par exemple, le marketing ne modifie pas seulement la perception d’un objet, il transforme aussi sa valeur en jouant sur sa dimension sociale. Posséder un smartphone d’une certaine marque peut ainsi conférer un statut et participer à l’appartenance à une communauté, ce qui influe sur la valeur économique du produit. De plus, toute nouvelle technologie implique un processus d’appropriation sociale, de détournements et de reconfiguration des modes de valorisation économique sur un temps plus ou moins long. Dès lors, affirmer que l’innovation technologique ne produit plus aucune valeur est une simplification excessive. Cette réalité est illustrée par le mouvement dit &lt;em&gt;low tech&lt;/em&gt;, qui ne se limite pas à des bricolages artisanaux, mais propose une ingénierie réfléchie pour concevoir des objets techniques complexes, durables, à faible empreinte écologique et adaptés à une utilisation sur le long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, mettre en lumière les mutations structurelles du capitalisme vers une économie de la spéculation ne doit pas occulter la continuité et la complexité des processus de production de valeur, qui intègrent également des dimensions sociales et symboliques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là où je veux en venir, c&amp;rsquo;est que si la critique de la valeur ne peut à elle seule expliquer les mutations structurelles du capitalisme depuis les années 2000, son avantage est de s&amp;rsquo;interroger sur une histoire longue des technologies numériques et la manière dont elles ont radicalement transformé le rapport entre capital et valeur. Ce qui est perçu comme une logique d&amp;rsquo;extorsion pourrait donc être aussi bien la tentative de générer du profit sur le dos des individus sans perspectives de croissance réelle, et aussi bien une facette seulement de la plasticité du capitalisme qui, on le voit bien aujourd&amp;rsquo;hui avec l&amp;rsquo;IA, renoue avec le vieux modèle de l&amp;rsquo;automatisation dans la production. Et là où je rejoins tout à fait E. Morozov, c&amp;rsquo;est dans l&amp;rsquo;idée que l&amp;rsquo;État joue un rôle central, au prix d&amp;rsquo;une rétractation anti-démocratique, dans l&amp;rsquo;application d&amp;rsquo;une logique de profit façon « sauver le soldat Ryan ». Dès lors, rien de comparable avec le féodalisme, puisque les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; montrent au contraire leur grande dépendance à l&amp;rsquo;État : c&amp;rsquo;est tout le paradoxe du discours libertarien que de nier que l&amp;rsquo;État crée le cadre légal et matériel indispensable à leur succès (ce que montrait déjà K. Polyani), et fait que les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; sont perçues comme des quasi-monarchies&lt;sup id=&#34;fnref:11&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:11&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; tout en restant enracinées dans un système néolibéral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l&amp;rsquo;article de J. B. Foster et R. W. McChesney « &lt;a href=&#34;https://monthlyreview.org/articles/the-internets-unholy-marriage-to-capitalism/&#34;&gt;The Internet&amp;rsquo;s Unholy Marriage to Capitalism&lt;/a&gt; »&lt;sup id=&#34;fnref:12&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:12&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, en 2011, les deux auteurs montrent bien le paradoxe capitaliste d&amp;rsquo;Internet. D&amp;rsquo;abord financé à grand renfort de fonds publics, le développement de l&amp;rsquo;économie numérique est influencé par le contexte économique dominant du néolibéralisme et passe d’un espace public ouvert (sur le mode capitaliste) à un univers privatisé, monopolistique, et dominé par les logiques marchandes qui freinent le potentiel démocratique d&amp;rsquo;Internet par les logiques d’accumulation du capital. Les deux auteurs argumentent alors en faveur d’un Internet hors du domaine du capital, au service de l’intérêt public, dans lequel le commerce n&amp;rsquo;est pas exclu mais ne devrait pas dicter les priorités de développement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois ans plus tard, en 2014, dans un autre article intitulé « &lt;a href=&#34;https://monthlyreview.org/articles/surveillance-capitalism/&#34;&gt;Surveillance Capitalism: Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age&lt;/a&gt; »&lt;sup id=&#34;fnref:13&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:13&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (&lt;a href=&#34;https://lvsl.fr/marketing-financiarisation-et-complexe-militaro-industriel-les-trois-sources-de-la-data-economie/&#34;&gt;traduit dans LVSL&lt;/a&gt;), les deux mêmes auteurs resituent cette histoire sur un temps long depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pour eux, le capitalisme a subit une période de stagnation, grevée par la crise pétrolière qui permis l&amp;rsquo;envol du capitalisme financier. Mais qui dit spéculation, suppose avoir quelque chose sur quoi spéculer et rapidement. C&amp;rsquo;est ce qui causa la recherche de nouveaux mécanismes d&amp;rsquo;absorption de surplus : les données numériques étaient là pour ça. Cette recherche de surplus n&amp;rsquo;est donc pas un phénomène régressif vers un modèle pré-capitaliste, mais un mécanisme développé pour pallier le manque d&amp;rsquo;opportunités d&amp;rsquo;investissement dans la production réelle. L&amp;rsquo;essor des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; et de l&amp;rsquo;économie de la surveillance s&amp;rsquo;inscrit précisément comme un tel mécanisme d&amp;rsquo;absorption via la marchandisation des données et de l&amp;rsquo;attention, un prolongement moderne des mécanismes de la « vente et du marketing » analysés par Paul Baran et Paul Sweezy&lt;sup id=&#34;fnref:14&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:14&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L&amp;rsquo;extraction de valeur asymétrique par la rente des plateformes est donc vue comme une rente de monopole contemporaine, et non comme une rente foncière médiévale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;conclusion&#34;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La logique d&amp;rsquo;extorsion observée chez les &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; est à concevoir davantage comme une rente de monopole contemporaine, fruit d&amp;rsquo;un capitalisme financier en quête de surplus et fortement dépendant du cadre légal et matériel fourni par l&amp;rsquo;État, qu&amp;rsquo;un retour au &lt;em&gt;Dominium&lt;/em&gt; seigneurial. L&amp;rsquo;analogie avec le féodalisme est anachronique mais nourrit un imaginaire d&amp;rsquo;impuissance et de soumission à la « glèbe numérique » qui peut avoir son intérêt. Elle ne permet pas toutefois de saisir la complexité des articulations entre technologie, capital et pouvoir politique qui ont transformé le système depuis près de 40 ans et continuent de le faire dans une direction qu&amp;rsquo;il est bien difficile aujourd&amp;rsquo;hui de prévoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le &lt;a href=&#34;https://blog.mondediplo.net/la-france-insoumise-est-elle-anticapitaliste&#34;&gt;suggère F. Lordon&lt;/a&gt; la question du technoféodalisme est finalement secondaire. F. Lordon la fait sortir de la seule dimension descriptive et analogique pour basculer sur la question du programme politique et de l&amp;rsquo;action. Comme je l&amp;rsquo;ai dit au début, on ne fait que jouer à se faire peur et constater un état de fait : en nous assimilant à des serfs soumis à une autorité féodale, le concept prive de toute perspective stratégique. Il faut forcer un débat sur le renversement du système, et non sur sa simple réforme ou son nettoyage de ses « mauvaises » pratiques. En somme, seule une attitude anticapitaliste peut nous sortir d&amp;rsquo;une situation causée par une mutation du capitalisme, et non d&amp;rsquo;un problème féodal qui — à mon avis — a déjà été réglé (du moins en Occident).&lt;/p&gt;
&lt;section class=&#34;footnotes&#34; role=&#34;doc-endnotes&#34;&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li id=&#34;fn:1&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Ludolf Kuchenbuch, « Marx et le féodalisme. Sur le développement du concept de féodalisme dans l’œuvre de Karl Marx » (traduit par Alain Guerreau), &lt;em&gt;L’Atelier du Centre de recherches historiques. Revue électronique du CRH&lt;/em&gt;, 27, 2023. [DOI]( &lt;a href=&#34;https://doi.org/10.4000/acrh.25990&#34;&gt;https://doi.org/10.4000/acrh.25990&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;#fnref:1&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:2&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;William Blanc, « Les châteaux des parcs Disney. Le médiévalisme comme mythe entrepreneurial », &lt;em&gt;Belphégor. Littérature populaire et culture médiatique&lt;/em&gt;, 22‑2, 2024. &lt;a href=&#34;https://doi.org/10.4000/130ve&#34;&gt;DOI&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;#fnref:2&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:3&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;On peut voir à ce sujet Alain GUERREAU, « Féodalité », in Jacques LE GOFF &amp;amp; Jean-Claude SCHMITT (éds), &lt;em&gt;Dictionnaire raisonné de l&amp;rsquo;Occident médiéval&lt;/em&gt;, Paris, 1999, pp. 387-406. &lt;a href=&#34;#fnref:3&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:4&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Florian Mazel (dir), &lt;em&gt;Une nouvelle histoire du Moyen-Âge&lt;/em&gt;, Paris, Seuil, 2021. &lt;a href=&#34;#fnref:4&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:5&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Cédric Durand, &lt;em&gt;Techno-féodalisme: critique de l’économie numérique&lt;/em&gt;. Paris, Zones, 2020. &lt;a href=&#34;#fnref:5&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:6&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;On peut aussi voir cet ouvrage :  François Allisson et Nicolas Brisset, &lt;em&gt;Aux origines du capitalisme. Robert Brenner et le marxisme politique&lt;/em&gt; , Lyon, ENS éditions, 2023. &lt;a href=&#34;https://books.openedition.org/enseditions/46296&#34;&gt;Lien&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;#fnref:6&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:7&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, &lt;em&gt;Les historiens de garde: de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national&lt;/em&gt;. Paris, Inculte, 2013. &lt;a href=&#34;#fnref:7&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:8&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Asma Mhalla, &lt;em&gt;Cyberpunk : le nouveau système totalitaire&lt;/em&gt;, Paris, Seuil, 2025. &lt;a href=&#34;#fnref:8&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:9&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Yanis Varoufakis, &lt;em&gt;Les nouveaux serfs de l’économie&lt;/em&gt;, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2024. &lt;a href=&#34;#fnref:9&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:10&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, &lt;em&gt;La grande dévalorisation: pourquoi la spéculation et la dette de l’Etat ne sont pas les causes de la crise&lt;/em&gt;, Paris, Post-éditions, 2014. &lt;a href=&#34;#fnref:10&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:11&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Perception elle-même décuplée par l&amp;rsquo;idéologie très masculiniste que dégagent la plupart des têtes d&amp;rsquo;affiche des &lt;em&gt;big tech&lt;/em&gt; : le pouvoir s&amp;rsquo;incarne dans le personnage du roi&amp;hellip; &lt;a href=&#34;#fnref:11&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:12&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;John B. Foster, et Robert W. McChesney. « The Internet’s Unholy Marriage to Capitalism ». &lt;em&gt;Monthly Review&lt;/em&gt; 62, no 10 (2011). &lt;a href=&#34;https://monthlyreview.org/articles/the-internets-unholy-marriage-to-capitalism/&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;#fnref:12&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:13&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;John B. Foster, et Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism. Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », &lt;em&gt;Monthly Review&lt;/em&gt; 66, 2014, [URL][https://monthlyreview.org/2014/07/01/surveillance-capitalism/]. &lt;a href=&#34;#fnref:13&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:14&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Sweezy, Paul M. et Paul A. Baran. &lt;em&gt;Monopoly Capital&lt;/em&gt;. New York, Monthly Review Press, 1966. Trad. Fr. &lt;em&gt;Le capitalisme monopoliste: un essai sur la société industrielle américaine&lt;/em&gt;. Paris, Maspéro, 1968. &lt;a href=&#34;#fnref:14&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;</description>
    </item>
    
    <item>
      <title>Techno parade</title>
      <link>https://golb.statium.link/post/20250818technoparade/</link>
      <pubDate>Mon, 18 Aug 2025 00:00:00 +0000</pubDate>
      <author>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</author>
      <guid>https://golb.statium.link/post/20250818technoparade/</guid>
      <description>&lt;p&gt;La prétendue « neutralité technologique » est un écran de fumée politique au service d&amp;rsquo;un discours néolibéral. Face à cela, il ne s&amp;rsquo;agit pas de rejeter la technologie en bloc, mais de l&amp;rsquo;aborder selon plusieurs perspectives qu&amp;rsquo;il faut sans cesse renouveler. Si la technique reconfigure toujours nos rapports sociaux, la bonne approche qui s&amp;rsquo;impose consiste à résister aux systèmes de pouvoir et de continuer à débattre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Billet publié sur le &lt;a href=&#34;https://framablog.org/2025/08/14/techno-parade/&#34;&gt;Framablog&lt;/a&gt; le 14/08/2025)&lt;/p&gt;
&lt;aside class=&#34;toc-container&#34;&gt;
  &lt;header style=&#34;margin-bottom: 0.5rem; font-weight: bold;&#34;&gt;Table des matières&lt;/header&gt;
  &lt;nav id=&#34;TableOfContents&#34;&gt;
  &lt;ul&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#le-symptôme-idéologique&#34;&gt;Le symptôme idéologique&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#linjonction-néolibérale&#34;&gt;L&amp;rsquo;injonction néolibérale&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#un-contrôle-autoritaire&#34;&gt;Un contrôle autoritaire&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#on-ressort-le-vieux-marx&#34;&gt;On ressort le vieux Marx&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#technique-moderne-et-déterminisme&#34;&gt;Technique moderne et déterminisme&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#une-approche-non-réactionnaire&#34;&gt;Une approche non-réactionnaire&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#pour-une-politique-anarchiste-des-techniques&#34;&gt;Pour une politique anarchiste des techniques&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#références&#34;&gt;Références&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#notes&#34;&gt;Notes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
  &lt;/ul&gt;
&lt;/nav&gt;
&lt;/aside&gt;



&lt;hr&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;arrivée des IA génératives dans le grand public permet d&amp;rsquo;observer la manière dont s&amp;rsquo;enchaînent les discours sur les techniques dans la société. Ils s&amp;rsquo;enchaînent, dis-je, car ils ne naissent pas. Ils se répètent. Et pourtant depuis Marc Bloch et Lucien Febvre, les universitaires ont fait du chemin pour dresser les méthodes et concepts de l&amp;rsquo;histoire des techniques. À leur tour, l&amp;rsquo;anthropologie et la sociologie ont spécialisé des branches disciplinaires sur les techniques. Et je pense que depuis les années 1970 il n&amp;rsquo;y a pas eu un instant où le rapport entre technique et société n&amp;rsquo;a pas été interrogé. Cela tient sans doute au fait qu&amp;rsquo;avec les Trente Glorieuses et l&amp;rsquo;informatisation de la société, les occasions d&amp;rsquo;identifier de multiples objets d&amp;rsquo;étude n&amp;rsquo;ont cessé de se multiplier. Et malgré tout cela, rien n&amp;rsquo;y semble faire. Une émission de radio (service public) sur l&amp;rsquo;arrivée des IA génératives (IAg) dans nos usages quotidiens ? elle se terminera invariablement sur le poncif relativiste du « c&amp;rsquo;est ni bon ni mauvais, tout dépend de comment on s&amp;rsquo;en sert ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis toujours demandé d&amp;rsquo;où pouvait bien provenir cet indécrottable relativisme qui brouille nos rapports sociaux. Peut-être faut-il en chercher la cause dans le fait qu&amp;rsquo;on on apprend très tôt que faire usage d&amp;rsquo;un argument, c&amp;rsquo;est déjà presque commettre un abus. Dans nos démocraties libérales où, souvent, les égaux sont seulement supposés, parler haut et clair revient à menacer l&amp;rsquo;autre de le faire apparaître confus — donc à l&amp;rsquo;opprimer. À moins d&amp;rsquo;être couvert par le statut d&amp;rsquo;autorité institutionnelle, ou d&amp;rsquo;exercer la raison du genre dominant, et donc effectivement exercer un pouvoir, mieux vaut donc se taire ou douter, et retourner bosser. Résultat : une société intellectuellement désarmée, éduquée à la déférence molle au service des « gagnants ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors parlons fort, à défaut parfois d&amp;rsquo;être clair : ce relativisme est le terreau idéal pour une absorption efficace des discours politiques qui instrumentalisent les idées vaseuses de progrès et de neutralité des techniques. De là vient le pouvoir non des techniques elles-mêmes mais de ceux qui les instrumentalisent. Le débat sur la neutralité des techniques vise deux objectifs : d&amp;rsquo;une part soutenir la vision instrumentale des groupes d&amp;rsquo;intérêts économiques, en vue de nous faire croire qu&amp;rsquo;il faut s&amp;rsquo;adapter à leur monde, et d&amp;rsquo;autre part un détournement du cadre de nos libertés qui limite les techniques à leur contrôle hiérarchique. Un autre objectif dont nous ne parlerons qu&amp;rsquo;à la marge dans ce billet est celui des groupes complotistes : ils concernent des pratiques de déstabilisation politique en vue d&amp;rsquo;intérêts économiques, mais les étudier revient à partir sur d&amp;rsquo;autres considérations que celles développées ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce billet est expérimental. Je vais tâcher d&amp;rsquo;aligner quelques arguments à partir d&amp;rsquo;une analyse du relativisme technologique et de son instrumentalisation politique. Je déconstruirai ensuite le mythe de la neutralité de la technique en explorant différentes perspectives entre Marx et Langdon Winner, en envisageant plusieurs postures. Enfin, je tâcherai de trouver une porte de sortie vers une décentralisation des techniques.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;le-symptôme-idéologique&#34;&gt;Le symptôme idéologique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut l&amp;rsquo;affirmer ici avec, peut-être, une certaine condescendance envers ceux qui se torturent les méninges à ce sujet : la technique n&amp;rsquo;est pas neutre, &lt;em&gt;et nous le savons depuis très longtemps&lt;/em&gt; que ce soit d&amp;rsquo;un point de vue purement intuitif ou d&amp;rsquo;un point de vue épistémologique ou philosophique. Il faut être sérieux sur ce point. La question formulée « La technique est-elle neutre ? » est un artifice dissertatif visant à poser un cadre conceptuel &lt;em&gt;sur&lt;/em&gt; le rapport entre technique et société. Et c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ailleurs ce que nous allons faire ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je précise cela, c&amp;rsquo;est parce les discours politiques sur la neutralité technologique sont souvent caricaturés : on les réduit à des prises de position légères, comme s&amp;rsquo;ils ignoraient ou négligeaient les responsabilités liées aux impacts sociaux des techniques. Nous avons nous mêmes pratiqué cet artifice sur le Framablog, par souci de concision (et aussi à cause d&amp;rsquo;un esprit quelque peu revanchard, mais justifié) lorsque nous avons parlé des &lt;a href=&#34;https://framablog.org/2016/11/25/pourquoi-framasoft-nira-plus-prendre-le-the-au-ministere-de-leducation-nationale/&#34;&gt;mots de la ministre de l&amp;rsquo;Éducation Najat Vallaud-Belkacem&lt;/a&gt; à l&amp;rsquo;époque de la signature d&amp;rsquo;un partenariat avec Microsoft. Mais caricaturer amène parfois à ignorer naïvement combien la posture en question est en réalité retorse et malsaine. Les responsabilités ne sont ni négligées ni ignorées, elles sont évacuées par la trame néolibérale à laquelle adhèrent les acteurs politiques. C&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;autant plus grave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s&amp;rsquo;agit bien ici de technologie et non de technique. La technique, c&amp;rsquo;est le savoir-faire, le métier, l&amp;rsquo;outil, le dispositif. La technologie est un mot plus récent, il décrit l&amp;rsquo;ensemble du système qui va des connaissances à la mise en oeuvre technicienne. Pour faire vite, le clavier est un objet technique, la frappe est une technique, là où il y a une foule de technologies qui font qu&amp;rsquo;Internet existe. Dans le monde de la décision publique, ce qu&amp;rsquo;on appelle les politiques technologiques sont les décisions stratégiques (négociations, lois, contrats et accords) qui sont censées donner les orientations technologiques d&amp;rsquo;un pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, la plupart des discours politiques, et même des lois promulguées par les élus, postulent une « neutralité technologique » des institutions, des fonctions représentatives, ou plus généralement des organes de l&amp;rsquo;État. Pour donner un exemple récent, on peut citer l&amp;rsquo;examen au Sénat Français de la proposition de loi Programmation et simplification dans le secteur économique de l&amp;rsquo;énergie, dans &lt;a href=&#34;https://www.senat.fr/seances/s202507/s20250708/s20250708015.html&#34;&gt;la séance du 8 juillet 2025&lt;/a&gt;. Un amendement (num. 19 rectifié &lt;em&gt;bis&lt;/em&gt;) portait sur l&amp;rsquo;ajout de la mention « neutralité technologique » en complément à la question de la maîtrise des coût. Le rapporteur arguait sur le fond que « la neutralité technologique est un bon principe en matière de politique énergétique, dans la mesure où il permet de ne pas opposer les différentes énergies décarbonées entre elles &amp;ndash; il ne faut surtout pas le faire ! &amp;ndash;, qu&amp;rsquo;elles soient d&amp;rsquo;origine nucléaire ou renouvelables ». L&amp;rsquo;amendement fut adopté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce principe de « neutralité technologique » se retrouve à de multiples échelons des politiques internationales. Ainsi, les politiques européennes prônent depuis longtemps ce principe au risque parfois de quelques pirouettes rhétoriques. &lt;a href=&#34;https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-avantages-et-les-limites-du-concept-de-la-neutralite-technologique-140709/&#34;&gt;Par exemple&lt;/a&gt; au lieu de persister à affirmer que l&amp;rsquo;objectif consiste à ne plus vendre de voitures thermiques en 2035, la Commission Européenne invoque le principe de neutralité technologique : l&amp;rsquo;objectif est que les voitures n&amp;rsquo;émettent plus de CO2, mais comme la Commission est « neutre technologiquement », elle n&amp;rsquo;imposerait rien d&amp;rsquo;autre et encore moins les voitures électriques, or il se trouve que les voitures thermiques émettent du CO2…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse de la Commission Européenne ou de ce débat au Sénat Français, ils révèlent tous deux la manière dont le pouvoir de l&amp;rsquo;État est pensé, c&amp;rsquo;est-à-dire une tartufferie néolibérale qui impose d&amp;rsquo;un côté un contrôle effectif à l&amp;rsquo;encontre de tout favoritisme pour une technologie dont seules certaines entreprises pourraient se prévaloir d&amp;rsquo;un monopole ou d&amp;rsquo;une hégémonie, et d&amp;rsquo;un autre côté une logique de diminution de l&amp;rsquo;autorité publique sur les équilibres en jeu entre technologie, société et environnement. C&amp;rsquo;est à la société de se réguler toute seule, « yaka proposer » (pour reprendre les termes de Najat Vallaud-Belkacem). C&amp;rsquo;est évidemment faire fi de toutes les questions liées à la propriété des techniques (la propriété intellectuelle, entre autre), aux pouvoirs financiers qui fixent les prix et imposent à la société des modèles la plupart du temps insupportables (pour les humains comme la planète en général).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sommet de cette tartufferie, on retrouve notre cher président E. Macron &lt;a href=&#34;https://www.vie-publique.fr/discours/296150-emmanuel-macron-13112024-competitivite-europeenne&#34;&gt;affirmant en novembre 2024&lt;/a&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Et moi, je me fiche de savoir que l&amp;rsquo;électron qui m&amp;rsquo;aide à faire
l&amp;rsquo;électrolyse pour produire de l&amp;rsquo;hydrogène vert soit un électron qui
est fait à base d&amp;rsquo;éoliens offshore au Danemark, de solaire en Espagne
ou de nucléaire en France. Ce que je veux, c&amp;rsquo;est que ce soit de
l&amp;rsquo;hydrogène européenne compétitive décarbonée. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pourvu que ce soit compétitif et que cela satisfasse les accords Européens, la messe est dite. Et pour les conséquences, on repassera.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;linjonction-néolibérale&#34;&gt;L&amp;rsquo;injonction néolibérale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est pas sans arrière-pensée que j&amp;rsquo;aborde le sujet de la neutralité technologique par le prisme des postures politiques. Habituellement, on s&amp;rsquo;interroge sur la manière dont le politique s&amp;rsquo;empare de la question après avoir analysé le cadre. Or, comme je l&amp;rsquo;ai dit, nous avons déjà la réponse : la technique n&amp;rsquo;est pas neutre, on le sait depuis Platon (cf. &lt;em&gt;Le Gorgias&lt;/em&gt;). Ce qui est étonnant en revanche, c&amp;rsquo;est de voir comment le principe de neutralité technologique est en fait un instrument de régulation (ou de non-régulation, justement). C&amp;rsquo;est ce qui fait par exemple que la souveraineté numérique d&amp;rsquo;un pays Européen est un objectif géostratégique rendu impossible à cause de l&amp;rsquo;entrisme permanent des géants multinationaux comme Microsoft qui, au nom de cette neutralité technologique des institutions, ont réussi à imposer leurs systèmes techniques au détriment de solutions alternatives qui ne sont justement pas choisies par la décision publique, toujours au nom de cette neutralité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est là que se fait la jonction. La neutralité technologique &lt;em&gt;des institutions&lt;/em&gt; est elle-même un instrument (un sophisme dirait Socrate à Gorgias) car elle trouve sa justification sur deux plans. Le premier : laisser le marché déterminer les coûts tout en garantissant les équilibres concurrentiels sans que les enjeux sociétaux (les externalités négatives) viennent susciter un contrôle intempestif (i.e. : vous pouvez chopper des cancers, les exportations agricoles sont plus importantes que votre santé). Le second : si c&amp;rsquo;est à la société de s&amp;rsquo;auto-équilibrer en composant avec l&amp;rsquo;état du marché qui est lui-même une émanation de la société (vision simpliste du monde entrepreneurial), c&amp;rsquo;est à elle de proposer des alternatives technologiques et par conséquent toutes les techniques sont &lt;em&gt;en soi&lt;/em&gt; neutres puisque c&amp;rsquo;est la manière dont elles sont employées qui a des conséquences, pas la manière dont elles se répartissent sur le marché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les institutions dans un monde capitaliste, il importe donc, devant toutes les innovations, de s&amp;rsquo;interroger sur leurs rentabilités et leur viabilité sur le marché avant que de s&amp;rsquo;interroger sur les valeurs que leur accorde la société. Si on voit bien que le néolibéralisme n&amp;rsquo;y accorde aucune importance, c&amp;rsquo;est justement parce que pour une telle politique, la neutralité de la technique n&amp;rsquo;est pas un sujet. Le sujet, c&amp;rsquo;est la libéralisation du marché. On considérera donc qu&amp;rsquo;une bonne politique sociale, obligée de naviguer dans ce même cadre néolibéral, aura tout intérêt à se soucier de ces valeurs, de la manière dont les technologies sont reçues et incorporées dans la société, afin que les institutions puissent apporter des réponses, des recours (i.e. soigner les cancéreux atteints par la pollution agricole, par exemple). Or, dans la mesure où, comme nous l&amp;rsquo;avons vu, une politique technologique ne peut ni ne doit favoriser qui que ce soit (par exemple favoriser des entreprises de logiciels libres ou open source au détriment de Microsoft au nom de la concurrence), elle ne peut pas émettre d&amp;rsquo;avis en faveur d&amp;rsquo;une technologie ou d&amp;rsquo;une autre, sauf si cela entre dans une stratégie économique donnée (une orientation générale industrielle, par exemple). Et si une bonne politique sociale ne peut pas changer les institutions du néolibéralisme, elle ne peut que se réfugier derrière la neutralité de la technique et émettre une bonne vieille réponse de normand : c&amp;rsquo;est à la société de voir comment réceptionner les techniques, pas au politique d&amp;rsquo;imposer un cadre qui relèverait de la société et non du marché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c&amp;rsquo;est pourquoi on retrouve un Mitterrand expliquant tranquillement &lt;a href=&#34;https://www.vie-publique.fr/discours/135399-allocution-de-m-francois-mitterrand-president-de-la-republique-loc&#34;&gt;en novembre 1981&lt;/a&gt; que la technique est neutre, que les innovations techniques s&amp;rsquo;imposent à nous et que c&amp;rsquo;est une question de maîtrise et de volonté que de faire en sorte qu&amp;rsquo;on puisse s&amp;rsquo;en arranger : en somme, il faut s&amp;rsquo;adapter (maîtriser les techniques, les introduire intelligemment…) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« (… L&#39;) informatique, parmi d&amp;rsquo;autres innovations majeures,
aujourd&amp;rsquo;hui, est, me semble-t-il, capable de démultiplier
considérablement les moyens de créer et de travailler de chacun. Cela
certes, si elle était mal maîtrisée, si elle ne s&amp;rsquo;inscrivait pas dans
un projet d&amp;rsquo;ensemble, l&amp;rsquo;informatique pourrait n&amp;rsquo;être, comme tant
d&amp;rsquo;autres sciences et techniques, qu&amp;rsquo;une agression supplémentaire des
individus, la source d&amp;rsquo;une aggravation de l&amp;rsquo;insécurité et du chômage,
des inégalités, des oppressions. Elle pourrait conduire à une solitude
croissante de l&amp;rsquo;homme, abandonné à un face à face tragique avec des
objets de plus en plus sophistiqués, de plus en plus capables de
raisonner et de communiquer entre eux.
Mais, au contraire, si elle est introduite intelligemment, dans le
contexte d&amp;rsquo;un projet global de société, elle pourra transformer la
nature du travail, créer des emplois, favoriser la décentralisation,
la démocratisation des institutions, donner au commerce, au travail de
bureau, à la poste, à la banque, aux entreprises petites et moyennes,
des outils efficaces pour se développer. Enfin, et peut-être et
surtout, elle apportera à la santé des hommes, à leur formation, à
leur culture des moyens sans comparaison avec ceux dont ils disposent
maintenant pour s&amp;rsquo;exprimer, leur permettant de multiplier, à un
échelon considérable, leurs moyens d&amp;rsquo;apprendre, de créer et de
communiquer. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est ce genre de réflexion qui eut des conséquences tout à fait concrètes dans la société française. Par exemple : le plan &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_informatique_pour_tous&#34;&gt;Informatique Pour Tous&lt;/a&gt; lancé en 1985. Avant de devenir l&amp;rsquo;échec que l&amp;rsquo;on connaît, il eu un intérêt certain pour les élèves (dont moi) qui en ont bénéficié et qui ont pu se frotter à l&amp;rsquo;informatique et à la programmation très tôt. Mais, au fond, ce Plan ne disait pas autre chose que c&amp;rsquo;est à chacun de s&amp;rsquo;adapter à l&amp;rsquo;informatisation de la société, une « Révolution » qui n&amp;rsquo;est autre que la révolution des entreprises qui se lançaient toutes dans la grande aventure de l&amp;rsquo;optimisation de la production grâce à l&amp;rsquo;économie des données informatiques (c&amp;rsquo;est ce que j&amp;rsquo;ai montré dans &lt;a href=&#34;https://cfeditions.com/masutti/&#34;&gt;mon bouquin&lt;/a&gt;). Message reçu par les enfants : l&amp;rsquo;informatique change le monde, si vous ne vous y mettez pas, c&amp;rsquo;est le chômage qui vous guette. Injonction néolibérale par excellence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le néolibéralisme a mit un demi-siècle pour imposer au monde ses principes. Alors que le libéralisme pensait à un « homme économique », le néolibéralisme pense l&amp;rsquo;homme en situation de concurrence permanente, c&amp;rsquo;est un humain « entrepreneur de lui-même », un mélange de volontarisme individuel et d&amp;rsquo;abdication des valeurs collectives et de commun. M. Foucault l&amp;rsquo;analysait ainsi dès 1979 : « Il s&amp;rsquo;agit de démultiplier le modèle économique, le modèle offre et demande, le modèle investissement-coût-profit, pour en faire un modèle des rapports sociaux, un modèle de l&amp;rsquo;existence même, une forme de rapport de l&amp;rsquo;individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l&amp;rsquo;avenir, au groupe, à la famille. » (Foucault 2004, p. 247)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans nos subjectivités à tout instant &lt;em&gt;l&amp;rsquo;injonction néolibérale&lt;/em&gt; résonne. C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;objet du livre de Barbara Stiegler (Stiegler 2019) qui résume la conception de &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Walter_Lippmann&#34;&gt;Walter Lippmann&lt;/a&gt;, selon laquelle l&amp;rsquo;homme est incapable de s&amp;rsquo;adapter par nature à un état du monde qui s&amp;rsquo;impose et ne négocie pas (l&amp;rsquo;état économique industriel et productiviste du monde) et que c&amp;rsquo;est à l&amp;rsquo;État d&amp;rsquo;impulser la transformation de l&amp;rsquo;humain par l&amp;rsquo;éducation ou l&amp;rsquo;hygiénisme. Il en résulte cette injonction permanente, soit par des techniques comme le &lt;em&gt;nudge&lt;/em&gt; et le jeu de l&amp;rsquo;influence-surveillance des individus, soit par l&amp;rsquo;autorité parfois brutale qui nous soumet aux dogmes néolibéraux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le discours politique de la « neutralité technologique », les innovations sont inéluctables, peu importe qui les produit et pourquoi. Que les plateformes aient créé un capitalisme de surveillance qui produit de la haute rentabilité sur la marchandisation de nos intimités numériques est un sujet qui n&amp;rsquo;est finalement pas interrogé par la décision publique sauf sur un mode réactif après moult plaidoyers et recours juridiques. Il faut s&amp;rsquo;y faire, c&amp;rsquo;est tout, parce que c&amp;rsquo;est ainsi que fonctionne l&amp;rsquo;économie numérique. On ira faire des courbettes à Zuckerberg et Musk pour leur demander de bien vouloir respecter le RGPD et verser quelques miettes pour toute indemnité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est ce qui défini le « progrès technologique » : dans le cadre néolibéral, l&amp;rsquo;émergence des innovations et leur rôle dans la sphère économique sont conçus par le politique, de droite comme de gauche, comme une logique de marché à laquelle la société doit s&amp;rsquo;adapter. En matière d&amp;rsquo;économie numérique, par exemple, on sort de l&amp;rsquo;équation toute idée d&amp;rsquo;autogouvernance (pour ne pas dire autogestion) des outils numériques, ainsi que toute possibilité de réflexion collective qui irait à l&amp;rsquo;encontre des logiques de marché au profit des valeurs de justice ou de bien-être portées dans la société.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un livre co-écrit par l&amp;rsquo;ex-syndicaliste (viré bien à droite dans ses vieux jours) Jacques Juillard et le philosophe Jean-Claude Michéa, les deux auteurs s&amp;rsquo;échangent des lettres (Michéa, Julliard 2018). Pour le premier, « Le progrès technique est axiologiquement neutre, (…) et le mauvais usage qui en a été fait par le capitalisme sous sa forme sauvage et prédatrice ne le condamne pas ». Dans sa lettre-réponse, le second lui rétorque, à raison, de prendre en compte niveau de complexité d&amp;rsquo;un système technique et d&amp;rsquo;interroger l&#39;« usage émancipateur et humainement positif » des innovations. J.-C. Michéa souligne : « Or à partir du moment où l&amp;rsquo;accumulation du capital (…) ne repose pas sur la production de valeurs d&amp;rsquo;usage mais &lt;em&gt;uniquement&lt;/em&gt; sur celle de valeurs d&amp;rsquo;échange (…), il est inévitable que le système libéral en vienne peu à peu à soumettre &lt;em&gt;le pouvoir d&amp;rsquo;inventer lui-même&lt;/em&gt; au seuls impératifs de la rentabilité à tout prix. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se demander si les techniques sont émancipatrices et en faire un principe d&amp;rsquo;action et de décision, c&amp;rsquo;est éclater le carcan néolibéral dans lequel le politique s&amp;rsquo;est fourvoyé depuis tant d&amp;rsquo;années.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;un-contrôle-autoritaire&#34;&gt;Un contrôle autoritaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a d&amp;rsquo;autres choix. Avant d&amp;rsquo;engager plus loin la réflexion, arrêtons-nous un instant sur les libertariens comme &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Thiel&#34;&gt;Peter Thiel&lt;/a&gt; (on se pincera le nez). Si nous nous interrogeons sur les « usages émancipateurs » des techniques, c&amp;rsquo;est que la conjoncture actuelle n&amp;rsquo;y est pas favorable. Une autre solution pourrait donc, comme le fait P. Thiel, consister à comparer les périodes et regretter que le rythme des innovations et de leur imprégnations dans la société soit fortement ralenti ces dernières années (Thiel 2025).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une analyse économique pourrait nous montrer qu&amp;rsquo;il en va ainsi des cycles des innovations. Par exemple l&amp;rsquo;informatisation de la société a atteint un point d&amp;rsquo;inflexion, un ralentissement de croissance, une phase asymptotique où, bien que des nouveautés apparaissent, leur diffusion ne joue pas un grand rôle dans l&amp;rsquo;économie globale. Par exemple l&amp;rsquo;arrivée des IA génératives fait certes beaucoup parler, mais les équilibres économiques ne changent guère si ce n&amp;rsquo;est du point de vue des valeurs spéculatives (les « gros » restent les mêmes) créant une bulle technologique en manque de rentabilité. En pratique, si de nouveaux usages apparaissent, on est encore loin du bouleversement structurel de l&amp;rsquo;informatique d&amp;rsquo;entreprise des années 1970 ou de l&amp;rsquo;arrivée d&amp;rsquo;Internet dans les foyers. N&amp;rsquo;ayant pas de boule de cristal, je suppose qu&amp;rsquo;il est possible qu&amp;rsquo;un renversement se produise, néanmoins, pour l&amp;rsquo;instant, rien de semblable et on se préoccupe plutôt d&amp;rsquo;une économie de guerre, ce qui n&amp;rsquo;est pas plus réjouissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, P. Thiel propose un autre point de vue. Selon lui, si les techniques nous opposent des risques existentiels, comme la bombe atomique, nous avons tout fait pour ralentir leurs rythmes d&amp;rsquo;innovation, de création, et de changements sociaux. La raison plus profonde, c&amp;rsquo;est que les gouvernements au pouvoir on laissé (selon le cadre néolibéral) se développer des contraintes qui, aux yeux de P. Thiel, sont bien trop importantes pour que le « progrès » technique puisse se développer correctement et « augmenter » l&amp;rsquo;humanité. Les structures institutionnelles ont satisfait les revendications sociales et la politique fait bien trop appel à l&amp;rsquo;expertise scientifique, réputée contradictoire et laissant trop de place au doute. Telles seraient les causes de ce ralentissement. Il faudrait donc sortir de ce cadre, et effectuer des choix stratégiques qui accélèrent les techniques « bénéfiques » et contrôlent celles que l&amp;rsquo;on jugerait dangereuses. Reprenant les idées du philosophe transhumaniste Nick Bostrom, P. Thiel affirme que la solution pourrait consister en…&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« un gouvernement mondial efficace, avec une police extrêmement
efficace, pour empêcher le développement de technologies dangereuses
et forcer les gens à ne pas avoir des opinions trop diverses — car
c&amp;rsquo;est cette diversité qui pousserait certains scientifiques à pousser
des technologies qu&amp;rsquo;ils ne devraient pas développer. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En somme une dictature bienveillante en faveur du transhumanisme, qui ne prendrait pas en compte l&amp;rsquo;axiologie, trop complexe pour définir une unique ligne conductrice autoritaire. En d&amp;rsquo;autres termes, débarrassons-nous de la morale et de l&amp;rsquo;éthique qui ne font que nous embrouiller. Quant à savoir qui seront les dépositaires de l&amp;rsquo;autorité : ceux qui produisent ces techniques, bien entendu, et qui prennent l&amp;rsquo;engagement que l&amp;rsquo;humanité ne tombera pas dans la catastrophe qui nous attend si nous continuons à développer les techniques de manière erratique (Slobodian 2025 ; Prévost 2024).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit ici que ce monde sans démocratie que voudrait nous imposer ce type de libertarien remet assez radicalement en cause la prétendue « neutralité technologique » des institutions. Il affirme d&amp;rsquo;autant moins que la technique serait neutre. C&amp;rsquo;est au contraire une position assumée que de dire que, la technique n&amp;rsquo;étant pas neutre, il nous faut une structure de gouvernement capable de la contrôler tout en contrôlant les intérêts des novateurs. Nous reviendrons plus loin sur la question du contrôle car elle implique assez directement celle des conditions de nos libertés. Toujours est-il que cet exemple de P. Thiel montre que le plus important est de définir le cadre épistémique et axiologique dans lequel on se place pour parler de la prétendue neutralité des techniques et que, justement, c&amp;rsquo;est parce que nous remettons sans cesse en jeu cette problématique que nous faisons évoluer le rapport entre technique et société. C&amp;rsquo;est là tout l&amp;rsquo;intérêt de s&amp;rsquo;interroger sur cette neutralité (depuis Platon).&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;on-ressort-le-vieux-marx&#34;&gt;On ressort le vieux Marx&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le premier réflexe que nous pourrions avoir face à ce qui précède, consisterait à établir une opposition stricte entre les structures de domination du capitalisme, les possédants de l&amp;rsquo;outil de production, et les autres, travailleurs, utilisateurs. Les dispositifs techniques seraient des instruments d&amp;rsquo;aliénation et non d&amp;rsquo;émancipation. De là émerge une conception économique de la situation qui voit dans le développement des technologies un horizon de libération de la condition humaine à condition de se libérer de la domination capitaliste. C&amp;rsquo;est une vision du rapport social à la technique qui s&amp;rsquo;oriente vers une certaine idée de la neutralité de la technique en tant que simple instrument : dans les mains des capitalistes (ou des libertariens aujourd&amp;rsquo;hui) la technique est un instrument de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cas, le pivot est Marx et l&amp;rsquo;épouvantail serait le &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Luddisme&#34;&gt;luddisme&lt;/a&gt;. En effet, une lecture un peu rapide de Marx ferait de notre ami à barbe grise l&amp;rsquo;un des tenants de la neutralité de la technique. Que nous dit-il, après avoir raconté quelques épisodes où, dans l&amp;rsquo;Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, des ouvriers privés d&amp;rsquo;emploi à cause des innovations qui automatisaient une grande partie de leurs tâches finirent par y mettre le feu ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Il faut du temps et de l&amp;rsquo;expérience avant que l&amp;rsquo;ouvrier apprenne à
distinguer la machinerie de son utilisation capitaliste, et donc à
transférer ses attaques du moyen matériel de production lui-même, à la
forme sociale d&amp;rsquo;exploita­tion de celui-ci. » &amp;ndash; (Marx 1993, p. 481)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Partant d&amp;rsquo;un certain bon sens, ce n&amp;rsquo;est évidemment pas par un acte de destruction sans revendication claire qu&amp;rsquo;on gagne une cause… Rien ne nous dit non plus que ces ouvriers des siècles passés n&amp;rsquo;avaient pas de revendication autre que celle de retrouver leur emploi. Mais c&amp;rsquo;est aussi la thèse de Marx que de montrer que ces révoltes sont un préalable à un mouvement ouvrier de prise de conscience de sa propre classe (et pour certains historiens aussi, c&amp;rsquo;est un peu ce que montre E. P. Thompson, dans &lt;em&gt;La formation de la classe ouvrière anglaise&lt;/em&gt;). Cependant, à partir de cette citation, on conclu généralement que selon Marx, les machines et plus généralement les techniques de production sont neutres, elles ne seraient que des instruments qui, dans certaines mains seraient des instruments de domination, dans d&amp;rsquo;autres, seraient des instruments de libération de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En réalité, Marx adopte une approche articulée autour de deux aspects. Le premier consiste en une analyse des rapports sociaux, qu&amp;rsquo;il considère comme fondamentalement différents selon qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit de l&amp;rsquo;usage d&amp;rsquo;un simple instrument ou de celui d&amp;rsquo;une machine, un dispositif technique élémentaire ou une technologie plus complexe : « Dans la manufacture et le métier, l&amp;rsquo;ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine » (Marx 1993, p. 474). C&amp;rsquo;est-à-dire que la machine non seulement inverse le rapport de l&amp;rsquo;ouvrier à l&amp;rsquo;outil de production (il sert la machine), mais en plus elle modifie la structure même du modèle économique de la production (l&amp;rsquo;atelier devient la fabrique). Sur un second aspect, Marx nous dit aussi : « Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel » (Marx 2019, chap. 2). Il y aurait donc un certain déterminisme technique qui influe sur les conditions historiques d&amp;rsquo;émergence du capitalisme et avec lui toute une culture technique. Si les conditions sociales changent avec le capitalisme, c&amp;rsquo;est parce que celui-ci procède d&amp;rsquo;un auto-engendrement : il modifie et « révolutionne » les structures (et le progrès technique est un facteur déterminant) pour pouvoir s&amp;rsquo;installer. L&amp;rsquo;innovation technique qui a lieu « dans » le capitalisme est capitaliste, elle est là pour satisfaire ses exigences de productivité et de rentabilité. Pire encore, pour Marx, le développement technologique du capital a pour conséquence (et réciproquement) que le gain de productivité doit s&amp;rsquo;accomplir dans une dynamique toujours plus rapide (par exemple éviter que le stockage ne soit un manque à gagner sur la vente des produits) ce qui impose une exigence de rentabilité où l&amp;rsquo;ouvrier est englouti par la machinerie et le capital devient son propre « sujet automate » (Marx 2011, pp. 652-653).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l&amp;rsquo;ai dit plus haut, nous savons que la technique n&amp;rsquo;est pas neutre, et il n&amp;rsquo;y a aucune raison pour que Marx puisse défendre un autre point de vue sur cette question précise. En revanche, Marx est aussi l&amp;rsquo;héritier d&amp;rsquo;une conception civilisationnelle du progrès technique, héritée des Lumières, même s&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;en montre critique. Il reconnaît ainsi au capital une force destructive qui cesse d&amp;rsquo;être productive uniquement « lorsque le développement de ces forces productives elles-mêmes rencontre un obstacle, dans le capital lui-même » (Marx 2011, p. 286). Et c&amp;rsquo;est bien là le reproche qu&amp;rsquo;on pourrait lui faire, à savoir que la critique de la technique ne s&amp;rsquo;élabore qu&amp;rsquo;au regard du développement du capitalisme et dans l&amp;rsquo;attente d&amp;rsquo;une révolution prolétariennne, une attente d&amp;rsquo;où les luddites ne sont jamais sortis. En ce sens (et uniquement : n&amp;rsquo;allez pas me faire dire ce que je ne dis pas) la conception de Marx et celle de P. Thiel aujourd&amp;rsquo;hui se rejoignent sur un point : les tergiversations de la société quant à son aliénation par la technique ont tendance à péricliter. Pour l&amp;rsquo;un la sortie est une révolution de la base, pour l&amp;rsquo;autre c&amp;rsquo;est une révolution par le haut, dans les deux cas, un accaparement des techniques-moyen de production, soit par les prolétaires en créant un État autoritaire de transition (et on aura assez reproché, à raison, cette conception marxiste), soit par les bourgeois en créant un État autoritaire… pour toujours. L&amp;rsquo;enjeu est toujours le même : le contrôle du système technicien.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;technique-moderne-et-déterminisme&#34;&gt;Technique moderne et déterminisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc changer de braquet. Le problème est le mode formel du capitalisme duquel il faut sortir en opposant une axiologie et un principe de vie. L&amp;rsquo;analyse économique seule ne peut pas nous aider davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on pense la technique en termes instrumentariens, et que le capitalisme est le cadre auto-reproductif de notre rapport à la technologie, alors, que nous soyons conscients ou pas de nos classes sociales, nos rapports sociaux sont déterminés par la dynamique des innovations. Sortir de ce déterminisme suppose une révolution. Cependant, bien qu&amp;rsquo;assez longtemps après Marx, il a été largement démontré que l&amp;rsquo;électronicisation de la société, c&amp;rsquo;est-à-dire l&amp;rsquo;apparition des micro-conducteurs puis l&amp;rsquo;informatisation à tous les échelons du travail et du quotidien, impose dans nos vies la logique formelle du capitalisme. Le travail s&amp;rsquo;est de plus en plus taylorisé pour devenir un ensemble de traitements séquentiels (si le métier ne s&amp;rsquo;y prête pas, on aura tout de même des indicateurs de mesure, des systèmes d&amp;rsquo;évaluation pour rendre calculable ce qui ne l&amp;rsquo;est pas) et avec la surveillance, nos vies intimes ont intégré la sphère marchande grâce à l&amp;rsquo;extractivisme des plateformes et l&amp;rsquo;exploitation des données de profilage comportemental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela implique un raisonnement plus ontologique. On peut le trouver chez Martin Heidegger qui, dans les années 1950, anticipait avec assez de clairvoyance le changement technique et proposait le terme d&amp;rsquo;arraisonnement pour décrire la manière dont, par la technique, se dévoile un mode où l&amp;rsquo;être n&amp;rsquo;est plus conçu que comme quelque chose d&amp;rsquo;exploitable (Heidegger 1958). Pour lui, la technique moderne n&amp;rsquo;est plus l&amp;rsquo;art, mais un rapport paradoxal. Elle résulte d&amp;rsquo;une volonté qui soumet l&amp;rsquo;homme à son propre destin technologique. Devenu lui-même un être technique, l&amp;rsquo;homme instrumentalise et « arraisonne » le monde, le réduisant à une simple ressource, incapable de le percevoir autrement. Par la suite, les Guy Debord ou Jacques Ellul ont en réalité cherché à montrer que l&amp;rsquo;homme pouvait encore échapper à ce destin funeste en prenant conscience ici de la prégnance de l&amp;rsquo;idéologie capitaliste et là d&amp;rsquo;une autonomie de la technique (hors de l&amp;rsquo;homme). Cependant, on ne peut s&amp;rsquo;empêcher de penser que l&amp;rsquo;extraction de données à partir de la vie privée comme à partir des performance individuelles dans le travail taylorisé est bien une forme d&amp;rsquo;arraisonnement poussé à l&amp;rsquo;extrême, sur l&amp;rsquo;homme lui même, désormais objet de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours du déterminisme technologique qui implique que la société doit s&amp;rsquo;adapter à la technique prend une dimension tout à fait nouvelle dans le contexte de l&amp;rsquo;informatisation de la société. À travers l&amp;rsquo;histoire de la « Révolution Informatique », ce cauchemar heideggerien est né d&amp;rsquo;un discours aliénant, où l&amp;rsquo;ordinateur devient l&amp;rsquo;artefact central, et contre lequel la simple accusation d&amp;rsquo;aliénation technologique n&amp;rsquo;est plus suffisante pour se prémunir des dangers potentiels de cette désormais profonde acculturation informatique. Les combats pour la vie privée, loin d&amp;rsquo;être technophobes, sont autant de manifestations de l&amp;rsquo;inquiétude de l&amp;rsquo;homme à ne pouvoir se réapproprier la logique technicienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, voilà qu&amp;rsquo;arrive une autre idée encore de la neutralité de la technique : la technique ne serait que l&amp;rsquo;application de nos connaissances scientifiques. Elle n&amp;rsquo;aurait aucune sociologie propre (des gens comme B. Latour auraient travaillé pour rien). Cela implique des visions simplistes de « la » science et de « la » technique : la science nous dit le réel, la technique est l&amp;rsquo;application de la science, donc la technique est une nécessité par laquelle nous agissons sur le monde et le comprenons. Et comme la science ne serait que l&amp;rsquo;explication des chaînes de causalité du réel, alors la technique nous détermine comme une partie des chaînes causales (notre action sur le monde) : nous n&amp;rsquo;avons pas le choix, nous devons changer le monde ou nous y adapter ou nous mourrons (il faut bien nourrir nos datacenter avec de l&amp;rsquo;eau, tout est une question de choix). Si on s&amp;rsquo;en tient à ce formalisme, on rejoint ce que disait Detlef Hartmann (Hartmann 1981) à propos du capitalisme : le capitalisme nous rêve sur un mode formel (si… alors… et/ou). Pour reprendre les parenthèses de la phrase précédente, cela veut dire que nous devons &lt;em&gt;croire&lt;/em&gt; en la technique : &lt;em&gt;si&lt;/em&gt; nous avons besoin des datacenter pour vivre dans un monde numérisé qui nous apporte tout le confort nécessaire (!), &lt;em&gt;alors&lt;/em&gt; nous avons besoin de beaucoup d&amp;rsquo;eau pour refroidir nos data center, quitte à pomper dans les nappes et priver les terres agricoles… mais pas d&amp;rsquo;inquiétude, tout se fera toujours à l&amp;rsquo;équilibre car nous &lt;em&gt;savons ce que nous faisons&lt;/em&gt;, nous maîtrisons les techniques. On pourrait construire la même logique pour tout, l&amp;rsquo;essentiel serait de s&amp;rsquo;en remettre à ceux qui maîtrisent les techniques : ce n&amp;rsquo;est ni un choix politique ni un choix moral, c&amp;rsquo;est neutre, et nous y sommes poussés par la nécessité technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on ne pense qu&amp;rsquo;avec des machines et dans la mesure où tout ce qu&amp;rsquo;on donne à une machine et tout ce qu&amp;rsquo;on attend d&amp;rsquo;elle est une somme d&amp;rsquo;informations computables, le résultat sera uniquement un résultat quantitatif. D&amp;rsquo;un autre côté, ce qui est incomputable n&amp;rsquo;est pas pour autant non-déterminé. Pour s&amp;rsquo;en sortir, la théorie algorithmique de l&amp;rsquo;information (voir notamment les travaux de &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Andre%C3%AF_Kolmogorov&#34;&gt;Kolmogorov&lt;/a&gt;) montre que la complexité d&amp;rsquo;un objet dépend de la taille de l&amp;rsquo;algorithme qui rend possible cet objet. Par exemple la sélection naturelle ne suppose pas une nécessité absolue de chaque forme (un déterminisme causal absolu), mais un jeu de contraintes. Ce jeu de contrainte peut être décrit de manière algorithmique mais cette description serait d&amp;rsquo;une longueur telle qu&amp;rsquo;elle relève d&amp;rsquo;un niveau de complexité inatteignable. Mais cela ne signifie pas qu&amp;rsquo;il ne sera jamais atteignable (ça, c&amp;rsquo;est pour les positivistes optimistes). Il y aurait donc du déterminisme partout, tout le temps ? Dans le déterminisme classique, l&amp;rsquo;action est expliquée comme l&amp;rsquo;effet d&amp;rsquo;une chaîne causale mécanique. L&amp;rsquo;homme agit parce qu&amp;rsquo;il y est poussé par des causes antérieures, comme une bille roule parce qu&amp;rsquo;on l&amp;rsquo;a poussée. Il y a cependant une autre manière de voir les choses : le déterminisme n&amp;rsquo;est pas une limitation de notre liberté ou de notre créativité, mais un ordre immanent au réel. Les sciences cherchent à découvrir ce déterminisme, ses causalités, mais on sait, contrairement à ce que soutenait Spinoza, que tout n&amp;rsquo;est pas déterminé (que dit la théorie quantique sur l&amp;rsquo;imprédictibilité ?). Pour autant, la spontanéité dans le processus créatif n&amp;rsquo;est pas une négation du déterminisme, mais un phénomène émergent dans un système trop complexe pour être calculé (à l&amp;rsquo;échelle macroscopique, quelles longueurs d&amp;rsquo;algorithmes faut-il pour décrire le monde ? l&amp;rsquo;arrivée des nouvelles IA aujourd&amp;rsquo;hui pourrait nous surprendre)&lt;sup id=&#34;fnref:1&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:1&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une posture démiurgique considérerait que la liberté humaine influence le réel et son déterminisme immanent. C&amp;rsquo;est la posture de Peter Thiel : les sciences se contredisent trop et distillent trop de doutes, il nous faut une science uniforme dont la technique serait l&amp;rsquo;application pure, et cette conception performative de la connaissance (au besoin sous la coupe d&amp;rsquo;un pouvoir autoritaire) permettrait de redynamiser la croissance technicienne. Sauf qu&amp;rsquo;il y a des lois causales immanentes au réel, sur lesquelles la liberté humaine ne peut rien : les sciences explorent le réel mais ne l&amp;rsquo;engendrent pas. Cette impuissance est souvent vue comme une contrainte à laquelle nous devrions nous adapter (néolibéralisme) ou contre laquelle nous devrions lutter (libertariannisme néo-fascisant).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, il y a au moins deux niveaux de nécessité : celle du réel et celle des valeurs. La nécessité axiologique selon laquelle nous exerçons notre liberté est celle qui répond, par exemple, aux exigences de justice. C&amp;rsquo;est une nécessité parce que ce n&amp;rsquo;est pas un monde d&amp;rsquo;où les causes sont absentes, au contraire, il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un ensemble de causes que nous classons et arrangeons en fonction de leurs valeurs. Il n&amp;rsquo;y a pas d&amp;rsquo;un côté un déterminisme mécanique et de l&amp;rsquo;autre la contingence de nos sociétés, mais il y a le plan des valeurs. Et ce plan n&amp;rsquo;échappe pas pour autant à la connaissance scientifique (voir par exemple la longue introduction épistémologique de Bernard Lahire dans &lt;em&gt;Les structures fondamentales des sociétés humaines&lt;/em&gt;). Nous n&amp;rsquo;agissons donc pas &lt;em&gt;malgré&lt;/em&gt; le réel ou contre lui, mais dans un monde emprunt de causalités et à un autre niveau de nécessité. Soulignons en passant qu&amp;rsquo;une autre tendance radicale consiste à faire passer l&amp;rsquo;axiologique au rang de principe premier qui transcende toutes les causalités, je veux parler de la plaie de la religion qui amène invariablement à une lutte de pouvoir sur le contrôle des techniques et à empêcher tout rapport rationnel entre éthique et technique&lt;sup id=&#34;fnref:2&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:2&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Je ne m&amp;rsquo;étendrai pas davantage sur le sujet, ce texte est déjà assez long.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;une-approche-non-réactionnaire&#34;&gt;Une approche non-réactionnaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans d&amp;rsquo;autres textes, j&amp;rsquo;ai eu l&amp;rsquo;occasion de me rapporter à la pensée de Detlef Hartmann. Selon lui, dans le monde capitaliste, la technologie exerce une violence. Elle échoue à transformer en logique formelle ce qui échappe par essence au contrôle formel (l&amp;rsquo;intuition, le savoir-être, le pressentiment, etc.). Dès lors, d&amp;rsquo;après D. Hartmannn, l&amp;rsquo;application d&amp;rsquo;une logique formelle aux comportements est toujours une violence car elle vise à restreindre la liberté d&amp;rsquo;action, mais &lt;em&gt;aussi&lt;/em&gt; l&amp;rsquo;imagination, la prise de conscience que d&amp;rsquo;autres possibilités sont envisageables. Pour moi, cette approche a au moins un avantage, celui de mettre fin à l&amp;rsquo;idée d&amp;rsquo;une « force » ou d&amp;rsquo;une « intelligence » technique qui produirait une conscience de classe qui se retournerait contre le capital. C&amp;rsquo;était la thèse de &lt;a href=&#34;https://en.wikipedia.org/wiki/Rudolf_Bahro&#34;&gt;Rudolf Bahro&lt;/a&gt; qui cherchait une alternative concrète au communisme dont il critiquait l&amp;rsquo;appareillage (technique lui aussi) d&amp;rsquo;État écrasant. Il s&amp;rsquo;agissait de croire que l&amp;rsquo;intelligence technologique (le progrès, les sciences, l&amp;rsquo;éducation) pouvait permettre de se libérer des mécanismes de domination et permettre aux groupes (autogestionaires) de prendre le contrôle de tous les processus de décision. Or, l&amp;rsquo;autogestion appliquée à l&amp;rsquo;échelle d&amp;rsquo;un État, même si elle se compose de multiples autogestions locales, finit par devenir une sorte de mégamachine centralisée. En réalité, l&amp;rsquo;autogestion authentique est celle qui &lt;em&gt;fédère&lt;/em&gt; les initiatives tout en offrant la plus grande diversité possible d&amp;rsquo;alternatives. En somme, c&amp;rsquo;est celle qui préserve et nourrit un imaginaire libre et foisonnant. C&amp;rsquo;est ce que D. Hartmannn appelle un principe vital, un principe qui échappe au contrôle formel du capital comme à tout pouvoir centralisé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Même si D. Hartmann n&amp;rsquo;est pas un penseur anarchiste, il y a tout de même quelque chose d&amp;rsquo;intéressant là-dedans. Cependant, les anarchistes « classiques » sont bien souvent tombés dans le piège positiviste qui perçoit la technologie comme intrinsèquement positive. C&amp;rsquo;est vieux comme les écrits de Proudhon, bercés par le positivisme de Comte bien qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;en montrait extrêmement critique du point de vue de sa sociologie dont il disait qu&amp;rsquo;elle ne faisait que substituer la sociabilité à l&amp;rsquo;individualisme et faisait disparaître le droit. Chez Proudhon, avec la critique de la division technique du travail, qui serait le reflet de la division sociale, il y a aussi l&amp;rsquo;opposition entre l&amp;rsquo;état de nature et l&amp;rsquo;état social, où l&amp;rsquo;homme est par la technique en perpétuelle recherche d&amp;rsquo;augmentation de sa puissance d&amp;rsquo;agir. Si Proudhon se montre critique vis-à-vis de la technique, c&amp;rsquo;est pourtant par l&amp;rsquo;apprentissage polytechnique que passe l&amp;rsquo;émancipation du travailleur. La pensée de Proudhon ne permet pas (pas encore) de penser le système technicien dans ce qu&amp;rsquo;il pourrait avoir d&amp;rsquo;aliénant en dehors de la productivité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cherchons encore. Un penseur comme Murray Bookchin a très tôt dans ses écrits considéré la technique comme un instrument de domination : c&amp;rsquo;est dans la mesure où la technique est assimilée à un instrument de production qu&amp;rsquo;elle est instrument de domination. Il ne peut alors y avoir de porte de sortie qu&amp;rsquo;à partir du moment où l&amp;rsquo;on prend en compte que cette domination représente en fait les deux faces d&amp;rsquo;une même pièce : l&amp;rsquo;extractivisme capitaliste sur l&amp;rsquo;homme et l&amp;rsquo;instrument qui déséquilibre et la société et la nature.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas dénoncer à la légère l&amp;rsquo;attitude schizoïde du public à
l&amp;rsquo;égard de la technologie, attitude qui associe la terreur et
l&amp;rsquo;espoir. Elle exprime en effet instinctivement une vérité
fondamentale : cette même technologie, qui pourrait libérer l&amp;rsquo;être
humain dans une société organisée en vue de satisfaire ses besoins, ne
peut que le détruire dans une société visant uniquement « la
production pour la production ». Il est bien certain que l&amp;rsquo;ambivalence
manichéenne imputée à la technologie n&amp;rsquo;est pas un trait de la
technologie comme telle. La capacité de créer et celle de détruire que
recèle la technologie moderne ne sont que les deux faces de la
dialectique sociale, le reflet de la positivité et de la négativité de
la société hiérarchique. S&amp;rsquo;il y a quelque vérité à soutenir, comme
Marx, que la société hiérarchique fut « historiquement nécessaire »
afin de « dominer » la nature, on ne doit pas oublier pour autant que
cette notion de « domination de la nature » est elle-même issue de la
domination de l&amp;rsquo;humain par l&amp;rsquo;humain. L&amp;rsquo;être humain et la nature ont
toujours été associés en tant que victimes de la société hiérarchique.
Que l&amp;rsquo;un comme l&amp;rsquo;autre soient aujourd&amp;rsquo;hui menacés d&amp;rsquo;un cataclysme
écologique est la preuve que les instruments de production ont fini
par devenir trop puissants pour servir d&amp;rsquo;instruments de domination.
&amp;ndash; (Bookchin 2016, p. 32)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est important pour M. Bookchin, c&amp;rsquo;est le mode d&amp;rsquo;organisation sociale qui contrôle les moyens de production et plus largement la technique. L&amp;rsquo;émancipation s&amp;rsquo;appuie donc sur la technique. Pour autant, n&amp;rsquo;est-ce pas un point de vue trop idéaliste qui revient à promouvoir une croyance dans une « bonne » intelligence technique ? Car après tout, le problème est là : si nous rejetons la thèse de la neutralité de la technique, c&amp;rsquo;est parce qu&amp;rsquo;elle n&amp;rsquo;envisage à aucun moment la manière dont la technique reconfigure sans cesse les rapports entre les humains entre eux et avec leur environnement. Mais envisager une « bonne » intelligence technique contre une « mauvaise » revient à se précipiter tout aussi bien dans une impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est le choix des anarcho-primitivistes, du moins ceux qui se réclament d&amp;rsquo;une posture aussi radicale que John Zerzan, par exemple. La lecture civilisationnelle qu&amp;rsquo;ils ont de la technique revient à la réduire à une question de besoin et d&amp;rsquo;adéquation comportementale. Avec une certaine lecture de l&amp;rsquo;anthropologie, on peut effectivement prétendre assimiler le « progrès » technique à un productivisme aliénant et redéfinir l&amp;rsquo;abondance comme une simple adéquation à des besoins limités, plus ou moins fantasmée à partir de ce que l&amp;rsquo;on sait effectivement des sociétés de chasseurs-cueilleur d&amp;rsquo;autrefois (et l&amp;rsquo;archéologie récente a fait des découvertes qui remettent largement en cause ces conceptions certes utopistes mais faussées). S&amp;rsquo;opposer à cela ne réduit pas à savoir si on veut revenir à l&amp;rsquo;âge de pierre ou à la bougie. Ce serait réduire le débat. Il s&amp;rsquo;agit de savoir ce qui distingue le radicalisme d&amp;rsquo;une posture purement réactionnaire qui revient finalement à faire de la technique une émanation en soi négative sans en considérer les conditions d&amp;rsquo;existence mais en vouant une haine à des pseudo-représentants du monde économique ou politique. Une chasse aux sorcières dont le but est avant tout moral que réellement constructif. On retrouve aujourd&amp;rsquo;hui même des résurgences de ce type dans des globiboulgas malfaisants comme &lt;a href=&#34;https://technopolice.fr/blog/pourquoi-la-technocritique-danti-tech-resistance-nest-pas-la-notre/&#34;&gt;le montrait récemment le groupe Technopolice&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le refus catégorique d&amp;rsquo;une ou plusieurs technologies représente une impasse conceptuelle et pratique, car toute technique s&amp;rsquo;inscrit dans un processus cumulatif d&amp;rsquo;innovations successives et dans un réseau de systèmes techniques dont certains point de convergence peuvent être fort éloignés les uns des autres. Prenez par exemple la physique nucléaire et la médecine et voyez-en le développement en ingénierie d&amp;rsquo;imagerie ou de génétique. L&amp;rsquo;histoire des sciences et des techniques montre que les avancées techniques ne sont jamais isolées, mais s&amp;rsquo;insèrent dans des chaînes complexes de savoirs et d&amp;rsquo;applications. Par exemple, l&amp;rsquo;intelligence artificielle regroupe un ensemble très diversifié de technologies — apprentissage automatique, réseaux neuronaux, traitement du langage naturel — qui interagissent et évoluent continuellement depuis… 50 ans. Ainsi, un rejet global de l&amp;rsquo;IA comme phénomène homogène est conceptuellement inexact et socialement problématique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution n&amp;rsquo;est pas dans le rejet mais dans le questionnement. Plus haut, je faisais référence au machinisme. On peut se demander effectivement comment l&amp;rsquo;introduction de l&amp;rsquo;automatisation dans la fabrique redéfini le rapport de l&amp;rsquo;ouvrier au travail et en conclure une dépossession, une prolétarisation. Mais en augmentant la productivité, l&amp;rsquo;automatisation — par exemple la robotique — redéfini assez radicalement ce qu&amp;rsquo;est le travail &lt;em&gt;en soi&lt;/em&gt;. Sur ce point, dans &lt;em&gt;La baleine et le réacteur&lt;/em&gt;, Langdon Winner a proposé l&amp;rsquo;idée de « somnambulisme technologique » pour décrire comment les sociétés adoptent de vastes transformations technologiques sans en examiner les implications profondes&lt;sup id=&#34;fnref:3&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:3&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L. Winner argumente que le développement technologique est un processus de construction du monde, où en modifiant les choses matérielles, nous nous changeons nous-mêmes. La question centrale n&amp;rsquo;est pas seulement « comment les choses fonctionnent », mais « quel genre de monde sommes-nous en train de créer ? » Les technologies ne sont pas de simples aides, mais de puissantes forces qui remodèlent l&amp;rsquo;activité humaine et sa signification. Elles structurent notre quotidien, créant de nouvelles « formes de vie ».&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;À mesure que les technologies sont développées et mises en œuvre, des
changements importants dans les modes d&amp;rsquo;activité humaine et les
institutions humaines sont déjà en cours. De nouveaux mondes sont en
train de voir le jour. Ce phénomène n&amp;rsquo;a rien de « secondaire ». Il
s&amp;rsquo;agit en fait de la réalisation la plus importante de toute nouvelle
technologie. La construction d&amp;rsquo;un système technique qui implique les
êtres humains comme éléments opérationnels entraîne une reconstruction
des rôles et des relations sociales. Cela résulte souvent des
exigences de fonctionnement du nouveau système : celui-ci ne peut tout
simplement pas fonctionner si le comportement humain ne s&amp;rsquo;adapte pas à
sa forme et à son processus. Ainsi, le simple fait d&amp;rsquo;utiliser les
machines, les techniques et les systèmes à notre disposition génère
des modèles d&amp;rsquo;activités et des attentes qui deviennent rapidement une
« seconde nature ». Nous « utilisons » effectivement les téléphones,
les automobiles, l&amp;rsquo;éclairage électrique et les ordinateurs au sens
conventionnel du terme, c&amp;rsquo;est-à-dire en les prenant et en les
reposant. Mais notre monde devient rapidement un monde dans lequel la
téléphonie, l&amp;rsquo;automobilité, l&amp;rsquo;éclairage électrique et l&amp;rsquo;informatique
sont des formes de vie au sens le plus fort du terme : la vie serait
difficilement concevable sans eux. &amp;ndash; (Winner 2020, chap. 1)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un peu comme Jacques Ellul, nous devrions non plus tellement nous interroger sur les techniques elles-mêmes mais sur le système technicien. Pour J. Ellul la technique est déterminante dans les transformations sociales même si tout fait social ne se détermine pas par la technique. Mais ce qui alarmait J. Ellul, c&amp;rsquo;est que la technicisation de la société est un mouvement apparemment inéluctable, et la technologie moderne adopte une logique autonome, engendre son propre principe de perpétuation et d&amp;rsquo;accroissement au détriment de l&amp;rsquo;axiologie. C&amp;rsquo;est le somnambulisme auquel fait référence L. Winner et c&amp;rsquo;est en même temps la situation avec laquelle nous devons perpétuellement nous arranger : d&amp;rsquo;un côté les critiques à l&amp;rsquo;encontre des innovations sont souvent perçues comme des discours anti-technologiques voire anti-sociaux, d&amp;rsquo;un autre côté l&amp;rsquo;innovation s&amp;rsquo;inscrit dans un contexte politico-économique dont il ne serait que très difficile de sortir (le capitalisme, le néolibéralisme) sans une révolution. Dans les deux cas, nous ne sortirons pas de notre condition d&amp;rsquo;êtres appartenant à un système technicien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour terminer cette section sur un exemple clivant actuellement : devons-nous adopter les IA génératives (IAg) dans nos pratiques quotidiennes ? On pourra toujours accuser les firmes qui produisent les services d&amp;rsquo;IAg de satisfaire le modèle oppressif du capitalisme de plateformes. La question ne devrait pas être posée en ces termes (pour ou contre l&amp;rsquo;IAg ?). La question est de savoir ce qui a fait que dans le développent du système technicien nous soyons arrivés à ces inventions, pourquoi se sont-elles si rapidement intégrées dans les pratiques et qu&amp;rsquo;est-ce que cela produit comme changements sociaux, quelles « formes de vie » ? On peut certes craindre, pour reprendre les mots de L. Winner, qu&#39;« une fois de plus, on dit à ceux qui poussent la charrue qu&amp;rsquo;ils conduisent un char d&amp;rsquo;or ».&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;pour-une-politique-anarchiste-des-techniques&#34;&gt;Pour une politique anarchiste des techniques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cela ne nous dit toujours rien des principes que nous devrions adopter. Cela ne dit rien non plus sur ce qu&amp;rsquo;il faudrait sacrifier en adoptant quels principes que ce soit. Le développement technologique est un processus cumulatif qui incorpore les relations sociales dans la réalité matérielle. À chaque point d&amp;rsquo;inflexion, il faut reposer la question, sans cesse ! Je terminerai alors sur ce point : il faudra toujours tenter d&amp;rsquo;échapper aux logiques de pouvoir qui se servent des techniques pour arriver à leurs fin dans la situation de choix politique qui s&amp;rsquo;avance devant nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons un instant clé où le changement climatique, l&amp;rsquo;effondrement écologique et la crise démocratique font que le capitalisme atteint une aporie. Si P. Thiel nous parle de la fin des temps (et il n&amp;rsquo;est pas le seul) c&amp;rsquo;est bien parce que ce genre de libertarien voudrait s&amp;rsquo;assurer d&amp;rsquo;être du « bon » côté des inégalités qui s&amp;rsquo;annoncent à une échelle mondiale, avec les guerres qui s&amp;rsquo;ensuivront. Pourra-t-on l&amp;rsquo;éviter ? je n&amp;rsquo;en sais rien. Mais il est toujours possible de s&amp;rsquo;interroger sur l&amp;rsquo;ordre social que nous pourrions établir dans le but, justement, de limiter les effets des erreurs passées et envisager l&amp;rsquo;avenir de manière plus sereine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous souhaitons conserver le système actuel, la manière dont nous produisons nos technologies ne peut qu&amp;rsquo;être centralisée autour de structures d&amp;rsquo;État, plus ou moins au service des groupes d&amp;rsquo;intérêts. Cette centralisation a du bon car elle permet de faire des choix politiques au nom d&amp;rsquo;une neutralité technologique du pouvoir : les technologies militaires ont besoin d&amp;rsquo;un contrôle hiérarchique, le marché de l&amp;rsquo;énergie a besoin d&amp;rsquo;être compétitif au prix des inégalités, les biotechnologies doivent pouvoir rendre l&amp;rsquo;agriculture toujours plus rentable, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si en revanche nous prenons conscience que nous ne pouvons continuer à croître indéfiniment dans un monde fini, que ce fait s&amp;rsquo;impose à nous ou que nous anticipions tant qu&amp;rsquo;il est encore possible de le faire, c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;une décentralisation des institutions et de la production de technologies dont nous avons besoin. Je reprends alors à mon compte la proposition d&amp;rsquo;Uri Gordon (Gordon 2009) pour une politique anarchiste de la technologie en trois points. Chacun de ces points renvoie à une posture utopiste (mais concrète) de décision collective, démocratique, car, finalement, c&amp;rsquo;est bien la clé de l&amp;rsquo;affaire :&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;La résistance abolitionniste&lt;/strong&gt; : s&amp;rsquo;opposer fermement à tout     système technique qui renforce la centralisation du pouvoir, détruit     l&amp;rsquo;environnement ou sert principalement les intérêts des États     autoritaires et des grandes entreprises. Par exemple : les     technologies militaires, la surveillance, l&amp;rsquo;exploitation des     énergies fossiles. Ce n&amp;rsquo;est pas du primitivisme ou du luddisme,     c&amp;rsquo;est « reconnaître que certaines formes d&amp;rsquo;abolitionnisme     technologique sont essentielles à la politique anarchiste ». C&amp;rsquo;est     un principe d&amp;rsquo;action qui cherche à identifier et contester les     technologies qui, loin d&amp;rsquo;améliorer la vie collective, aggravent les     inégalités et menacent les plus vulnérables en consolidant le     pouvoir économique et politique d&amp;rsquo;une minorité.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;L&amp;rsquo;adoption désabusée&lt;/strong&gt; : certaines technologies, comme Internet,     peuvent être utilisées stratégiquement malgré leurs infrastructures     bien trop centralisées (par exemple les câbles sous-marins aux     enjeux géostratégiques). Du côté des utilisateurs, des alternatives     existent et proposent d&amp;rsquo;une part des pratiques non capitalistes     (prenons l&amp;rsquo;exemple du Fediverse), et d&amp;rsquo;autre part la création de     communs en opposition frontale avec l&amp;rsquo;économie classique. De manière     générale, c&amp;rsquo;est bien la création de communs dans tous les     interstices où le pouvoir est faible qui permet d&amp;rsquo;utiliser des     techniques de manière décentralisée. D&amp;rsquo;autres exemples existent, par     exemple dans le monde agricole les semences paysannes contre les     multinationales, ou encore les coopératives de réparation ou     d&amp;rsquo;invention de matériels agricoles.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;La promotion active&lt;/strong&gt; : il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;œuvrer en ayant conscience des     limites matérielles, tout en gardant la part de subversion     nécessaire à la créativité et à la réappropriation de la production.     En ingénierie, il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;encourager les innovations « low-tech »,     la valorisation des savoirs traditionnels et de l&amp;rsquo;artisanat, le     recyclage, la réparation et la reconstruction de matériel     open-source, voire de redonner vie à d&amp;rsquo;anciennes technologies pour     une utilisation à plus petite échelle et plus durable. Pour     reprendre l&amp;rsquo;expression qu&amp;rsquo;emprunte lui-même Uri Gordon, cette     approche vise une « micropolitique subversive d&amp;rsquo;autonomisation     techno-sociale » pour construire des espaces alternatifs matériels     et sociaux.&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Ces principes doivent cependant être critiqués. La résistance aux techniques de surveillance en vue de les abolir nécessite des efforts considérables de plaidoyer si et seulement si nous nous imaginons être dans un État démocratique dont les organes sont effectivement à l&amp;rsquo;écoute des citoyens. Dans une dictature, faut-il même en parler ? On voit bien ici que ce principe est d&amp;rsquo;emblée soumis aux conditions politiques de l&amp;rsquo;usage des techniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant les technologies militaires, pour faire simple, nous pouvons prendre l&amp;rsquo;exemple de l&amp;rsquo;armement atomique. Un contrôle hiérarchique strict est nécessaire pour encadrer l&amp;rsquo;usage : compte-tenu de l&amp;rsquo;enjeu géostratégique, nous devons nous résoudre à ce que l&amp;rsquo;usage de l&amp;rsquo;arme nucléaire soit soumis aux jeux de pouvoir en politique extérieure (la dissuasion) comme en politique intérieure (prémunir l&amp;rsquo;arrivée au pouvoir d&amp;rsquo;un parti belliqueux). L&amp;rsquo;arme nucléaire existe et ce simple fait ne peut que nous cantonner à un plaidoyer en faveur du désarmement nucléaire mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant l&amp;rsquo;arrivée de nouvelles technologies, l&amp;rsquo;étude de cas des IA génératives (IAg) pourrait servir d&amp;rsquo;illustration. Comme je l&amp;rsquo;ai dit plus haut, nous devons sans cesse interroger le cadre axiologique par lequel nous élaborons une critique des techniques. Quelle est la dynamique des dispositifs socio-techniques et leurs points de jonction qui font que les IAg sont apparues et aient, de manière aussi spectaculaire, intégré nos pratiques quotidiennes ? Il faudrait en faire des études et elles sont encore loin d&amp;rsquo;être rédigées. Quelques éléments nous mettent sur la voie, par exemple les positions hégémoniques des entreprises qui fournissent des services d&amp;rsquo;IAg. Parmi les trois principes ci-dessus, lequel adopter ? sans doute un mixte. Mais c&amp;rsquo;est là l&amp;rsquo;un des points critiques que de définir &lt;em&gt;ex ante&lt;/em&gt; trois attitudes possibles : si l&amp;rsquo;on veut rester honnête, elles ne sont pas exclusives entre elles et, dans cette mesure, elles aboutissent invariablement à des positions mitigées. Mais peut-être est-ce là la leçon de l&amp;rsquo;histoire des techniques : l&amp;rsquo;ambivalence des techniques nous pousse nous-mêmes à nous positionner de manière ambivalente, en acceptant nos contradictions et pourvu qu&amp;rsquo;on puisse en débattre sans relativisme. La manière dont nous conduisons nos systèmes techniques est le reflet de notre humanité.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;références&#34;&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;BOOKCHIN, Murray, 2016. &lt;em&gt;Au-delà de la rareté: l&amp;rsquo;anarchisme dans une société d&amp;rsquo;abondance&lt;/em&gt;. Montréal Québec, Canada : Éditions Écosociété. ISBN 978-2-89719-239-6.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FOUCAULT, Michel, 2004. &lt;em&gt;Naissance de la biopolitique: cours au Collège de France, 1978-1979&lt;/em&gt;. Paris, France : EHESS : Gallimard : Seuil. ISBN 978-2-02-032401-4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GORDON, Uri, 2009. Anarchism and The Politics of Technology. &lt;em&gt;WorkingUSA&lt;/em&gt; [en ligne]. 5/1/2009. Vol. 12, n. 3, pp. 489‑503. [Consulté le 27/7/2025]. DOI &lt;a href=&#34;https://doi.org/10.1163/17434580-01203010&#34;&gt;10.1163/17434580-01203010&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;https://brill.com/view/journals/wusa/12/3/article-p489_10.xml&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HARTMANN, Detlef, 1981. &lt;em&gt;Die Alternative: Leben als Sabotage&lt;/em&gt;. Iva-Verlag Polke. Tübingen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HEIDEGGER, Martin, 1958. La question de la technique. In : &lt;em&gt;Essais et Conférences&lt;/em&gt;. Paris : Gallimard. pp. 9‑48.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MARX, Karl, 1993. &lt;em&gt;Le Capital. Critique de l&amp;rsquo;économie politique. Livre premier.&lt;/em&gt; Paris : PUF. Quadrige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MARX, Karl, 2011. &lt;em&gt;Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse »&lt;/em&gt;. Paris : Éditions sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MARX, Karl, 2019. &lt;em&gt;Misère de la philosophie.&lt;/em&gt; Paris : Payot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MICHÉA, Jean-Claude et JULLIARD, Jacques, 2018. &lt;em&gt;La Gauche et le peuple : lettres croisées&lt;/em&gt;. Paris, France : Flammarion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PRÉVOST, Thibault, 2024. &lt;em&gt;Les prophètes de l&amp;rsquo;IA: pourquoi la Silicon Valley nous vend l&amp;rsquo;apocalypse&lt;/em&gt;. Montréal, Canada : Lux Éditeur. ISBN 978-2-89833-161-9.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SLOBODIAN, Quinn, 2025. &lt;em&gt;Le capitalisme de l&amp;rsquo;apocalypse: ou le rêve d&amp;rsquo;un monde sans démocratie&lt;/em&gt;. Paris, France : Éditions du Seuil. ISBN 978-2-02-145140-5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;STIEGLER, Barbara, 2019. &lt;em&gt;« Il faut s&amp;rsquo;adapter » : sur un nouvel impératif politique&lt;/em&gt;. Paris, France : Gallimard. ISBN 978-2-07-275749-5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;THIEL, Peter, 2025. &lt;em&gt;Peter Thiel et la fin des temps (parties 1 et 2)&lt;/em&gt; [en ligne]. [Le Grand Continent]. 20/4/2025. [Consulté le 26/4/2025]. &lt;a href=&#34;https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/20/peter-thiel-apocalypse-1/&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;WINNER, Langdon, 2020. &lt;em&gt;The Whale and the Reactor. A Search for Limits in an Age of High Technology&lt;/em&gt;. Chicago : University of Chicago Press.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;notes&#34;&gt;Notes&lt;/h2&gt;
&lt;section class=&#34;footnotes&#34; role=&#34;doc-endnotes&#34;&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li id=&#34;fn:1&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Il y a peu de références dans ce paragraphe car il serait     laborieux d&amp;rsquo;expliquer dans le détail la construction de cet     argumentaire. J&amp;rsquo;ai été l&amp;rsquo;un des étudiants en philosophie à     Strasbourg de &lt;a href=&#34;https://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Espinoza&#34;&gt;Miguel     Espinoza&lt;/a&gt; qui nous a     alors expliqué (avec plus ou moins de réussite) ses travaux     remarquables sur l&amp;rsquo;intelligibilité de la nature. Prolonger la     discussion ici nous amènerait bien trop loin. &lt;a href=&#34;#fnref:1&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:2&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Oui, je sais bien que la religion n&amp;rsquo;a jamais empêché la     rationalité, il y a assez de textes critiques théologiques pour le     démontrer. Ce n&amp;rsquo;est pas mon sujet. C&amp;rsquo;est simplement qu&amp;rsquo;il est     impossible de positionner un curseur fiable entre une simple     approche critique religieuse des techniques et la volonté     d&amp;rsquo;influence sociale qu&amp;rsquo;imposent les religieux sur le prétexte des     techniques. Un exemple au hasard : les campagnes anti-avortement.     Lorsque les religieux en auront fini avec ça, je commencerai     peut-être éventuellement à leur tendre une oreille distraite si j&amp;rsquo;ai     du temps à perdre. &lt;a href=&#34;#fnref:2&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:3&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Sur ce point j&amp;rsquo;ajouterai une nuance car nous sommes aussi passés     maîtres dans l&amp;rsquo;art de l&amp;rsquo;évaluation des risques, mais la question du     principe de précaution se pose toujours dans un mouchoir de poche,     par exemple lorsque le risque est à des années lumières de l&amp;rsquo;état     des connaissances. &lt;a href=&#34;#fnref:3&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;</description>
    </item>
    
    <item>
      <title>Déterminisme et choix technologiques</title>
      <link>https://golb.statium.link/post/20201021determinisme/</link>
      <pubDate>Wed, 21 Oct 2020 00:00:00 +0000</pubDate>
      <author>situveuxmonadresse@demande-la.moi (Christophe Masutti)</author>
      <guid>https://golb.statium.link/post/20201021determinisme/</guid>
      <description>&lt;p&gt;(&lt;strong&gt;Préambule&lt;/strong&gt;) Cette tentative de synthèse est avant tout un document martyr. J&amp;rsquo;essaie de saisir les discours empreints de déterminisme technologique au long de la révolution informatique. Ces discours valident un certain ordre économique et envisagent la production et l&amp;rsquo;innovation comme des conditions qui s&amp;rsquo;imposent à la société. Les dispositifs technologiques sont-ils uniquement des dispositifs de pouvoir ? impliquent-ils  des représentations différentes du rapport entre technique et société ? Un peu des deux sans doute. Avant d&amp;rsquo;employer ce mot de dispositif et de nous en référer à Michel Foucault ou autres penseurs postmodernes, j&amp;rsquo;essaye de tracer chronologiquement la synergie entre l&amp;rsquo;émergence de l&amp;rsquo;informatique dans la société et les discours qui l&amp;rsquo;accompagnent. Il n&amp;rsquo;y a donc pas vraiment de thèse dans cet article et certaines affirmations pourront même paraître contradictoires. Je pense en revanche exposer quelques points de repères importants qui pourront faire l&amp;rsquo;objet ultérieurement d&amp;rsquo;études plus poussées, en particulier sur le rôle des principes du pair à pair, celui du logiciel libre et sur l&amp;rsquo;avenir d&amp;rsquo;Internet en tant que dispositif socio-technique. Il me semblait cependant important de dérouler l&amp;rsquo;histoire tout autant que l&amp;rsquo;historiographie de manière à contextualiser ces discours et tâcher d&amp;rsquo;en tirer enseignement à chaque étape.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.S. : à plusieurs reprises je copie-colle quelques paragraphes de mon ouvrage publié en mars 2020. Cette redondance est voulue : tâcher d&amp;rsquo;aller plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.S. (bis) : (màj 22/10/2020 : coquilles corrigées par Goofy !)&lt;/p&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;p&gt;Téléchargez la version PDF de l&amp;rsquo;article &lt;a href=&#34;https://statium.link/nuage/s/GgR7pGcDnL48tGW&#34;&gt;ici&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;aside class=&#34;toc-container&#34;&gt;
  &lt;header style=&#34;margin-bottom: 0.5rem; font-weight: bold;&#34;&gt;Table des matières&lt;/header&gt;
  &lt;nav id=&#34;TableOfContents&#34;&gt;
  &lt;ul&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#introduction&#34;&gt;Introduction&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#que-faire-avec-les-ordinateurs&#34;&gt;Que faire avec les ordinateurs ?&lt;/a&gt;
      &lt;ul&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#réussir-dans-les-affaires&#34;&gt;Réussir dans les affaires&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#organiser-la-paix-sociale&#34;&gt;Organiser la paix sociale&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#promouvoir-laccomplissement-individuel&#34;&gt;Promouvoir l&amp;rsquo;accomplissement individuel&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
      &lt;/ul&gt;
    &lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#adhésion&#34;&gt;Adhésion&lt;/a&gt;
      &lt;ul&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#le-hacker-ingénieur-hétérogène&#34;&gt;Le hacker, ingénieur hétérogène&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#le-côté-obscur&#34;&gt;Le côté obscur&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
      &lt;/ul&gt;
    &lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#vie-privée-inquiétudes&#34;&gt;Vie privée : inquiétudes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#la-grande-conjecture&#34;&gt;La grande conjecture&lt;/a&gt;
      &lt;ul&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#le-déterminisme-est-une-tradition&#34;&gt;Le déterminisme est une tradition&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
        &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#réseaux-démocratie-capital&#34;&gt;Réseaux, démocratie, capital&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
      &lt;/ul&gt;
    &lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#internet-dispositif-indéterminé&#34;&gt;Internet, dispositif indéterminé&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#conclusion-portes-de-sortie&#34;&gt;Conclusion : portes de sortie&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#bibliographie&#34;&gt;Bibliographie&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
    &lt;li&gt;&lt;a href=&#34;#notes&#34;&gt;Notes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
  &lt;/ul&gt;
&lt;/nav&gt;
&lt;/aside&gt;



&lt;h2 id=&#34;introduction&#34;&gt;Introduction&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous avons une tendance à nommer les sociétés et les âges en fonction des artefacts. De l&amp;rsquo;âge du fer à la société numérique d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui, qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse de l&amp;rsquo;outil, ou du rattachement des usages à un dispositif technique, tantôt sacré, tantôt profane, nous devons toujours lutter contre le déterminisme technologique qui restreint le degré de complexité nécessaire pour appréhender la société, son rapport à l&amp;rsquo;espace et au temps. Cette simplification n&amp;rsquo;en est pas vraiment une. En effet, prétendre que la technologie est un paramètre indépendant qui conditionne le développement humain ou social, suppose de savoir ce qui exactement dans l&amp;rsquo;ensemble des dispositifs techniques présents joue un rôle significatif. Ce choix doit être éclairé, débattu jusqu&amp;rsquo;à parfois identifier des « technologies clé » ou des combinaisons de technologies dont les effets rétroactifs conditionnent les choix économiques en termes d&amp;rsquo;innovation, de compétitivité, de profit et, au niveau macro-économique, la géostratégie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Forme pervertie du déterminisme technologique, le solutionnisme (Morozov 2014) et les idéologies de dérégulation libertarianistes (Husson 2018) partent de ce principe qu&amp;rsquo;appréhender tout problème par algorithme et ingénierie permet de proposer des solutions techniques efficientes, indépendamment des conditions et des paramètres du problème et des finalités poursuivies. Si vous êtes fatigué-e d&amp;rsquo;une journée de travail au point de vous endormir au volant sur le chemin du retour, vous pouvez toujours utiliser des lunettes bourrées de capteurs qui vous permettront de faire sonner une alarme si vous vous endormez au volant… mais vous ne réglerez pas le problème qui consiste à se demander pourquoi votre travail est à ce point harassant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la sortie de K. Marx (Marx 1896, chap. 2) sur le moulin à bras et le moulin à vapeur&lt;sup id=&#34;fnref:1&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:1&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, nombre de chercheurs ont travaillé sur le rapport déterminant ou non de la technologie sur la société ou, de manière plus restrictive, la politique, la culture ou l&amp;rsquo;économie. Dans la seconde moitié du XXe siècle, le débat fut largement occupé par les historiens tels Robert L. Heilbroner, partisan d&amp;rsquo;un déterminisme doux, tandis que les philosophes tels Martin Heidegger ou Jacques Ellul, proposaient une lecture ontologique ou matérialiste qui les fit à tort assimiler à des technophobes là où ils ne faisaient que réclamer une critique radicale de la technique. Enfin vinrent les études sociales sur les sciences et les techniques (STS) qui montrèrent que les techniques ne naissent pas de processus autonomes mais sont les fruits d&amp;rsquo;interactions sociales (Vinck 2012), même si la version radicale de
certains implique que tout serait le résultat de processus sociaux, tandis que pour d&amp;rsquo;autres le réflexe déterministe reste toujours très présent (Wyatt 2008).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d&amp;rsquo;être un biais conceptuel pour l&amp;rsquo;historien, le déterminisme technologique est d&amp;rsquo;abord un discours &lt;em&gt;sur&lt;/em&gt; la technologie. Il projette des représentations qui impliquent que la société doit évoluer et faire ses choix en fonction d&amp;rsquo;un contexte technologique (l&amp;rsquo;innovation et la compétitivité économique en dépendent) tout en démontrant par la même occasion que dans la mesure où le développement technologique est sans cesse changeant, il projette la société dans l&amp;rsquo;incertitude. On ne compte plus les discours politiques contradictoires à ce propos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mouvements ouvriers ont pu chercher à éviter ces paradoxes en proposant le troisième terme qu&amp;rsquo;est le capitalisme pour articuler les rapports entre société et techniques. Ainsi, de la révolution industrielle, on peut tenir le fordisme comme la forme la plus élaborée de l&amp;rsquo;équilibre entre production et consommation. Cela eut un coût, très vite identifié par Antonio Gramsci : il ne s&amp;rsquo;agissait pas seulement d&amp;rsquo;une nouvelle organisation du travail, mais une soumission au machinisme, ce qui fini par conditionner une représentation de la société où le capitalisme « annexe » la technique en y soumettant le travailleur et par extension, la société. Ce sont aussi les mots de Raniero Panzieri, l&amp;rsquo;un des fondateurs le l&amp;rsquo;ouvriérisme italien (opéraïsme) des années 1960 : le capitalisme détermine le développement technologique et pour cela il lui faut un discours qui doit montrer que c&amp;rsquo;est à la société de s&amp;rsquo;adapter au changement technologique et donc d&amp;rsquo;accepter la soumission ouvrière à la machine &amp;ndash; là où la manufacture morcelait le travail encore artisanal, l&amp;rsquo;usine et ses machines systématisent l&amp;rsquo;exploitation de l&amp;rsquo;ouvrier et le prive du sens de son travail (Panzieri 1968, 105).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique marxiste fut néanmoins largement minorée après les années 1960 au profit d&amp;rsquo;une mise en accusation de la « technoscience » d&amp;rsquo;être le nouvel épouvantail du totalitarisme. Cependant, il faut regarder de près les multiples variations de discours au sujet des « nouvelles technologies » dont les ordinateurs et les infrastructures numériques représentaient l&amp;rsquo;essentiel sur lequel allaient définitivement s&amp;rsquo;appuyer les sciences comme l&amp;rsquo;industrie et les services. On voit alors comment se déploie une acculturation commune à l&amp;rsquo;informatique simultanément à une popularisation d&amp;rsquo;un déterminisme technologique qui déjà correspond à une certaine tradition de la critique &amp;ndash; disons &amp;ndash; non-marxiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour caricaturer, une version extrême de ce déterminisme pourrait aujourd&amp;rsquo;hui figurer dans le discours du Président de la République Française Emmanuel Macron le 14 septembre 2020 au sujet des nouveaux standards de téléphonie mobile. « Le tournant de la 5G », dit-il, « est le tournant de l&amp;rsquo;innovation. J&amp;rsquo;entends beaucoup de voix qui s&amp;rsquo;élèvent pour nous expliquer qu&amp;rsquo;il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile : je ne crois pas au modèle Amish (&amp;hellip;) ». Nous pouvons nous interroger sur le fait qu&amp;rsquo;un discours politique en 2020 puisse ainsi opposer la présence d&amp;rsquo;une technologie à un faux dilemme. Car c&amp;rsquo;est lorsque nous avons toutes les peines du monde à penser la société et la technique comme un tout interagissant que nous réduisons le problème à un choix entre (techno)phobie et adhésion. La technique s&amp;rsquo;impose d&amp;rsquo;elle-même à la société, la société doit s&amp;rsquo;y adapter&amp;hellip; Il y eut des échappées à ce choix durant la « révolution informatique » : les espoirs du progrès social, les mythes qui idéalisaient les innovateurs de l&amp;rsquo;informatique, le partage communautaire des usages, les combats pour la vie privée (contre les bases de données)&amp;hellip; Échappèrent-ils pour autant aux faux-dilemmes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cet article, ce sont ces contradictions qui nous intéresseront à travers une lecture de la Révolution Informatique à partir des années 1960. Nous la nommerons aussi « informatisation de la société ». Nous préférons ce terme d&amp;rsquo;informatisation parce qu&amp;rsquo;il contient l&amp;rsquo;idée qu&amp;rsquo;un processus est à l&amp;rsquo;œuvre qui ne concerne pas seulement les choix sociaux mais aussi les effets persuasifs des discours sur les artefacts concernés : les ordinateurs, les programmes, les réseaux et leurs infrastructures, les acteurs humains de l&amp;rsquo;informatisation, leurs rôles et leurs représentations du processus. Nous maintenons, pour commencer, que l&amp;rsquo;adhésion du public à une conception déterministe de la technologie est cruciale dans ce qu&amp;rsquo;on peut appeler un processus historique d&amp;rsquo;assimilation, c&amp;rsquo;est-à-dire, d&amp;rsquo;une part une diffusion des discours qui assimilent progrès informatique et progrès social, et d&amp;rsquo;autre part une acculturation auprès des groupes professionnels, ingénieurs, parties prenante de l&amp;rsquo;économie numérique naissante. Cependant, des promesses d&amp;rsquo;un avenir économique radieux au mythe de l&amp;rsquo;ingénieur ermite qui développe un artefact « révolutionnaire » dans son garage, en passant par le partage de pratiques : de quel déterminisme est-il question ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons opposer deux logiques. L&amp;rsquo;une « extérieure » qui consiste à interpréter de manière déterministe ou non le changement technologique, apanage des chercheurs, philosophes, historiens et sociologues. L&amp;rsquo;autre, « intérieure », plus ou moins influencée par la première, mais qui développe consciemment ou non un déterminisme discursif qui modèle l&amp;rsquo;adhésion à une culture de l&amp;rsquo;artefact, ici une culture informatique, et plus généralement l&amp;rsquo;adhésion à un modèle économique qui serait imposé par une technologie autonome. Typiquement, ramené à des considérations très contemporaines : avons-nous réellement le choix de nous soumettre ou non au capitalisme de surveillance, fruit de la combinaison entre technologies dominantes et soumission des individus à l&amp;rsquo;ordre social imposé par ces technologies et leur modèle économique fait de monopoles et d&amp;rsquo;impérialisme (Masutti 2020). Il est alors important de voir jusqu&amp;rsquo;à quel point ce discours déterministe est intégré, s&amp;rsquo;il y a des points de rupture et de résistance et comment ils se manifestent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;objectif de cet article est de déployer une lecture générale de la révolution informatique tout en prenant la mesure du discours déterministe qui traverse au quotidien ce processus historique d&amp;rsquo;informatisation de la société depuis les années 1960 jusqu&amp;rsquo;à nos jours. Nous emploierons pour cela plusieurs « manières de voir » les techniques (et nous pourrons aussi bien employer le mot « technologies » pour désigner les &lt;em&gt;computer technologies&lt;/em&gt;), c&amp;rsquo;est-à-dire que nous analyserons dans leur contexte les discours qui les encadrent, promoteurs ou détracteurs, ainsi que les critiques philosophiques ou historiques, de manière à en comprendre les variations au fil du temps et comment, &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt;, des choix sociaux ont fini par s&amp;rsquo;imposer, tels le logiciel libre, en créant des zones de résistance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;que-faire-avec-les-ordinateurs&#34;&gt;Que faire avec les ordinateurs ?&lt;/h2&gt;
&lt;h3 id=&#34;réussir-dans-les-affaires&#34;&gt;Réussir dans les affaires&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;informatique traite en premier lieu des « gros ordinateurs » ou &lt;em&gt;mainframe&lt;/em&gt;, c&amp;rsquo;est parce que, au cours des deux décennies des années 1950 et 1960, ils furent porteurs des innovations les plus décisives et qui dessinent encore aujourd&amp;rsquo;hui notre monde numérique : les matériaux et l&amp;rsquo;architecture des machines, les systèmes d&amp;rsquo;exploitation, les réseaux et leurs infrastructures, la programmation et les bases de données. En même temps que ces innovations voyaient le jour, l&amp;rsquo;industrialisation des ordinateurs répondait à la demande croissante des entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&amp;rsquo;où provenait cette demande ? L&amp;rsquo;Association internationale pour l&amp;rsquo;étude de l&amp;rsquo;économie de l&amp;rsquo;assurance (autrement connue sous le nom Association de Genève) consacra en 1976, première année de publication de sa collection phare &lt;em&gt;The Geneva Papers on Risk and Insurance&lt;/em&gt;, un volume entier produisant une prospective des pertes économiques en Europe liées à l&amp;rsquo;utilisation de l&amp;rsquo;informatique à l&amp;rsquo;horizon 1988. Sur la base de l&amp;rsquo;expérience des vingt années précédentes, elle montrait que la confiance en l&amp;rsquo;informatique par les décideurs et chefs d&amp;rsquo;entreprise n&amp;rsquo;était pas communément partagée. Un élément décisif qui a permis de lancer concrètement l&amp;rsquo;industrie informatique dans la fabrication de masse de séries complètes d&amp;rsquo;ordinateurs, fut le passage des machines &lt;em&gt;mainframe&lt;/em&gt; aux mini-ordinateurs, c&amp;rsquo;est-à-dire des ordinateurs plus petits, fournis avec une gamme d&amp;rsquo;applicatifs selon les secteurs d&amp;rsquo;activité des entreprises et des langages de programmation faciles à l&amp;rsquo;usage. C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;effort marketing d&amp;rsquo;entreprises comme IBM qui changea complètement la représentation des ordinateurs chez les cadres et chefs d&amp;rsquo;entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Auparavant, l&amp;rsquo;ordinateur représentait la puissance de calcul et l&amp;rsquo;aide à la décision. C&amp;rsquo;était ainsi qu&amp;rsquo;il était vanté dans les films publicitaires de la Rand pour la gamme Univac. Les domaines les plus réputés devoir se servir de telles machines étaient les universités, les banques, les assurances, ou l&amp;rsquo;aéronautique. Mais comment le chef d&amp;rsquo;une petite entreprise pouvait-il être convaincu par l&amp;rsquo;investissement dans une telle machine ? Il fallait réinventer l&amp;rsquo;utilité de l&amp;rsquo;ordinateur et c&amp;rsquo;est tout l&amp;rsquo;enjeu de la production de ce secteur dans les années 1960 (Ceruzzi 1998, 110). Les efforts en marketing furent largement accrus pour passer un message essentiel : l&amp;rsquo;ordinateur ne devait plus traiter l&amp;rsquo;information existante parallèlement à la production, mais produire l&amp;rsquo;information, être le pilier du système d&amp;rsquo;information et, en tant que « système expert », aider à prendre les bonnes décisions. Mieux encore, l&amp;rsquo;ordinateur pouvait prédire l&amp;rsquo;avenir : savoir déterminer à l&amp;rsquo;avance les chances de succès d&amp;rsquo;un nouveau produit en analysant le marché et l&amp;rsquo;environnement. C&amp;rsquo;est tout l&amp;rsquo;objet des projets de traitements de données quantitatives et qualitative dont le projet DEMON (Decision Mapping via Optimum Go-No Networks), débuté en 1967, fut longtemps l&amp;rsquo;illustration dans le domaine de l&amp;rsquo;informatique appliqué au marketing (Charnes et al. 1968a ; Charnes et al. 1968b).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après deux décennies de tâtonnements, de bricolages savants et de recherche, l&amp;rsquo;ordinateur des années 1960 était passé du rang de produit d&amp;rsquo;ingénierie complexe à celui d&amp;rsquo;instrument de réussite entrepreneuriale. Cela n&amp;rsquo;allait pas sans les nombreuses inventions dans le domaine des périphériques et des applicatifs, mais la dynamique des ventes d&amp;rsquo;ordinateurs, la transformation des fabricants en multinationales et le marché concurrentiel mondial de l&amp;rsquo;informatique n&amp;rsquo;auraient jamais pu voir le jour sans qu&amp;rsquo;un discours convainquant ne puisse être véhiculé. Ce n&amp;rsquo;était pas celui de la persuasion d&amp;rsquo;un produit performant de qualité, et il était loin d&amp;rsquo;être technique (car il ne s&amp;rsquo;adressait pas aux techniciens). L&amp;rsquo;ordinateur était fait pour l&amp;rsquo;homme d&amp;rsquo;affaires. Ainsi que le vantait la publicité pour l&amp;rsquo;IBM System/3 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Toutes les activités économiques ont une chose en commun : l&amp;rsquo;information. [&amp;hellip;] et si au lieu de travailler avec ces informations, vous pouviez travailler pour elles ? [&amp;hellip;] Voici System/3. L&amp;rsquo;ordinateur pour l&amp;rsquo;homme d&amp;rsquo;affaires qui n&amp;rsquo;avait jamais pensé qu&amp;rsquo;il pouvait s&amp;rsquo;en payer un.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h3 id=&#34;organiser-la-paix-sociale&#34;&gt;Organiser la paix sociale&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Aborder les aspects techniques la réorganisation informatique d&amp;rsquo;une entreprise était un sujet qui ne pouvait pas passer inaperçu. La même publicité pour System/3 précisait :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un langage de programmation est aussi disponible, basé sur les besoins courants des entreprises. Il est simple à apprendre et à utiliser pour vos employés&amp;hellip;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La formation des employés était un aspect incontournable de l&amp;rsquo;investissement informatique d&amp;rsquo;une entreprise. Plus précisément, face aux promesses de rentabilité, d&amp;rsquo;optimisation des  processus de production et de vente, le travail des bases de données ne pouvait pas s&amp;rsquo;improviser. Les ordinateurs de nouvelle génération ne se réduisaient pas à la retranscription et au  stockage de listes et de procédures pour les automatiser. Si l&amp;rsquo;ordinateur était un instrument de réussite sociale des décideurs, la formation des employés devait être l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;un  discours plus général sur l&amp;rsquo;avancement de la société toute entière.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les langages informatiques de haut niveau tels FORTRAN, LISP, COBOL, ALGOL sortirent au début des années 1960 du cercle fermé des experts universitaires et industriels pour intégrer peu à  peu des procédures d&amp;rsquo;automation dans les entreprises. Pour cela il fallait former de futurs salariés au travail algorithmique de la donnée, tout en abaissant le niveau de qualification global comparé aux savoirs universitaires ou d&amp;rsquo;ingénierie que nécessitait la maîtrise des ordinateurs &lt;em&gt;mainframe&lt;/em&gt;. Dès 1965, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;une des raisons qui poussèrent IBM à produire des systèmes comme l&amp;rsquo;IBM 360. Outre ses équipements qui intéressaient les secteurs de la recherche et de la haute ingénierie, la série d&amp;rsquo;IBM permettait d&amp;rsquo;initier de nouvelles pratiques, comme la possibilité de passer d&amp;rsquo;un ordinateur à l&amp;rsquo;autre avec les mêmes programmes, voire les mêmes systèmes d&amp;rsquo;exploitation, ou d&amp;rsquo;augmenter la vitesse d&amp;rsquo;exécution des programmes (grâce aux techniques de &lt;em&gt;microprogrammation&lt;/em&gt;). L&amp;rsquo;avantage consistait aussi en l&amp;rsquo;utilisation plus harmonisée des langages de programmation réduisant ainsi les coûts de formation tout en optimisant la rentabilité de l&amp;rsquo;investissement que représentait l&amp;rsquo;achat de ces machines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux États-Unis, la complexification des systèmes d&amp;rsquo;information des organisations et l&amp;rsquo;apparition des grands pôles industriels destinés à l&amp;rsquo;innovation électronique, poussèrent la population des plus diplômés à se spécialiser dans des secteurs très compétitifs. Les universités ne produisaient qu&amp;rsquo;un nombre limité de ces ingénieurs et scientifiques, le plus souvent issus d&amp;rsquo;établissements prestigieux et d&amp;rsquo;une classe sociale élevée. La communauté des ingénieurs informaticiens su faire face à ce qui fut appelé en 1968 la « crise des programmeurs » et qui en réalité avait commencé bien avant. Chaque entreprise disposant d&amp;rsquo;un ordinateur devait développer ses propres logiciels, ce qui à chaque fois augmentait la masse salariale de programmeurs qui développaient souvent des programmes similaires. C&amp;rsquo;est ainsi que le besoin s&amp;rsquo;est fait sentir de rationaliser et standardiser les programmes dans un secteur économique nouveau. La création formelle de l&amp;rsquo;IEEE Computer Society en 1971 validait ce qui déjà était une évidence : s&amp;rsquo;il fallait une industrie du logiciel, les ingénieurs devaient se regrouper pour s&amp;rsquo;entendre sur les standards et appuyer cette industrie naissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, ce n&amp;rsquo;est pas pour combler un manque de main d&amp;rsquo;œuvre qu&amp;rsquo;apparurent les centres de formation (souvent pour adultes) destinés à l&amp;rsquo;apprentissage des langages de haut niveau et plus généralement pour occuper des postes informatiques de premier niveau. Dans la veine des mouvements pour les droits civils et pour faire face à des risques d&amp;rsquo;émeutes dans certains quartiers de centres urbains, les États et les municipalités construisirent des programmes de formations destinés de préférence aux populations afro- et latino- américaines (Abbate 2018). Le discours tenu était empreint d&amp;rsquo;une croyance dans le pouvoir des technologies à provoquer le changement social : s&amp;rsquo;adapter à l&amp;rsquo;informatique et apprendre les langages informatiques était une voie vers l&amp;rsquo;émancipation, la paix sociale et la démocratie. De fait, la réorganisation des entreprises autour de l&amp;rsquo;informatique créait de nouvelles hiérarchies entre cols blancs et manipulateurs, au fur et à mesure que les tâches s&amp;rsquo;automatisaient et que le travail des scientifiques-ingénieurs devait se spécialiser toujours plus au risque de se diluer dans la masse d&amp;rsquo;exécutants sur machines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, si l&amp;rsquo;apprentissage des langages informatiques pouvait donner du travail, il n&amp;rsquo;exonérait ni de la soumission hiérarchique à l&amp;rsquo;ordre blanc en col blanc, ni des inégalités salariales et sociales (Nelsen 2016). Si nous pouvons considérer l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;industrie informatique selon les cycles d&amp;rsquo;innovations technologiques et envisager leur impact sur la société par le prisme de l&amp;rsquo;informatisation de la société, une lecture tout aussi pertinente peut nous amener à nous interroger la manière dont la société s&amp;rsquo;est imprégnée des discours qui accompagnèrent le marché de l&amp;rsquo;informatique. Plus ce dernier s&amp;rsquo;étendait, plus le discours devait avoir une ambition universelle et inclusive, indépendamment de la réalité sociale.&lt;/p&gt;
&lt;h3 id=&#34;promouvoir-laccomplissement-individuel&#34;&gt;Promouvoir l&amp;rsquo;accomplissement individuel&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En 1977, lorsque le premier ordinateur personnel de la gamme Apple II sorti sur le marché, l&amp;rsquo;annonce&lt;sup id=&#34;fnref:2&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:2&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; parue dans la presse spécialisée en micro informatique précisait, outre les fonctionnalités déjà &lt;em&gt;intégrées&lt;/em&gt; et prêtes à l&amp;rsquo;usage : « Mais le plus grand avantage &amp;ndash; indépendamment de la façon dont vous utilisez Apple II &amp;ndash; est que vous et votre famille vous familiarisez davantage avec l&amp;rsquo;ordinateur lui-même ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi bien pour son concepteur Steve Wozniak que pour Steve Jobs, Apple II est le premier micro-ordinateur destiné à un usage individuel et dont le pari réussi fut d&amp;rsquo;être produit à grande échelle (et pas sous la forme d&amp;rsquo;un kit électronique réservé aux spécialistes). Utilisé le plus souvent par la catégorie des cadres d&amp;rsquo;entreprises, au moins pour les premières années de sa présence sur le marché, les principaux atouts résidaient dans la gamme logicielle fournie (en particulier le tableur VisiCalc, sorti en 1979), le stockage et archivage sur cassette, et les jeux vidéos. Malgré l&amp;rsquo;apparition des gammes concurrentes, comme celles de Commodore, et jusqu&amp;rsquo;à la vente des Apple Macintoch, Apple II resta longtemps le modèle de référence de l&amp;rsquo;ordinateur personnel, entré dans les foyers comme le véhicule d&amp;rsquo;une acculturation à l&amp;rsquo;informatique domestique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Censé propulser les familles dans un mouvement général d&amp;rsquo;encapacitation économique et sociale, l&amp;rsquo;ordinateur personnel entrait en rupture avec la représentation courante d&amp;rsquo;une informatique à la fois puissante et encombrante, réservée à l&amp;rsquo;entreprise. Dans un monde où l&amp;rsquo;informatisation des secteurs tertiaires (banques et assurances) et industriels créait de grands bouleversements dans l&amp;rsquo;organisation du travail, l&amp;rsquo;informatique personnelle se présentait comme une part de « démocratisation » technique dans les foyers alors qu&amp;rsquo;elle était habituellement vécue dans l&amp;rsquo;entreprise comme l&amp;rsquo;application d&amp;rsquo;une stratégie autoritaire et hiérarchique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;historien Clifford Conner rapporte une communication privée avec Frederick Rodney Holt, l&amp;rsquo;un des piliers du développement d&amp;rsquo;Apple II, qui affirme (Conner 2011, 458) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;Apple II n&amp;rsquo;était pas une machine à écrire : c&amp;rsquo;était un instrument permettant de concevoir de beaux algorithmes. Les gens ne l&amp;rsquo;achetaient pas pour exécuter des programmes. Ils l&amp;rsquo;achetaient pour réaliser leurs propres logiciels. Avec les machines d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui, et leurs centaines de mégaoctets de code obscur, il n&amp;rsquo;est plus possible d&amp;rsquo;apprendre comment marche un ordinateur ni même d&amp;rsquo;apprendre à écrire du code. Mais en 1976, des gamins de douze, quatorze ans pouvaient réparer une machine qui ne fonctionnait pas.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce type de réflexion est très courant. Il s&amp;rsquo;agit de postuler que la connaissance du code informatique est un moyen d&amp;rsquo;appropriation de la machine, une forme de lutte contre l&amp;rsquo;aliénation technologique d&amp;rsquo;où résulterait un mieux-être social. Tout comme l&amp;rsquo;apprentissage des langages informatique devait être une opportunité de plein emploi et de paix sociale, suffirait-il, pour briser les chaînes de nos esclavages modernes, d&amp;rsquo;équiper les individus d&amp;rsquo;ordinateurs personnels ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la fin des années 1970, le mythe de l&amp;rsquo;ordinateur personnel obéissait au même schéma discursif entretenu durant la décennie précédente (Pfaffenberger 1988). La raison pour laquelle il était, parfois de bonne foi, imaginé comme un vecteur d&amp;rsquo;égalité sociale, c&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;il était le produit d&amp;rsquo;une éthique commune, celle des hackers de la première heure, opérant dans les universités sur des projets développement scientifiques et industriels, et dont le principal appétit était le partage collectif des savoirs et des techniques en dehors des contraintes hiérarchiques et académiques. Mais il était aussi le produit d&amp;rsquo;une autre génération de hackers, ceux sortis des institutions au profit de l&amp;rsquo;aventure entrepreneuriale (Agre 2002) et qui considéraient l&amp;rsquo;innovation du point de vue libéral voire, plus radicalement, d&amp;rsquo;un point de vue libertarien (Turner 2012). Si bien que ce discours, adressé en premier lieu à ceux qui avaient les moyens financiers d&amp;rsquo;acquérir un ordinateur personnel, rencontrait chez les cadres supérieurs des entreprises une approbation générale. En échange du prestige et de la distraction que promettait l&amp;rsquo;ordinateur personnel à toute la famille, on acceptait de faire pénétrer dans le calme foyer les obligations et les tensions du travail.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;adhésion&#34;&gt;Adhésion&lt;/h2&gt;
&lt;h3 id=&#34;le-hacker-ingénieur-hétérogène&#34;&gt;Le hacker, ingénieur hétérogène&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Quels furent les vecteurs de l&amp;rsquo;adhésion générale à ces discours en faveur d&amp;rsquo;une informatique libératrice ? Autant il est toujours possible de centrer historiquement l&amp;rsquo;artefact « ordinateur » ou « informatique » autour de quelques personnages connus, autant l&amp;rsquo;adhésion culturelle qu&amp;rsquo;on pourrait traduire par « consentement au processus d&amp;rsquo;informatisation », en dépit des controverses (sur l&amp;rsquo;organisation du travail, par exemple), n&amp;rsquo;a jamais été traduite sur un mode consensuel et uniforme par un groupe d&amp;rsquo;acteurs bien identifiés. Au sens de la théorie de l&amp;rsquo;acteur-réseau (Callon 2006), l&amp;rsquo;hétérogénéité des acteurs-humains (hackers, décideurs politiques, chefs d&amp;rsquo;entreprises, communautés d&amp;rsquo;utilisateurs, etc.) autant que celle des acteurs-objets concernés (infrastructures de réseaux informatiques, machines informatiques, logiciels et langages de programmation, etc.) doivent nous amener à beaucoup d&amp;rsquo;humilité quant à l&amp;rsquo;identification des nœuds de traduction et des acteurs médiateurs (Akrich 2006) (objets techniques ou personnes) de l&amp;rsquo;acculturation informatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque nous parlons d&amp;rsquo;acteur-réseau, remarquons que l&amp;rsquo;approche des objets scientifiques et techniques à laquelle nous faisons référence date du début des années 1980, au moment où les dispositifs informatiques (réseaux et machines) devaient être considérés comme des dispositifs inaccomplis (et Internet est encore aujourd&amp;rsquo;hui un dispositif inachevé, nous y reviendrons) et n&amp;rsquo;ont fait que très rarement l&amp;rsquo;objet des études de sociologie des sciences et des techniques. Néanmoins, c&amp;rsquo;est justement pour cette raison que le concept d&amp;rsquo;hétérogénéité est si important, car il était pour ainsi dire incarné par les premières communautés d&amp;rsquo;ingénieurs-scientifiques des premiers âges de l&amp;rsquo;informatique, tout particulièrement les hackers, non parce qu&amp;rsquo;ils étaient porteurs d&amp;rsquo;un discours bien problématisé, mais parce qu&amp;rsquo;ils diffusaient des pratiques. C&amp;rsquo;est pour cette raison que les hackers ont été dès le début identifiés comme les principaux vecteurs d&amp;rsquo;une diffusion culturelle, d&amp;rsquo;un esprit, de l&amp;rsquo;informatique dans la société. C&amp;rsquo;est cette vision qui a fini par s&amp;rsquo;imposer comme un paradigme dans l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;informatisation, avec toutes les valeurs positives qu&amp;rsquo;il véhiculait, jusqu&amp;rsquo;à parfois construire des récits, des mythes, dont le rôle consiste à sacraliser le rôle social des entreprises nées de cet esprit informaticien, de Apple à Google et des riches heures de la Silicon Valley.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une approche systématique, nous devons nous limiter volontairement au concept, défini par John Law, d&#39;&lt;em&gt;ingénieur hétérogène&lt;/em&gt; (Law 1987), c&amp;rsquo;est-à-dire un acteur qui ne crée pas simplement des objets techniques, mais qui définit un nouveau cadre du rôle social, des représentations et des valeurs de cette technologie et de ceux qui l&amp;rsquo;emploient et la diffusent. Il faut cependant comprendre que cette diffusion n&amp;rsquo;est pas obligatoirement intentionnelle et elle est souvent moins le fait de volontés individuelles que de communautés de praticiens dont les activités et les techniques interagissent et s&amp;rsquo;enrichissent mutuellement sans cesse, des premiers &lt;em&gt;phraekers&lt;/em&gt; aux bidouilleurs de génie piratant les réseaux commutés universitaires. L&amp;rsquo;apparition des pratiques informatiques en réseau a multiplié la diffusion des pratiques et démontré le potentiel libérateur des usages « contre-culturels » de l&amp;rsquo;informatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un article, Janet Abbate propose dans un plaidoyer pour une étude STS (&lt;em&gt;Science and Technology Studies&lt;/em&gt;) de l&amp;rsquo;histoire d&amp;rsquo;Internet : « Lorsqu&amp;rsquo;on observe à la fois les créateurs et les utilisateurs de matériels et de logiciels, on s&amp;rsquo;aperçoit que l&amp;rsquo;infrastructure et la culture ont amorcé une fusion » (Abbate 2012, 170). En effet, dans l&amp;rsquo;histoire de la révolution informatique, cette fusion engage à la fois l&amp;rsquo;innovation technologique, l&amp;rsquo;économie de production de ces technologies, et la figure de l&amp;rsquo;ingénieur hétérogène qui incarne à la fois la culture, l&amp;rsquo;économie et les pratiques bien qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;auto-définisse comme révolutionnaire ou contre-culturel&lt;sup id=&#34;fnref:3&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:3&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Le hacker est un programmeur dont le génie ne réside pas seulement dans la qualité de son travail mais aussi dans sa manière de traduire un ensemble de valeurs de la sphère informatique à la sphère sociale : le partage de l&amp;rsquo;information, l&amp;rsquo;esprit d&amp;rsquo;innovation (d&amp;rsquo;amélioration), les libertés d&amp;rsquo;usages des machines, l&amp;rsquo;idée qu&amp;rsquo;un « progrès technique » est aussi un « progrès social » dans la mesure où tout le monde peut y contribuer et en être bénéficiaire. Sa contre-culture ne s&amp;rsquo;exerce donc pas à l&amp;rsquo;encontre d&amp;rsquo;un discours dominant et largement en faveur de l&amp;rsquo;adoption de l&amp;rsquo;informatique dans toutes les organisations sociales, mais dans la tension entre l&amp;rsquo;appropriation de ces valeurs par les institutions et la défense de leur autonomie au niveau des pratiques sociales. C&amp;rsquo;est ce qui fait dire à Paul Baran (un des co-inventeurs de la communication réseau par paquets) dès 1965 que l&amp;rsquo;ingénieur informaticien a l&amp;rsquo;opportunité d&amp;rsquo;exercer « une nouvelle forme de responsabilité sociale. » (Baran 1965)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment exercer cette responsabilité ? Sur ce point, on peut prendre l&amp;rsquo;exemple du projet Community Memory qui, entre 1973 et 1975 s&amp;rsquo;est fait le support d&amp;rsquo;une telle ambition sur un mode communautaire (Doub 2016). Les fondateurs du projet (Judith Milhon, Lee Felsenstein, Efrem Lipkin, Mark Szpakowski) entendaient créer un système de communication non hiérarchisé où les
membres pouvaient partager de l&amp;rsquo;information de manière décentralisée. Techniquement, le projet était le pilote d&amp;rsquo;un mini-réseau dans la région de la Baie de San Francisco et le succès qu&amp;rsquo;il rencontra enthousiasma ses initiateurs tant par l&amp;rsquo;engouement du public à pouvoir disposer d&amp;rsquo;un réseau d&amp;rsquo;information communautaire mais aussi par la créativité spontanée de ce public pour échanger des informations (Colstad and Lipkin 1976). Michael Rossman, journaliste, ex&amp;ndash;activiste du Free Speech Movement et qui fréquentait alors assidûment le projet Community Memory, affirma à son propos : « le projet est indéniablement politique. Sa politique est centrée sur le pouvoir du peuple - son pouvoir par rapport aux informations qui lui sont utiles,  son pouvoir par rapport à la technologie de l&amp;rsquo;information (matériel et logiciel). » (Rossman 1976)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Community Memory a fait des émules au-delà de San Francisco et ses choix techniques étaient eux aussi des choix politiques : le projet était hébergé par Resource One, une organisation non  gouvernementale créée lors de la crise de 1970 et l&amp;rsquo;invasion controversée du Cambodge par l&amp;rsquo;armée des États-Unis en avril. Il s&amp;rsquo;agissait de mettre en place l&amp;rsquo;accès à un calculateur pour tous ceux qui se reconnaissaient dans le mouvement de contre-culture de l&amp;rsquo;époque. Avec ce calculateur (Resource One Generalized Information Retrieval System &amp;ndash; ROGIRS), des terminaux maillés sur le territoire américain et les lignes téléphoniques WATS, les utilisateurs de Community Memory pouvaient entrer des informations sous forme de texte et les partager avec tous les membres de la communauté, programmeurs ou non, à partir de terminaux en accès libre. Il s&amp;rsquo;agissait généralement de petites annonces, de mini-tracts, etc. dont les mots-clés permettaient le classement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Lee Felsenstein, le principal intérêt du projet était de démocratiser l&amp;rsquo;usage de l&amp;rsquo;ordinateur, en réaction au monde universitaire ou aux élus des grandes entreprises qui s&amp;rsquo;en réservaient l&amp;rsquo;usage. Mais les caractéristiques du projet allaient beaucoup plus loin : pas de hiérarchie entre utilisateurs, respect de l&amp;rsquo;anonymat, aucune autorité ne pouvait hiérarchiser l&amp;rsquo;information, un accès égalitaire à l&amp;rsquo;information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Community Memory était une émergence technologique de la contre-culture américaine. En tant qu&amp;rsquo;objet technique et idéologique, il s&amp;rsquo;opposait surtout à tout contrôle de l&amp;rsquo;État, dans un climat de méfiance entretenu par les épisodes de la guerre du Vietnam ou le scandale du Watergate. Pour y accéder, il fallait que l&amp;rsquo;on accepte de participer à et d&amp;rsquo;entrer dans une communauté, seule à même de rendre des comptes, indépendamment de toute structure institutionnelle. Ce système de pair à pair s&amp;rsquo;oppose frontalement à toute intention de contrôle et de surveillance externe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est à travers ce type de projets que les hackers furent généralement identifiés, du moins dans les représentations populaires. Tous les hackers n&amp;rsquo;appartenaient pas à la contre-culture, du moins tous ne se prêtaient pas, dans les rues, à des manifestations contestataires. Mais tous croyaient sincèrement en une chose : l&amp;rsquo;informatique et plus généralement les ordinateurs, doivent améliorer notre quotidien. Lee Felsenstein et ses amis en étaient persuadés eux aussi, persuadés que ce modèle d&amp;rsquo;échanges d&amp;rsquo;information et de savoir-faire constituait un projet social.&lt;/p&gt;
&lt;h3 id=&#34;le-côté-obscur&#34;&gt;Le côté obscur&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dispositifs techniques et intérêt social interagissent mutuellement. Cependant, cette affirmation que nous posons aujourd&amp;rsquo;hui comme une évidence n&amp;rsquo;est pas aisée à expliquer dans l&amp;rsquo;histoire des assimilations sociales des dispositifs informatiques. En l&amp;rsquo;espace d&amp;rsquo;à peine dix ans, la représentation commune du rapport entre utilité et contraintes de l&amp;rsquo;ordinateur a radicalement changé lors de l&amp;rsquo;apparition de l&amp;rsquo;ordinateur personnel sur le marché de la consommation des foyers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce changement s&amp;rsquo;est déroulé en deux temps : dans un premier temps, une critique générale des systèmes informatiques des entreprises conçu comme une « décapacitation » du travailleur, puis, dans un second temps, une adoption de l&amp;rsquo;informatique individuelle sur le marché de la consommation, motivé par le discours d&amp;rsquo;encapacitation issu à la fois de la culture hacker et du marketing. Bien qu&amp;rsquo;une étude historique plus approfondie soit hautement souhaitable, on peut étudier ces deux étapes indépendamment des terrains géographiques car, comme nous allons le voir, un discours commun dans la « culture occidentale » se dégage autour d&amp;rsquo;une conception déterministe de la technologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l&amp;rsquo;avons vu plus haut, les années 1960 connurent une embauche massive de personnels visant d&amp;rsquo;une part à apprendre les langages informatiques et d&amp;rsquo;autre part intégrer les systèmes d&amp;rsquo;information (le passage de la mécanographie à l&amp;rsquo;automatisation du travail de la donnée). Du point de vue managérial, toutefois, le thème dominant allait jusqu&amp;rsquo;à fantasmer sur la capacité des systèmes d&amp;rsquo;information à automatiser entièrement une entreprise (Haigh 2001), et manière plus prosaïque, on voyait clairement émerger une nouvelle sorte d&amp;rsquo;ingénieurs, éloignés de la programmation et du matériel : les spécialistes des systèmes d&amp;rsquo;information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à ces bouleversements radicaux, tout particulièrement dans les grandes entreprises qui accomplissaient leur conversion informatique, on pouvait s&amp;rsquo;attendre à ce que les syndicats  manifestent bruyamment leur méfiance. Jusqu&amp;rsquo;à la fin des années 1960, ce ne fut pas le cas dans les pays occidentaux pour plusieurs raisons. Aux États-Unis, l&amp;rsquo;évolution technologique  était essentiellement comprise comme la clé des gains de productivité et de la diversification des activités, en particulier la technologie de pointe, celle justement qui permettait  d&amp;rsquo;avoir des entreprises multinationales, monopolistiques, leader de l&amp;rsquo;automatisation et de l&amp;rsquo;informatique, surtout pourvoyeuses d&amp;rsquo;emplois qualifiés. Du côté Européen, à l&amp;rsquo;instar de la  France, on remédiait assez lentement au retard technologique, notamment à cause de la conversion difficile de l&amp;rsquo;économie agricole et le trop grand nombre de petites entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la lecture des archives du Trades Union Congress (TUC) on voit cependant que les syndicats de Grande Bretagne étaient en revanche très attentifs à la question mais adoptaient une posture linéaire depuis le milieu des années 1950 (où le congrès déclare se refuser à toute interprétation alarmante au sujet de l&amp;rsquo;automation dans les entreprises&lt;sup id=&#34;fnref:4&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:4&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;), jusqu&amp;rsquo;à la mise en place en 1964 d&amp;rsquo;un sous-comité chargé de veiller à la mécanisation des bureaux et au développement de l&amp;rsquo;informatique d&amp;rsquo;entreprise (avec des points de vigilance au sujet des éventuelles suppressions de postes et l&amp;rsquo;augmentation du temps de travail&lt;sup id=&#34;fnref:5&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:5&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;). Mais si les positions officielles du TUC étaient toujours très conciliantes avec les politiques d&amp;rsquo;avancement technologique du gouvernement, ce n&amp;rsquo;était pas le cas pour d&amp;rsquo;autres syndicats membres tels l&amp;rsquo;Amalgamed Engineering Union (regroupant des ingénieurs) dont le Comité National vota une résolution très contraignante dont les deux premiers points impliquaient de ne pas accepter de licenciement en cas d&amp;rsquo;automatisation de tâches, et pour tout changement organisationnel, obliger une consultation préalable des syndicats&lt;sup id=&#34;fnref:6&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:6&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue des travailleurs, en effet, le sujet de l&amp;rsquo;informatique d&amp;rsquo;entreprise était alors un sujet complexe, une affaire d&amp;rsquo;ingénieurs qui s&amp;rsquo;occupaient des grandes machines dont le nombre se chiffrait seulement en milliers à l&amp;rsquo;échelle mondiale. Par contraste, la décennie des années 1970, avec la venue sur le marché des mini-ordinateurs, était une période de digestion des transformations des organisations qui s&amp;rsquo;informatisaient à une vitesse exponentielle, à mesure que les coûts investis dans ce secteur baissaient drastiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dès lors, loin des préoccupations de rentabilité, les répercussions sur l&amp;rsquo;organisation du travail furent ressenties tantôt comme une forme de taylorisation du travail de bureau, tantôt comme une négation du travail vivant (au sens marxiste) du travailleur, une remise en cause de son accomplissement personnel au profit d&amp;rsquo;une automatisation routinière, surveillée et guidée par des machines, en somme un travail « électronicisé » (Zuboff 1988).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une prophétie se réalisait, celle de Charles Babbage lui-même qui affirmait en 1832 (Babbage 1963, 191) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;La division du travail peut être appliquée avec le même succès aussi bien aux opérations mentales qu&amp;rsquo;aux opérations mécaniques, ce qui assure dans les deux cas la même économie de temps.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est cette taylorisation mentale que les syndicats dénonçaient avec force. Pour certains, l&amp;rsquo;informatique était le « Cheval de Troie » de la taylorisation, en particulier du point de vue de l&amp;rsquo;ingénieur devenu un appendice pensant de la machine, à la capacité d&amp;rsquo;initiative réduite et par conséquent soumis à l&amp;rsquo;organisation et au pouvoir des organisateurs. L&amp;rsquo;informatique devenait l&amp;rsquo;instrument d&amp;rsquo;un pouvoir de classe là où elle était censée libérer les travailleurs, développer l&amp;rsquo;autonomie créatrice et démocratiser les organisations (Cooley 1980).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point fut problématisé entre 1975 et 1977 par l&amp;rsquo;une des figures les plus connues de la théorie du contrôle, Howard H. Rosenbrock. Selon lui, la formulation mathématique du contrôle des  processus ne peut être exhaustive et l&amp;rsquo;approche algorithmique ne peut être que le résultat d&amp;rsquo;un compromis entre des choix existants. Le choix ne se réduit jamais entre ce qui est entièrement automatisable ou non. Le principal biais du contrôle moderne est selon lui une distanciation de l&amp;rsquo;ingénieur par rapport à son objet : parce que nous voulons toujours une solution unique, optimale, les procédures tendent à restreindre les objectifs parce qu&amp;rsquo;elles n&amp;rsquo;intègrent pas, ou mal, les éléments qualitatifs et les jugements de valeurs. Si bien que, à l&amp;rsquo;ère des ordinateurs, le constat est partagé : l&amp;rsquo;ordinateur devient un « manuel de conception automatisé » (Rosenbrock 1977), ne laissant que des choix mineurs à l&amp;rsquo;ingénieur tout en donnant naissance à un brouillage entre la gestion des process et l&amp;rsquo;application de la technologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre la réduction de l&amp;rsquo;autonomie créatrice et le terrain gagné par la taylorisation mentale, tout particulièrement dans les secteurs tertiaires, les syndicats commencèrent à élaborer une réflexion ambivalente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&amp;rsquo;un côté il existait des projets de transformation organisationnelle dont l&amp;rsquo;objectif était très clairement guidé par une conception hacker de partage de connaissances et de pratiques. On peut citer sur ce point les projets scandinaves (en Norvège, au Danemark et en Suède) menés à partir de 1975, à l&amp;rsquo;initiative conjointe des chercheurs (on retient le rôle phare de Kristen Nygaard) et des unions syndicales afin d&amp;rsquo;influencer les développements locaux des technologies informatiques sur un mode démocratique, en alliant les contraintes de rentabilité, l&amp;rsquo;accroissement des compétences des travailleurs et la qualité de vie au travail. Le célèbre projet Utopia (Sundblad 2011), entre 1981 et 1986, était la continuité logique de projets précédents et regroupait l&amp;rsquo;ensemble des syndicats scandinaves des travailleurs graphiques (Bødker et al. 2000). Néanmoins, selon les participants, les expériences montraient que les technologies de productions en place constituaient des obstacles souvent infranchissables pour que les demandes des syndicats (être associés aux changements organisationnels, co-développer des dispositifs de production, faire valoir leur expertise, accroître leurs compétences, etc.) puissent réellement aboutir. Ce que montraient ces projets en réalité, c&amp;rsquo;était que les nouvelles technologies limitent les revendications des travailleurs et reflètent davantage les intérêts des entreprises (Lundin 2011). Les technologies, et plus particulièrement l&amp;rsquo;informatique et les systèmes d&amp;rsquo;information sont chargés de valeurs, et elles ne sont pas toujours socialement acceptables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à l&amp;rsquo;avancement des technologies dans l&amp;rsquo;entreprise, les syndicats prenaient de plus en plus conscience que si l&amp;rsquo;informatisation de la société s&amp;rsquo;accommodait d&amp;rsquo;un discours positif sur le progrès social et le contrôle des technologies, les travailleurs n&amp;rsquo;avaient pour autre solution que de se soumettre à un nouvel ordre négocié où les technologies leur étaient justement incontrôlable. Ce paradoxe était essentiellement nourri d&amp;rsquo;une idée répandue alors : la technique détermine l&amp;rsquo;ordre social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Éclairant l&amp;rsquo;état d&amp;rsquo;esprit des chefs d&amp;rsquo;entreprises à propos de l&amp;rsquo;adoption des systèmes de traitement de données informatisés dans les organisations, on peut noter ces mots de Franco Debenedetti, directeur général adjoint de Olivetti, lors d&amp;rsquo;une conférence organisée par le &lt;em&gt;Financial Times&lt;/em&gt; en 1979, à propos de l&amp;rsquo;avenir de l&amp;rsquo;EDP (Electronic Data Processing) (Cité par S. Smith 1989) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;une technologie de coordination et de contrôle d&amp;rsquo;une main-d&amp;rsquo;œuvre, les cols blancs, que l&amp;rsquo;organisation (traditionnelle) ne couvre pas (&amp;hellip;). En ce sens, l&amp;rsquo;EDP est en fait une technologie organisationnelle, et comme l&amp;rsquo;organisation du travail elle a une double fonction de force productive et d&amp;rsquo;outil de contrôle pour le capital.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si bien que, d&amp;rsquo;un autre côté, face à des projets de transformation technologique où la négociation se concentrait plus sur l&amp;rsquo;aménagement du poste informatique que sur le rôle de l&amp;rsquo;informatique dans la transformation du travail, des voix réfractaires se faisaient entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le montre Tali Kristal pour ce qui concerne l&amp;rsquo;industrie américaine des années 1970 (Kristal 2013), la face « noire » des technologies informatiques était d&amp;rsquo;une part le fait de l&amp;rsquo;inégalité de classe qu&amp;rsquo;elles induisaient historiquement dans l&amp;rsquo;entreprise qui s&amp;rsquo;informatise tout en diminuant le pouvoir de l&amp;rsquo;action syndicale, mais aussi en dissociant le travail de l&amp;rsquo;expertise des cadres intermédiaires et des ingénieurs. En somme, l&amp;rsquo;informatisation a été aussi considérée comme un mouvement capitaliste construit sur une concentration des pouvoirs et la diminution des contre-pouvoirs dans les institutions de l&amp;rsquo;économie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour prendre l&amp;rsquo;exemple de la France, le « mai des banques » en 1974&lt;sup id=&#34;fnref:7&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:7&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, fut un épisode pour le moins surprenant : dans un secteur où se jouait déjà depuis des années un processus  d&amp;rsquo;informatisation qui promettait à la fois qualité de travail et gains de productivité, les travailleurs ne se plaignaient pas seulement de leurs conditions de travail et salariales mais en interrogeaient aussi le sens. En effet le secteur bancaire n&amp;rsquo;avait pas complètement terminé ce processus d&amp;rsquo;automatisation si bien que le passage à l&amp;rsquo;informatique devait passer par une forme assumée de taylorisation de travail de bureau et, par extension, une déqualification d&amp;rsquo;une partie des employés (Moussy 1988). Préalablement, une augmentation de la demande de produits bancaires résultant de la réforme Debré de 1966 (une déréglementation de la banque qui introduisit une concurrence au nombre de guichets) avait suscité une embauche en nombre d&amp;rsquo;employés dont la qualification était de niveau moyen à bas : ces mêmes employés qu&amp;rsquo;il fallait former pour parachever la modernisation de la banque tout en maîtrisant la masse et le coût salarial. À une déqualification générale correspondait alors au début des années 1970 (et ce, jusqu&amp;rsquo;au milieu des années 1980) une employabilité toute aussi concurrentielle de jeunes diplômés sur-qualifiés pour le travail demandé, alors qu&amp;rsquo;en même temps la formation interne peinait à suivre le mouvement. Mutation informatique et déréglementation furent les principales causes de ce mouvement de 1974, dont le nom est une référence aux grèves de « mai 1968 », débuté en janvier au Crédit Lyonnais puis à la Banque de France et suivi presque aussitôt et bruyamment par les employés d&amp;rsquo;autres établissements jusqu&amp;rsquo;en avril (Feintrenie 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On connaît les positions de la CFDT (Confédération française démocratique du travail) qui s&amp;rsquo;impliqua très tôt dans ce conflit du secteur bancaire. Suivant les positions d&amp;rsquo;autres syndicats en Europe, elle s&amp;rsquo;était lancée depuis quelque temps dans une réflexion de fond sur le rapport entre informatique et travailleurs. Le « mai des banques » fut un élément déclencheur qui donna lieu avec succès à un colloque en 1976 intitulé « Progrès technique, organisation du travail, conflits ». Organisé par le secteur « Action Revendicative » de la CFDT et le trio Jean-Louis Missika, Jean-Philippe Faivret &amp;ndash; alias Philippe Lemoine &amp;ndash; et Dominique Wolton, il donna lieu à une publication au Seuil : &lt;em&gt;Les dégâts du progrès. Les travailleurs face au changement technique&lt;/em&gt;. Il s&amp;rsquo;agissait de penser ce nouveau rapport à la technologie dans des secteurs d&amp;rsquo;activité très différents en prenant en compte l&amp;rsquo;impact social et économique de l&amp;rsquo;informatisation et son articulation avec l&amp;rsquo;organisation du travail. L&amp;rsquo;auteur de la préface, Edmond Maire (secrétaire général de la CFDT de 1971 à 1988), résume ainsi (Maire 1977) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il suffit d&amp;rsquo;avoir en mémoire les grandes grèves des banques et des PTT en 1974 où les OS du tertiaire sont apparus en pleine lumière, celles de Renault au Mans sur le travail à la chaîne, de Péchiney-Noguères contre le chantage technologique, d&amp;rsquo;Usinor-Dunkerque contestant la prétendue impossibilité technique d&amp;rsquo;assurer la sécurité ; et, au-delà, la mise en cause croissante du travail posté, de la dangereuse accélération du programme d&amp;rsquo;énergie nucléaire, de l&amp;rsquo;impérialisme de l&amp;rsquo;informatique et du danger qu&amp;rsquo;il fait courir aux libertés.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet « impérialisme de l&amp;rsquo;informatique » est vécu dans le monde du travail des années 1970 de deux manières. Premièrement, il s&amp;rsquo;agit de mettre en exergue l&amp;rsquo;informatique comme outil de contrôle. Mais ce contrôle n&amp;rsquo;est pas celui du contremaître ou de l&amp;rsquo;informatique de gestion. Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un contrôle qui change radicalement l&amp;rsquo;organisation même du travail parce qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;automatiser les tâches pour qu&amp;rsquo;elles deviennent des sources d&amp;rsquo;information les plus exhaustives possible. Deuxièmement, ces données ont pour effet d&amp;rsquo;intellectualiser le travail, c&amp;rsquo;est-à-dire qu&amp;rsquo;elles détachent le travail de la production. Comme le montrent les auteurs : « les tâches de contrôle et de surveillance remplacent les tâches de production. » (Missika, Faivret, and Wolton 1977, 41)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours était le même pour ce qui concernait le secteur bancaire et ajoutait la dimension supplémentaire du service rendu à la clientèle qui, considéré du point de vue de l&amp;rsquo;informatisation, présentait ce danger de la surveillance des individus (Missika, Faivret, and Wolton 1977, 101) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;informatique n&amp;rsquo;est pas seulement une « solution » aux difficultés rencontrées en raison du développement bancaire, elle est avant tout la solution patronale : pour tout autre, elle pose plus de problèmes qu&amp;rsquo;elle n&amp;rsquo;en résout. Pour le personnel, elle signifie la standardisation des opérations et la scission entre une masse déqualifiée et un petit noyau super-qualifié. Pour la clientèle, elle constitue une action commerciale anonyme et un risque pour ses libertés.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h2 id=&#34;vie-privée-inquiétudes&#34;&gt;Vie privée : inquiétudes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Choc pétrolier et crise économique, augmentation du chômage et prolétarisation intellectuelle, ont fait des années 1970 une décennie où les promesses de la technologie devenaient aussi des menaces. S&amp;rsquo;y adapter devenait un enjeu crucial pour les travailleurs : cette prise de conscience était celle de l&amp;rsquo;impact radical du changement technologique sur la société.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Démonstration de cet impact dans les représentations communes, en France, le plan « informatique pour tous » (IPT) lancé en 1985 par le ministre Laurent Fabius ne poussait pas seulement la société Thomson à des prétentions au niveau de la grande IBM. Selon les mots du ministre, ce plan entendait « donner à notre société la chance de mieux dominer l&amp;rsquo;avenir » (Fabius 1985). Le message était si bien reçu que, dans les enquêtes « Informatique pour tous », les enseignants démontraient par leurs réflexions qu&amp;rsquo;ils avaient profondément intégré le rapport entre société et informatique : pour eux le plan IPT ne représentait pas un moyen de permettre à des élèves de découvrir l&amp;rsquo;informatique, mais d&amp;rsquo;intégrer les usages déjà existants dans le domaine de l&amp;rsquo;enseignement. En somme, une nécessaire adaptation de l&amp;rsquo;école à la société (Narcy 1986) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;S&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;est pas surprenant qu&amp;rsquo;ils voient presque unanimement en elle un instrument motivant pour les élèves, il est plus étonnant qu&amp;rsquo;ils la considèrent davantage comme une « nouvelle nécessité culturelle » que comme un outil pédagogique paré des vertus du « rattrapage », de « l&amp;rsquo;individualisation » ou de la « rigueur intellectuelle ». C&amp;rsquo;est, un peu comme si l&amp;rsquo;informatique devait, avant tout, être présente dans l&amp;rsquo;enseignement parce qu&amp;rsquo;elle est présente dans la vie sociale, indépendamment de ses apports spécifiques.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pour qu&amp;rsquo;en 1985 les enseignants français puissent à ce point admettre que l&amp;rsquo;adoption générale de l&amp;rsquo;informatique dans la société pousse l&amp;rsquo;école à s&amp;rsquo;adapter aux usages, et non les créer, c&amp;rsquo;est parce que les représentations communes allaient dans le sens d&amp;rsquo;un certain déterminisme technologique : la technologie était présente et c&amp;rsquo;était à la société de s&amp;rsquo;y adapter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les critiques syndicales des transformations technologiques n&amp;rsquo;étaient pourtant que rarement technophobes. Simplement, elles avaient tendance à suivre la même idée qu&amp;rsquo;à une autonomie de la technologie (au sens de Jacques Ellul) il fallait répondre par négociations et compromis alors même que les fonctions de contrôle et de surveillance des technologies en question étaient considérées comme un instrument de pouvoir patronal. Même dans les projets où la transformation technologique pouvait paraître démocratique, l&amp;rsquo;idée qu&amp;rsquo;elle puisse être contrôlable relevait davantage de la croyance que de la soumission à un nouvel ordre capitaliste. De ce point de vue on peut mieux comprendre la construction d&amp;rsquo;une philosophie déterministe de la technique à cette période cruciale (voir section suivante).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci était d&amp;rsquo;autant plus paradoxal que le rapport entre vie sociale et informatique contenait un point particulièrement problématique depuis le milieu des années 1960 : face aux bases de données informatisées et les menaces qu&amp;rsquo;elles portaient sur la vie privée, le débat public n&amp;rsquo;a cessé de croître. Là où il fut le plus visible, ce fut sur le territoire nord-américain à partir du milieu des années 1960 pour au moins deux raisons : c&amp;rsquo;est là que s&amp;rsquo;est industrialisé l&amp;rsquo;exploitation des bases de données informatiques (Atten 2013), surtout dans les secteurs bancaires, assurantiels, et dans l&amp;rsquo;administration publique, et c&amp;rsquo;est là qu&amp;rsquo;on peut identifier dans les publications (monographies, articles et rapports) une construction de la &lt;em&gt;privacy&lt;/em&gt; à partir d&amp;rsquo;une définition juridique de la vie privée datant de la fin du XIXe siècle (&lt;em&gt;The right to be let alone&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant près de 50 ans jusqu&amp;rsquo;à nos jours (et nous pouvons gager que la question est loin d&amp;rsquo;être réglée), la construction de la &lt;em&gt;privacy&lt;/em&gt; est le fruit d&amp;rsquo;une convergence entre l&amp;rsquo;histoire technique des infrastructures informatiques, l&amp;rsquo;histoire d&amp;rsquo;une économie capitaliste de la donnée, et l&amp;rsquo;histoire de la lutte pour la protection de la vie privée dans le débat public et les pratiques de régulation gouvernementales (Masutti 2020). Face aux abus des pratiques bancaires et des sociétés de crédit constatés par les consommateurs, l&amp;rsquo;État fédéral américain mis en place le Fair Credit Information Act en 1970 puis, résultat des débats tenus au Congrès sur l&amp;rsquo;usage des banques de données publiques, le Privacy Act de 1974 fut voté à son tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les publications furent abondantes au sujet des « menaces sur la vie privée » que représentaient les bases de données. Employant une rhétorique qui emprunte chez Georges Orwell et Max Weber un appareillage conceptuel faisant planer les dangers d&amp;rsquo;une « société du dossier » à venir, des auteurs comme Alan Westin proposèrent au début des années 1970 une définition de le vie privée comme « une exigence à décider soi-même comment et quand les informations qui nous concernent peuvent être communiquées » (Westin 1967, 7). Peu à peu un courant de pensée se construisit et s&amp;rsquo;internationalisa au fur et à mesure que l&amp;rsquo;informatisation gagnait tous les secteurs économiques, que l&amp;rsquo;industrie de l&amp;rsquo;informatique devint une industrie faite de multinationales spécialisées, et que l&amp;rsquo;emploi des bases de données et des plateformes se généralisait jusqu&amp;rsquo;à configurer ce que Foster et Chesney nomment le &lt;em&gt;capitalisme de surveillance&lt;/em&gt;, fruit de la jonction historique de l&amp;rsquo;impérialisme américain, de l&amp;rsquo;économie politique et de l&amp;rsquo;industrie du numérique (Foster and McChesney 2014).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daniel J. Solove (Solove 2002), s&amp;rsquo;efforce en 2002 de synthétiser la &lt;em&gt;privacy&lt;/em&gt; en y incluant la définition « primaire » de la vie privée au sens de la Common Law américaine (le droit d&amp;rsquo;être laissé tranquille) et y ajoutant autant de contre-propositions à l&amp;rsquo;économie de la surveillance : l&amp;rsquo;accès limité à la personne, le droit au secret, le contrôle des renseignements personnels, etc. Et c&amp;rsquo;est en 2014 avec les Révélation d&amp;rsquo;Edward Snowden que le monde apprit que malgré les nombreux débats et lois promulguées durant des années, des agences publiques et des entreprises multinationales et monopolistique de l&amp;rsquo;économie numérique avaient organisé un vaste espionnage de masse à l&amp;rsquo;échelle de la planète.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La construction de la &lt;em&gt;privacy&lt;/em&gt; est le fruit de plus 50 ans de combats, de revendications et de créativité juridique. Si bien que l&amp;rsquo;avènement tant craint de la « société du contrôle » (de décider, d&amp;rsquo;agir, de penser, d&amp;rsquo;être) est surtout le fruit d&amp;rsquo;un imaginaire collectif tandis que la surveillance est devenue le moteur même de l&amp;rsquo;économie, translation de la surveillance des process de production de l&amp;rsquo;entreprise à la surveillance comportementale des consommateurs, ordonnancement des modèles monopolistiques et exploitation des données dans un contexte hautement concurrentiel dominé par le marketing et les objectifs de rentabilité (Zuboff 2019).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces débats sur la surveillance donnèrent lieu à de nombreuses études. Les &lt;em&gt;surveillances studies&lt;/em&gt; plongent leurs racines dans cette histoire des années 1970 où l&amp;rsquo;on commençait à interroger notre rapport à l&amp;rsquo;informatique sous l&amp;rsquo;angle de l&amp;rsquo;exploitation de la donnée. Dans la mesure où des données peuvent être extraites de nos comportements pour être traitées de manière automatisée afin de créer de la valeur, les comportements peuvent être alors considérés comme des ressources primaires. Cette assimilation du comportement implique deux choses : la première est un déplacement du concept de comportement qui n&amp;rsquo;est plus seulement la manifestation, compréhension et l&amp;rsquo;anticipation des actions pour un observateur, mais la transformation de cette manifestation en indicateurs quantifiables et assimilables par la machine, c&amp;rsquo;est à dire les &lt;em&gt;données personnelles&lt;/em&gt;. La seconde, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;idée que l&amp;rsquo;avancement technologique permet la multiplication des indicateurs, l&amp;rsquo;accroissement des données quantifiables, et le passage de l&amp;rsquo;anticipation à la prédictibilité : le degré d&amp;rsquo;intrusion dans la vie privée ne s&amp;rsquo;évalue plus seulement en fonction de l&amp;rsquo;observateur mais en fonction de la technologie mobilisée pour cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En réponse à l&amp;rsquo;électronicisation de la vie privée et l&amp;rsquo;algorithmisation du traitement des données personnelles, les combats pour la vie privée ne se placent plus seulement sur terrain du droit, mais confrontent le droit et la technologie selon deux tendances possibles. La première consiste à maintenir une tradition contractualiste, celle que les philosophes du droit comme John Rawls ont travaillé durant les années 1970 (Rawls 1997) en articulant éthique et justice, où la liberté individuelle prévaut. C&amp;rsquo;est ce qui permet d&amp;rsquo;expliquer pourquoi les voix les plus retentissantes comme Allan Westin utilisaient cette double rhétorique du repoussoir orwellien (le totalitarisme contre les libertés) et du repoussoir weberien (la société du dossier,
la bureaucratie contre une perspective américanisante d&amp;rsquo;un national-libéralisme supposé de Max Weber (Draus 1995)). La seconde constitue une réaction à la quantification par une institutionnalisation de la vie privée, la &lt;em&gt;privacy&lt;/em&gt; : la sanctuarisation de la vie privée serait le fondement d&amp;rsquo;un nouvel équilibre entre la société et ses institutions, le droit et une économie capitaliste qui implique l&amp;rsquo;usage illimité des technologies au nom de la rentabilité et du profit illimité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À ceci près que pendant que les luttes pour la vie privée s&amp;rsquo;organisaient sur de multiples fronts (l&amp;rsquo;État intrusif, les banques, le marketing, etc.), on admettait que le questionnement sur la technologie était une affaire de philosophie et non pas d&amp;rsquo;usages puisque le déterminisme technologique ambiant appelait de ses vœux l&amp;rsquo;informatisation de la société et sa projection vers un avenir prometteur. Face au « progrès technologique », il y avait comme un parfum de défaite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce rapport à la vie privée, est un trait caractéristique d&amp;rsquo;une société moderne qui, dans son rapport à la technique, en vient à sacraliser ce qui cristallise les transformations sociales. Ainsi l&amp;rsquo;État n&amp;rsquo;est pas seulement un système de gouvernance fait de dispositifs juridiques, moraux, ou policiers. L&amp;rsquo;État moderne est un État sacralisé dans la mesure où il est peut être assimilé à une entreprise de sécularisation des concepts religieux (Schmitt 1988 ; Aron 1944). Cet exemple est le plus évident. Cependant, selon les points de vue, d&amp;rsquo;autres aspects de notre modernité sont réputés sacralisés. Ainsi la fétichisation de la marchandise selon Guy Debord, qui montre de quelle façon l&amp;rsquo;idéologie capitaliste est communément cautionnée (Debord 1992). Il reprend ainsi l&amp;rsquo;idée de Karl Marx qui montrait que le rapport entre recherche du bonheur et bien matériel passait par l&amp;rsquo;illusion qu&amp;rsquo;une marchandise avait une valeur par elle-même&lt;sup id=&#34;fnref:8&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:8&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Le thème traverse aussi toute l&amp;rsquo;œuvre de Jacques Ellul qui, de manière rétroactive, montre que la technique en désacralisant le monde (nature comme spiritualité) est devenue par un effet de renversement le seul recours de l&amp;rsquo;homme au sacré, la technique sacralisée (Ellul 1954).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la vie privée comme ressource numérique relève aussi d&amp;rsquo;un autre thème philosophique, plus ontologique, celui de l&amp;rsquo;arraisonnement heideggerien (Heidegger 1958). Si on suit ce philosophe, la technique moderne n&amp;rsquo;est plus l&amp;rsquo;art, elle est devenue ce rapport paradoxal entre la volonté de puissance et l&amp;rsquo;exercice technique, soumission de l&amp;rsquo;homme à son destin technicien, non plus sujet mais être technique, par l&amp;rsquo;instrumentalisation, l&amp;rsquo;arraisonnement du monde qu&amp;rsquo;il ne peut plus voir que comme une ressource. Les Jacques Ellul ou Guy Debord ont en réalité cherché à montrer que l&amp;rsquo;homme pouvait encore échapper à ce destin funeste en prenant conscience ici de la prégnance de l&amp;rsquo;idéologie capitaliste et là d&amp;rsquo;une autonomie de la
technique (hors de l&amp;rsquo;homme). Cependant, on ne peut s&amp;rsquo;empêcher de penser que l&amp;rsquo;extraction de données à partir de la vie privée est une forme d&amp;rsquo;arraisonnement poussé à l&amp;rsquo;extrême, sur l&amp;rsquo;homme lui même, désormais objet de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours du déterminisme technologique qui implique que la société doit s&amp;rsquo;adapter à la technique prend une dimension tout à fait nouvelle dans le contexte de l&amp;rsquo;informatisation de la société. À travers l&amp;rsquo;histoire de la « Révolution Informatique », ce cauchemar heideggerien est né d&amp;rsquo;un discours aliénant, où l&amp;rsquo;ordinateur devient l&amp;rsquo;artefact central, et contre lequel la simple accusation d&amp;rsquo;aliénation technologique n&amp;rsquo;est plus suffisante pour se prémunir des dangers potentiels de cette désormais profonde acculturation informatique. Les combats pour la vie privée, loin d&amp;rsquo;être technophobes, sont autant de manifestations de l&amp;rsquo;inquiétude de l&amp;rsquo;homme à ne pouvoir se réapproprier la logique autonome de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;la-grande-conjecture&#34;&gt;La grande conjecture&lt;/h2&gt;
&lt;h3 id=&#34;le-déterminisme-est-une-tradition&#34;&gt;Le déterminisme est une tradition&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si on a longtemps accusé à tort Jacques Ellul d&amp;rsquo;être déterministe, c&amp;rsquo;est pour deux raisons. D&amp;rsquo;abord parce que c&amp;rsquo;est un trait caractéristique de sa pensée que de montrer que la technique est déterminante dans les transformations sociales. Cependant cela n&amp;rsquo;implique pas pour autant que tout fait social soit explicable par la technique. Au contraire, ce qui alarme Ellul c&amp;rsquo;est justement que cette technicisation de la société est en train de se produire, et que la technique moderne devient autonome (et l&amp;rsquo;est déjà depuis un certain temps au moment où il écrit).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;autre raison, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;adoption de la pensée de Ellul aux État-Unis par une importante diffusion de son livre &lt;em&gt;La Technique ou l&amp;rsquo;enjeu du siècle&lt;/em&gt; (Ellul 1954) sous le titre &lt;em&gt;The technological society&lt;/em&gt;, publié en 1964 et introduit par l&amp;rsquo;éminent sociologue Robert K. Merton et sur les conseils d&amp;rsquo;Aldous Huxley (Ellul 1964, sec. 1). Dans sa préface, R. K. Merton le compare à Oswald Spengler et Lewis Mumford, et soutient qu&amp;rsquo;Ellul « propose un système de pensée qui, moyennant quelques modifications critiques, peut nous aider à comprendre les forces qui se cachent derrière le développement de la civilisation technique qui est la nôtre ». Certes la société se technicise, la délibération devient rationalisation-quantification, l&amp;rsquo;économie devient pure concentration de capital et planification forcenée où l&amp;rsquo;analyse laisse place à la technique, tout ceci est contenu dans l&amp;rsquo;œuvre d&amp;rsquo;Ellul, et Merton le remarque  bien. Mais au-delà d&amp;rsquo;une mise en garde contre le réflexe technophobe, c&amp;rsquo;est aussi d&amp;rsquo;une lecture techniciste de l&amp;rsquo;histoire qu&amp;rsquo;Ellul nous invite à se méfier (même si la technique joue malgré tout chez Ellul un rôle primordial et presque normatif dans sa propre lecture de l&amp;rsquo;histoire). L&amp;rsquo;absorption de l&amp;rsquo;œuvre d&amp;rsquo;Ellul aux États-Unis a certainement été en quelque sorte victime de cette lecture trop techniciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&amp;rsquo;historien Merritt Roe Smith, après avoir travaillé des années sur l&amp;rsquo;histoire des techniques en Amérique, montre à quel point le déterminisme technologique imprègne la culture américaine au moins depuis le XVIIIe siècle (M. R. Smith 1994). Les visions technocratiques issues des discours politiques impliquent ainsi depuis des centaines d&amp;rsquo;années l&amp;rsquo;idée que les innovations technologiques ne sont pas seulement des illustrations du « progrès en marche » mais sont autant de preuves de cette marche du progrès, en particulier dans notre quotidien. Selon M. R. Smith cette vision s&amp;rsquo;est disséminée dans toutes les sphères intellectuelles, des politiques aux écrivains en passant par les grands industriels. L&amp;rsquo;avènement de la publicité au début du
XXe siècle marqua un virage décisif : le progrès n&amp;rsquo;était plus simplement le synonyme de l&amp;rsquo;espoir industriel, la technologie était « devenue la cause du bien-être humain ». Face à ce refrain si profondément intégré, les auteurs les plus critiques tel Henri D. Thoreau qui prétendait (avant Heidegger) que les hommes étaient « devenus les outils de leurs outils » (Thoreau 1922), ont pu laisser un héritage littéraire pertinent. Cependant, d&amp;rsquo;après M. R. Smith, ce furent trois auteurs qui produisirent aux États-Unis un appareillage critique central, bien que contenant encore des bribes de déterminisme puisqu&amp;rsquo;ils reconnaissent implicitement que la technique est une force agissante qui modèle l&amp;rsquo;histoire : « Lewis Mumford, Jaques Ellul et Langdon Winner ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dès lors, que peut-on opposer à des siècles où le paradigme dominant implique de penser toute avancée technique comme un déterminant social décisif, central, voire absolu ? On sait bien depuis l&amp;rsquo;avènement des STS que ce n&amp;rsquo;est pas le cas mais encore une fois nous cherchons ici à comprendre le discours dominant qui n&amp;rsquo;est manifestement pas celui de l&amp;rsquo;historien éclairé mais auquel il est finalement toujours soumis. De fait, aux États-Unis comme en Europe, le mantra récité durant les trente années qui suivent l&amp;rsquo;apparition de l&amp;rsquo;industrie informatique est celui qui tient l&amp;rsquo;ordinateur comme une technologie clé de l&amp;rsquo;histoire. Ce peut être le résultat, pour reprendre la pensée de Bernard Stiegler, que la technologie a toujours été pensée d&amp;rsquo;après la tradition antique comme un « dehors » auquel répondait le « dedans » de la philosophie, le savoir, la connaissance dont la technique n&amp;rsquo;est au plus qu&amp;rsquo;un dérivé auxiliaire. Or, avec l&amp;rsquo;avènement de l&amp;rsquo;ordinateur et de la mise en réseau des machines, c&amp;rsquo;est la communication et donc le langage, véhicule de ce « dedans », qui s&amp;rsquo;est mis à dépendre fondamentalement de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les historiens dans leurs travaux plus récents ne furent pas exempts de cette manière de considérer la technique comme un déterminant, certes rarement unique ou exclusif, mais autonome, même lorsqu&amp;rsquo;ils attribuaient un rôle décisif aux interactions sociales et aux acteurs des transformations techniques. Par exemple l&amp;rsquo;historien Paul E. Ceruzzi, dans la conclusion de sa grande histoire de l&amp;rsquo;informatique moderne, revient sur cette modernité. Il l&amp;rsquo;exprime comme un processus autonome de remplacement d&amp;rsquo;une technologie par une autre. Pour lui, l&amp;rsquo;histoire des ordinateurs et des réseaux est celle de deux prises de contrôle successives de l&amp;rsquo;analogique par le numérique. La première a été identifiée au début des années 1970 lorsque les ordinateurs
ont remplacé les circuits électroniques analogiques par la programmation et la miniaturisation. La seconde est Internet, mariage de tout le secteur des communications avec l&amp;rsquo;informatique en lieu et place des télécommunications analogiques. Une prise de contrôle validée « par tout le spectre politique et culturel, par Newt Gingrich, Al Gore, Stewart Brand, feu Timothy Leary, la &amp;lsquo;génération X&amp;rsquo; et de nombreuses autres personnes » (Ceruzzi 1998, 347).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, au cours des années 1960 et 1970, la manière dont on concevait la dynamique du changement technologique était le résultat de l&amp;rsquo;observation de ce qui était en train de se passer dans l&amp;rsquo;industrie : la spécialisation toujours plus croissante des entreprises, et en particulier l&amp;rsquo;apparition des entreprises dites de « haute technologie » ou « de pointe », et l&amp;rsquo;informatisation de cette industrie qui permettait d&amp;rsquo;accroître la production et travailler en réseau (là où Ford maîtrisait sa chaîne de A à Z suivant un vieux modèle, les secteurs les plus technologiquement avancés travaillaient la coopération).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce changement permettait d&amp;rsquo;appréhender différemment le déterminisme technologique. Ce fut le cas de Robert L. Heilbronner qui publia un article de référence en posant la question frontalement : les machines font-elles l&amp;rsquo;histoire (Heilbroner 1967) ? Il montre que si la technologie influence l&amp;rsquo;ordre social, il y a comme un processus d&amp;rsquo;aller et retour entre l&amp;rsquo;innovation et un aspect fondamental de l&amp;rsquo;organisation sociale, la production. C&amp;rsquo;est pourquoi on peut qualifier le déterminisme de R. L . Heilbronner de « déterminisme doux ». En effet, pour lui, ce qui fait que les développements technologiques sont prévisibles, ce n&amp;rsquo;est pas parce qu&amp;rsquo;ils sont les fruits d&amp;rsquo;une application mécanique de la science sur la technique, mais le résultat d&amp;rsquo;une organisation de la production adéquate pour atteindre un stade supérieur de technologie : division du travail, spécialisation des industries et coopération. Et cette organisation est elle-même dépendante du capital mobilisé pour atteindre une congruence efficace entre les fonctions industrielles diversifiées et coopérantes. Le capitalisme autant que la science conditionne la production technologique, ce qui fait de la technologie un médiateur social qui définit les caractéristiques de la société où elle se développe : la composition de la population active (spécialisations, compétences) et l&amp;rsquo;organisation hiérarchique du travail. Si bien que dans l&amp;rsquo;histoire récente du capitalisme, là où J. Ellul pointait une technique qui s&amp;rsquo;autonomise, R. L. Heilbronner montre que si le capitalisme est le stimulant d&amp;rsquo;une technologie de production, l&amp;rsquo;expansion de la technologie dans le système de marché prend un aspect automatique à bien des égards parce que production devient synonyme de production technologique dans un système concurrentiel et de course à l&amp;rsquo;innovation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Choisir entre antériorité ou postériorité de la technique par rapport au changement social devient un problème qui a fait son temps. La question est de savoir comment la technique est conçue comme un intermédiaire entre capitalisme-productivisme et changement social. Cependant, hors de l&amp;rsquo;ombre de ce tout technique, l&amp;rsquo;historien Lewis Mumford proposait quasi simultanément à la parution de l&amp;rsquo;article de R. L Heibronner, encore une autre manière d&amp;rsquo;envisager la technique dans &lt;em&gt;Le mythe de la machine&lt;/em&gt; (Mumford 1973). Reléguant le couple capitalisme-machinisme au rang d&amp;rsquo;épisode négligeable dans l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;humanité, Mumford resitue le rapport à la technique sur le temps long, depuis la préhistoire et l&amp;rsquo;émergence des États et des régimes de gouvernement où la technique apparaît comme le véhicule du pouvoir, une &lt;em&gt;mégamachine&lt;/em&gt; (c&amp;rsquo;est ce qu&amp;rsquo;un Serge Latouche affirmera plus tard (Latouche 1995) en
assimilant technique et culture&lt;sup id=&#34;fnref:9&#34;&gt;&lt;a href=&#34;#fn:9&#34; class=&#34;footnote-ref&#34; role=&#34;doc-noteref&#34;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;). Mieux encore, pour L. Mumford, le rôle de la technique avait largement été fantasmé et cette dissonance entre société et technique, il l&amp;rsquo;avait déjà expliqué dans &lt;em&gt;Technique et civilisation&lt;/em&gt; en 1934 en ces termes (Mumford 1950, 35) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;En fait, la nécessité de promouvoir sans cesse des changements et des améliorations &amp;mdash; ce qui est la caractéristique du capitalisme &amp;mdash; a introduit un élément d&amp;rsquo;instabilité dans la technique et empêché la société d&amp;rsquo;assimiler ces perfectionnements et de les intégrer dans des schémas sociaux appropriés.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais dans la (ou les) mégamachine(s) qu&amp;rsquo;il décrit en 1967, tout est déjà compris : division du travail, exploitation des classes, pouvoir centralisé, puissance militaire, logique impérialiste&amp;hellip; sans pour autant fermer la porte à une reconquête possible de la machine ou plutôt cette « mégatechnologie » qui, aux mains d&amp;rsquo;une minorité de puissants menace les individus en les enfermant dans un régime fonctionnel fait de contrôle et d&amp;rsquo;automatismes. Au moment où étaient en train de naître les réseaux de communication numérique, et alors même qu&amp;rsquo;on avait déjà assimilé des modèles théoriques de tel réseaux, notamment grâce aux travaux de Ted Nelson (qui invente l&amp;rsquo;hypertexte) en 1965, la possibilité de mettre en relation les individus était en même temps la possibilité de se sortir éventuellement de la dynamique de la mégamachine qui instrumentalise la technique. L. Mumford déclarera ainsi en 1972 (Mumford
2014) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;(&amp;hellip;) l&amp;rsquo;objectif majeur de la technique n&amp;rsquo;est ni d&amp;rsquo;étendre encore le domaine de la machine, ni d&amp;rsquo;accélérer la transformation des découvertes scientifiques en inventions rentables, ni d&amp;rsquo;accroître la production de nouveautés technologiques changeantes et de modes dictatoriales; ce n&amp;rsquo;est pas non plus de placer toutes les activités humaines sous la surveillance et le contrôle de l&amp;rsquo;ordinateur &amp;ndash; en bref, ce n&amp;rsquo;est pas de riveter les parties de la mégamachine planétaire encore indépendantes de manière à ce qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;y ait plus moyen de s&amp;rsquo;en échapper. Non: la tâche essentielle qui incombe aujourd&amp;rsquo;hui à tous les intermédiaires humains, et surtout à la technique, est de restituer les qualités autonomes de la vie à une culture qui, sans elles, ne pourra pas survivre aux forces destructrices et irrationnelles qu&amp;rsquo;ont déclenchées ses réalisations mécaniques initiales.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette possibilité entr&amp;rsquo;ouverte, elle fut sans doute comprise par bien des acteurs de l&amp;rsquo;élaboration commune d&amp;rsquo;un agrégat technique qui sera nommé Internet. C&amp;rsquo;est très certainement cette ré-appropriation de la technologie qui a motivé les hackers du projet Community Memory et bien d&amp;rsquo;autres initiatives du genre, et qui donnèrent lieu à une économie de services et un choix qui fit de L. Mumford une Cassandre des temps modernes.&lt;/p&gt;
&lt;h3 id=&#34;réseaux-démocratie-capital&#34;&gt;Réseaux, démocratie, capital&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On attribue généralement la naissance d&amp;rsquo;Internet à la mise en œuvre combinée de projets militaires et civils aux États-Unis à la fin des années 1960. Sans revenir sur cette histoire maintes fois racontée, il y a plusieurs aspects que nous devons prendre en compte dans la manière dont l&amp;rsquo;usage des technologies de réseau s&amp;rsquo;étendit à travers la société.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, les réseaux informatiques sont le résultat d&amp;rsquo;une combinaison d&amp;rsquo;ordinateurs, de systèmes d&amp;rsquo;exploitation et de protocoles de communication. Des ordinateurs, avant tout, puisque le projet initial de l&amp;rsquo;ARPA (pour l&amp;rsquo;exprimer simplement : construire un réseau résilient) comportait une alliance très forte avec une entreprise issue du MIT nommée BBN (créé par les professeurs Leo Beranek et Richard Bolt, rejoints ensuite par un de leurs étudiants, Robert Newman) qui elle même entretenait des liens historiques avec DEC (Digital Equipment Corporation), productrice d&amp;rsquo;ordinateurs type PDP pour une grande partie des instituts de recherche. Bien que DEC ne fut pas la seule entreprise concernée, le développement ultérieur des mini-ordinateurs de type PDP-11 puis le passage à des architectures 32 bits, la baisse des coûts de production, jouèrent un rôle décisif dans le développement du marché des mini-ordinateurs et leur mise en réseau. L&amp;rsquo;arrivée de systèmes d&amp;rsquo;exploitation à temps partagé (dont CTSS &amp;ndash; Compatible Time-Sharing System &amp;ndash; fut l&amp;rsquo;un des projets phare au MIT, avec pour successeur le projet Multics) fut l&amp;rsquo;une des conditions à réunir pour permettre aux utilisateurs de se connecter à plusieurs sur un ordinateur. Ces créations furent associées à d&amp;rsquo;autres concepts théoriques et applicatifs tels la commutation de paquets (un sujet que Paul Baran avait initié au début des années 1960), ou, de manière structurée, la suite de protocoles TCP/IP (travaillée par Bob Kahn au début des années 1970).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces exemples ne montrent qu&amp;rsquo;une petite partie de l&amp;rsquo;ensemble nommé Internet, et qui n&amp;rsquo;est lui-même que la partie de réseaux de réseaux accessible au public. Des premières recherches conceptuelles qui s&amp;rsquo;agrégèrent jusqu&amp;rsquo;aux réseaux opérationnels, les technologies de base d&amp;rsquo;Internet ont été développées sur une trentaine d&amp;rsquo;années et ne cessent d&amp;rsquo;évoluer. De plus, cet agrégat n&amp;rsquo;est pas qu&amp;rsquo;un amalgame de technologies, il est le fruit de bien des aspects relationnels entre acteurs et groupes d&amp;rsquo;acteurs, institutions et entreprises. De ces convergences découla la concrétisation de la notion de &lt;em&gt;computer utility&lt;/em&gt;, c&amp;rsquo;est-à-dire un modèle économique de service : mise à disposition de ressources informatiques (puissance de calcul) et gestion d&amp;rsquo;infrastructures (Garfinkel 1999). Ce modèle fut pensé dès le début des années 1960 mais l&amp;rsquo;arrivée de l&amp;rsquo;informatique en réseau lui donna corps, et avec cela tout un discours sur la transformation sociale qui, en un sens radicale, supposait que la technologie recelait en elle et de manière positive les ingrédients de cette transformation, comme si elle ne relevait d&amp;rsquo;aucune pensée préalable. Or, ce n&amp;rsquo;était évidemment pas le cas. Nous l&amp;rsquo;avons vu avec la pensée hacker, et comme l&amp;rsquo;a brillamment montré Fred Turner à travers des hommes comme Stewart Brand et &lt;em&gt;The WELL&lt;/em&gt;, il en va ainsi de la majorité des acteurs principaux qui ont construit l&amp;rsquo;économie de la Silicon Valley sur l&amp;rsquo;idée que les technologies apportent les réponses à tous les « grands problèmes du monde ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les réseaux et leurs infrastructures ne sont pas seulement le substrat technique sur lequel s&amp;rsquo;est développée l&amp;rsquo;économie numérique. Nombre d&amp;rsquo;acteurs qui ont construit cette économie partageaient une vision commune du rapport entre société et technique que l&amp;rsquo;on pourrait qualifier de solutionniste. Ils marquèrent sur plusieurs décennies le point de basculement principal dans le processus d&amp;rsquo;informatisation de la société : les ordinateurs n&amp;rsquo;étaient pas qu&amp;rsquo;une extension du machinisme dont l&amp;rsquo;objectif était d&amp;rsquo;augmenter notre production et améliorer notre bien-être. Ils allaient plutôt nous permettre de changer le monde et pour cela, il était impératif que la société accepte le rôle calculatoire de l&amp;rsquo;ordinateur comme le maillon principal des processus de décision et d&amp;rsquo;action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, ce n&amp;rsquo;était pas le point de vue de tous les hackers. Cependant, comme le montre Fred Turner, le déplacement de la contre-culture hippie associé à la logique industrielle et au libéralisme a créé un certain anti-autoritarisme qui s&amp;rsquo;est lui-même structuré en ce que nous pouvons identifier comme un « libertarianisme californien ». Le couple technologie-capital que mentionnait R. L. Heilbronner a fini par captiver cette contre-culture au point que la plupart de ces ingénieurs hétérogènes (si on les considère du point de vue acteur-réseau) on fait le choix de l&amp;rsquo;aventure entrepreneuriale. C&amp;rsquo;est au début des années 1980 que d&amp;rsquo;autres ont au contraire commencé à y voir les déséquilibres économiques et éthiques et investirent alors le modèle du logiciel libre, comme nous le verrons plus loin. Toujours est-il qu&amp;rsquo;Internet devenait l&amp;rsquo;El-Dorado de l&amp;rsquo;économie de service, point de jonction entre l&amp;rsquo;encapacitation sociale et le cercle vertueux du capital et de l&amp;rsquo;innovation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin des années 1970 et le début des années 1980 furent des moments propices à la construction de cette représentation d&amp;rsquo;Internet et de l&amp;rsquo;économie de services. Cette période connut non seulement l&amp;rsquo;arrivée de l&amp;rsquo;ordinateur personnel sur le marché de la consommation de masse mais aussi la consolidation des systèmes de gestion de bases de données, et une assimilation unanime de l&amp;rsquo;informatique à la fois par les entreprises de tous les secteurs d&amp;rsquo;activité et les administrations publiques. Ainsi, en 1978, dans son &lt;em&gt;best seller&lt;/em&gt; intitulé &lt;em&gt;The Wired Society&lt;/em&gt; (Martin 1978) (récompensé du Pullizer), James Martin pouvait bénéficier d&amp;rsquo;un terrain d&amp;rsquo;étude extrêmement favorable sur ce qu&amp;rsquo;il a nommé les « autoroutes des télécommunications ». Il ne s&amp;rsquo;agissait plus de supposer le développement futur des usages et de leurs implications dans la société, mais de faire un premier point sur ce qu&amp;rsquo;avait changé la haute disponibilité de l&amp;rsquo;information. Huit ans plus tôt, dans un précédent ouvrage co-écrit avec Adrian Norman, &lt;em&gt;The Computerized Society&lt;/em&gt; (Martin and Norman 1970) il s&amp;rsquo;agissait de prévenir des dangers potentiels de l&amp;rsquo;omniprésence des algorithmes dans les systèmes décisionnels : à partir du moment où un système est informatisé, la quantification devient la seule manière de décrire le monde. 0r la veille des années 1980, son analyse n&amp;rsquo;avait guère changé : le danger ne peut provenir que de ce que l&amp;rsquo;homme fera des techniques à sa disposition mais elles sont libératrices par essence, leur utilité l&amp;rsquo;emporte sur l&amp;rsquo;adversité. Il devenait le futurologue qui mettait fin aux craintes de l&amp;rsquo;avènement d&amp;rsquo;une société Orwellienne : la diversité des informations et leur accessibilité sur les autoroutes de télécommunication devait agir comme une garantie à l&amp;rsquo;encontre de la manipulation mentale et de l&amp;rsquo;autoritarisme. Les promesses de l&amp;rsquo;accès illimité aux contenus éducatifs et du partage des connaissances devaient constituer l&amp;rsquo;antithèse des régimes totalitaires qui restreignent et contrôlent les communications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment comprendre ce revirement qui, à nos yeux contemporains et compte-tenu de ce que nous savons de la surveillance en démocratie, passe aussitôt pour de la naïveté ? En démocratie, l&amp;rsquo;information et le partage d&amp;rsquo;information est un élément décisif de l&amp;rsquo;épanouissement d&amp;rsquo;une société. Pense-t-on pour autant que, développés en majeure partie dans des pays démocratiques et propagés par les vertus de l&amp;rsquo;économie libérale, les réseaux de communication numériques ne pourraient servir que des objectifs démocratiques ? Il est compréhensible que leur avènement ait tant bousculé les organisations que cette révolution ait un temps occulté le fait que l&amp;rsquo;analogie n&amp;rsquo;est pas fondée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La même année, en 1978, Murray Turoff et Roxanne Hiltz publient &lt;em&gt;The Network Nation&lt;/em&gt; (Turoff and Hiltz 1994), un livre aux conséquences souvent mal connues mais qui consacra le domaine des communications en ligne comme la technologie-clé censée révolutionner la vie sociale et intellectuelle. M. Turoff avait inventé un système de conférence électronique pour le gouvernement américain afin de communiquer en temps de crise. Initiateur du concept de Communication médiée par ordinateur (computer-mediated conferencing, CMC), il continua avec Roxanne Hiltz, qui devint son épouse, à développer son système électronique d&amp;rsquo;échanges d&amp;rsquo;informations jusqu&amp;rsquo;à aboutir à une présentation exhaustive de ce que signifie vraiment communiquer à distance par ordinateurs interposés : échanges de contenus (volumes et vitesse), communication sociale-émotionnelle (les émoticônes), réduction des distances et isolement, communication synchrone et asynchrone, retombées scientifiques, usages domestiques de la communication en ligne, etc. Récompensés en 1994 par l&amp;rsquo;EFF Pioneer Award, on considère aujourd&amp;rsquo;hui Murray Turoff et Roxanne Hiltz comme les « parents » des systèmes de forums et de chat massivement utilisés aujourd&amp;rsquo;hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour eux, dans la mesure où les réseaux et leurs infrastructures continuent de se développer, la Network Nation ne demande qu&amp;rsquo;à éclore, aboutissant à un « village planétaire », concrétisation de la pensée de Marshall McLuhan, où « la technologie en viendra probablement à dominer la communication internationale » (Turoff and Hiltz 1994, 25). À l&amp;rsquo;aide de nombreuses études de cas, ils démontrent combien l&amp;rsquo;organisation sociale (dont l&amp;rsquo;éducation et le travail à distance) et les modèles de décision collective peuvent être structurés autour des télécommunications numériques. De l&amp;rsquo;extension du modèle de démocratie participative asynchrone et obtention de consensus par conférence téléphonique (Etzioni, Laudon, and Lipson 1975), la récolte de l&amp;rsquo;opinion publique dans les Community Centers de Hawaï en 1978, jusqu&amp;rsquo;au test grandeur nature du Public Electronic Network de Santa Monica, Murray Turoff et Roxanne Hiltz montrent à quel point la démocratie participative par réseaux de communication pourrait même bousculer radicalement la démocratie représentative qui, elle, est basé sur une participation indirecte. Sans apporter vraiment de réponse à cette question, il reste que les auteurs livrent à ce moment-là une conception selon laquelle la technique est à même de conditionner la vie publique. Les choix relatifs à la régulation des usages sont désormais écrits (Turoff and Hiltz 1994, 400) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le domaine des communications numériques a atteint un point où ce n&amp;rsquo;est plus la technologie, mais les questions de politique, de droit et de réglementation qui détermineront le degré de bénéfice que la société en tirera. Si nous extrapolons les tendances actuelles, des aspects tels que les utilisations publiques peuvent être artificiellement retardés de plusieurs décennies (&amp;hellip;)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui devra arriver arrivera, et cela tient intrinsèquement à la nature même des technologies de communication (Turoff and Hiltz 1994, 401) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure où les communications humaines sont le mécanisme par lequel les valeurs sont transmises, tout changement significatif dans la technologie de cette communication est susceptible de permettre ou même de générer des changements de valeur.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Communiquer avec des ordinateurs, bâtir un système informatisé de communication sociale-émotionnelle ne change pas seulement l&amp;rsquo;organisation sociale, mais dans la mesure où l&amp;rsquo;ordinateur se fait de plus en plus le support exclusif des communications (et les prédictions de Turoff s&amp;rsquo;avéreront très exactes), la communication en réseau fini par déterminer nos valeurs. C&amp;rsquo;est en cela que la conjecture selon laquelle l&amp;rsquo;ordinateur est une technologie déterminante est une conjecture qui prend une dimension heuristique à la fin des années 1970. Et c&amp;rsquo;est la raison pour laquelle à cette époque l&amp;rsquo;ordinateur passe si difficilement sous le feu des critiques : on lui préfère l&amp;rsquo;analyse du machinisme ou les références anciennes à la domination de l&amp;rsquo;outil de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la sphère intellectuelle américaine, plus versée dans la littérature que dans les modèles de systèmes d&amp;rsquo;information, on retrouve l&amp;rsquo;adhésion à ce discours. Les enjeux humanistes qu&amp;rsquo;il soulève devenaient parfaitement audibles aux oreilles des non-techniciens. C&amp;rsquo;est le cas de Jay David Bolter qui, bien que formé à l&amp;rsquo;informatique, n&amp;rsquo;en était pas moins professeur de littérature soucieux de l&amp;rsquo;avenir culturel à l&amp;rsquo;âge informatique. En 1984, il écrivit un autre &lt;em&gt;best seller&lt;/em&gt; intitulé &lt;em&gt;Turing&amp;rsquo;s Man: Western Culture in the Computer Age&lt;/em&gt; (Bolter 1984). Pour lui, si l&amp;rsquo;ordinateur est une technologie déterminante, ce n&amp;rsquo;est pas parce que l&amp;rsquo;usage de la technique change les valeurs, mais c&amp;rsquo;est parce que l&amp;rsquo;ordinateur est comparable à la machine à vapeur ou à l&amp;rsquo;horloge qui, selon lui, ont révolutionné notre représentation du monde en redéfinissant notre rapport au temps, à la mémoire, à la logique, à la créativité, au langage&amp;hellip; Bien que nous puissions en dire autant de bien d&amp;rsquo;autres techniques. En fait, si on se fie à J. D. Bolter, ces dernières sont déterminantes parce qu&amp;rsquo;elles se situent haut sur une sorte d&#39;« échelle de la détermination technologique ». Comme toutes les révolutions, la révolution informatique se mesure à l&amp;rsquo;aune de ses dangers et de la pensée critique qui s&amp;rsquo;en empare. Pour J. D. Bolter, l&amp;rsquo;âge informatique est un âge où le risque est grand de perdre l&amp;rsquo;humanisme occidental en le noyant dans une quantification de nos vies par le traitement des données informatiques. Et si la tradition humaniste est à ce point en danger, ce serait parce que la technologie a toujours déterminé la pensée. L&amp;rsquo;ordinateur suit la même voie séculaire (Bolter 1984, 36) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le scientifique ou le philosophe qui travaille avec de tels outils électronique pensera différemment que ceux qui travaillaient sur des bureaux ordinaires, avec du papier et des crayons, avec des stylets et des parchemins, ou du papyrus. Il choisira des problèmes différents et trouvera des solutions différentes.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Là encore, tout comme dans le livre de James Martin, on se situe bien loin des craintes d&amp;rsquo;un futur Orwellien, mariage entre technologie et totalitarisme : le côté rassurant de la technologie, aussi révolutionnaire qu&amp;rsquo;elle soit, c&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;elle se présente désormais comme un « déjà-là » et détermine ce que sera « l&amp;rsquo;homme de Turing ». Un état de fait qu&amp;rsquo;on ne peut qu&amp;rsquo;accepter et en trouver les avantages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là où Lewis Mumford voyait entr&amp;rsquo;ouverte la porte de sortie du déterminisme, J. D. Bolter la referme avec la plus grande candeur : il appartiendrait à chacun de savoir conserver la part d&amp;rsquo;humanisme dans un monde fait par la technique et pour la technique. Mais là encore, tout comme beaucoup ont mal lu J. Elllul, beaucoup ont fait l&amp;rsquo;erreur de ne pas comprendre que la mégamachine moderne n&amp;rsquo;est pas toute entière issue de la technique ou de la pensée technocratique. Il faudra plusieurs années entre la fin des années 1960 et le début des années 1990 pour que, à travers le ronronnement permanent des discours sur les bienfaits de l&amp;rsquo;innovation technoscientifique, émergent des dissonances qui ne s&amp;rsquo;attachent plus uniquement au problème du déterminisme technologique et au regret d&amp;rsquo;un humanisme perdu, mais sur les dynamiques sociales qui conditionnent la mégamachine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1966, la &lt;em&gt;Monthly Review&lt;/em&gt; publiait l&amp;rsquo;ouvrage monumental de Paul Sweezy et Paul A. Baran, &lt;em&gt;Le capital monopoliste, un essai sur la société industrielle américaine&lt;/em&gt;. L&amp;rsquo;idée que le pouvoir n&amp;rsquo;est finalement que secondaire dans une société capitaliste où la logique économique a son cheminement propre, non pas essentiellement technique mais résultat d&amp;rsquo;une tension entre production et coût de production d&amp;rsquo;où émergent des tendances impérialistes, consuméristes, monopolistes. Pour survivre, les entreprises sont condamnées à innover. Et c&amp;rsquo;est ce qu&amp;rsquo;en 1991 et 1995 l&amp;rsquo;économiste Serge Latouche nomme le principe du « maximine » (Latouche 1991  ; Latouche 1995) (maximisation du profit, minimisation des coûts), selon lequel l&amp;rsquo;innovation technologique est le moteur qui génère nos comportements modernes de consommateurs et d&amp;rsquo;accumulateurs. Pour Serge Latouche, la mégamachine est en réalité la société toute entière qui entretient une synergie entre logique technicienne et logique économique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d&amp;rsquo;autres auteurs encore développèrent cette approche critique, y compris de nos jours, via une démarche opérant une certaine filiation américaine de la pensée « néo-marxiste ». Ainsi John Bellamy Foster et Robert Mc Chesney qui, au lendemain des révélations Snowden, montrent comment la logique monopoliste, impérialiste et militariste conditionnent notre soumission à un capitalisme de surveillance. C&amp;rsquo;est-à-dire un capitalisme technologiste qui, pour reprendre le mot de Bernard Stiegler, contribue à &lt;em&gt;prolétariser&lt;/em&gt; les individus dans leur quotidien, leur vie, leur comportement, leurs relations, là où on attendait justement des infrastructures technologiques des communications l&amp;rsquo;espoir d&amp;rsquo;une émancipation démocratique qui manquait déjà tant aux années 1970.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;internet-dispositif-indéterminé&#34;&gt;Internet, dispositif indéterminé&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sommes-nous arrivés à un âge critique où, après un trop-plein d&amp;rsquo;innovations techniques dont l&amp;rsquo;économie numérique serait la dernière manifestation (à la suite de la révolution pharmaceutique ou de l&amp;rsquo;automobile), une prise de conscience serait advenue faisant valoir un discours réaliste sur les interactions entre les dynamique sociales et les techniques ? Prendrait-on conscience d&amp;rsquo;un trait caractéristique de notre modernité selon lequel la société est dominée non pas par la technique mais par une logique d&amp;rsquo;accumulation qui détermine à son tour les conditions de l&amp;rsquo;innovation et donc les techniques ? Marketing, consommation, impérialisme militaro-économique, concurrence et monopoles, décision publique favorable aux monopoles, tous ces leviers (on peut ajouter le capitalisme d&amp;rsquo;État pour certaines puissances) en faveur des objectifs de production des sociétés modernes montrent que si on peut définir une société par ses technologies-clé, cette définition est non seulement non-exclusive mais doit intégrer le fait qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit avant tout de choix collectifs, de stratégies de développement et non de la technique en soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;argument retenu lorsqu&amp;rsquo;on envisage les changements technologiques à une échelle plus globale et qu&amp;rsquo;on la confronte aux enjeux environnementaux. D&amp;rsquo;un côté, la lutte contre le changement climatique ou la prise de conscience des écueils de l&amp;rsquo;anthropocène et, de l&amp;rsquo;autre, l&amp;rsquo;idée que ce sont nos choix techniques qui ont dirigé plus ou moins consciemment les sociétés vers les impasses de l&amp;rsquo;urgence climatique. Là ne se confrontent plus artefacts et nature (si tant est que l&amp;rsquo;homme technicien se définisse comme « maître et possesseur ») mais capital et &lt;em&gt;oïkoumène&lt;/em&gt;, le milieu, notre commun naturel. Et nous aboutissons aux même arguments de Bernard Stiegler : les technologies numériques font partie d&amp;rsquo;un ensemble de choix techniques dont la tendance générale consiste à prolétariser toujours plus l&amp;rsquo;homme (exceptés ceux aux commandes). En séparant technique et savoir, l&amp;rsquo;homme s&amp;rsquo;est privé de la critique scientifique de la technique et de là vient la tendance déterministe alors que l&amp;rsquo;homme se voit dépossédé de ses savoir-faire (automatisation) et savoir-être (algorithmisation de nos comportements). Penser la technique aujourd&amp;rsquo;hui consiste alors à se demander comment nous pouvons entamer une procédure de déprolétarisation en construisant, selon B. Stiegler, une économie de la contribution, c&amp;rsquo;est-à-dire une économie dont l&amp;rsquo;objectif n&amp;rsquo;est plus composé du moteur accumulation-innovation-profits. Nous y reviendrons plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à cette critique, les forces qui opposent une vision déterministe de la technique relèvent de l&amp;rsquo;intérêt particulier d&amp;rsquo;une vision capitaliste dont la caractéristique est de livrer une description monolithique des techniques. Pour qu&amp;rsquo;une technologie-clé soit considérée comme telle, alors que de sa promotion dépendent les choix économiques, il importe de la définir comme une technologie aboutie ou mature, et surtout libérée des contraintes sociales, c&amp;rsquo;est-à-dire postuler une neutralité de la technique, une suspension dans les vapeurs éthérées du progrès. Qu&amp;rsquo;est-ce que cela signifie ? C&amp;rsquo;est le déploiement d&amp;rsquo;un discours d&amp;rsquo;autojustification de la décision : l&amp;rsquo;utilité économique de la technologie l&amp;rsquo;emporte sur sa valeur sociale, ou en d&amp;rsquo;autres termes le besoin individuel (sublimé par l&amp;rsquo;acte de consommation) l&amp;rsquo;emporte sur l&amp;rsquo;intérêt commun. L&amp;rsquo;autonomie de la technique annoncée par J. Ellul est advenue et semble pleinement assumée par les discours dominants des entreprises monopolistes de la Silicon Valley pour lesquelles il n&amp;rsquo;existe aucun problème que la technologie ne puisse résoudre, et qui guident la décision publique vers un régime de « start-up nation » comme le souhaitait ardemment le président Macron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors même que le mot « numérique » est sur toutes les lèvres pour promouvoir ce projet global de soumission à un ordre technologique capitaliste, Internet et le mouvement du logiciel libre démontrent depuis le milieu des années 1980 qu&amp;rsquo;il est possible de se réapproprier socialement la technique et la libérer des discours déterministes. Lorsqu&amp;rsquo;Internet a commencé à être conçu comme un moyen ouvert de télécommunication assistée par des ordinateurs en réseau, c&amp;rsquo;est-à-dire comme un moyen de communication social-émotionnel en même temps qu&amp;rsquo;une infinité d&amp;rsquo;offres de services et d&amp;rsquo;innovation dont le modèle économique a explosé dans les années 1990, il a produit en réalité un dispositif technique dont la prégnance sur la société contemporaine est si importante qu&amp;rsquo;il semble déterminer nos comportements et nos relations sociales. Mais ce n&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;une apparence. Nous avons vu qu&amp;rsquo;Internet est en fait un amalgame de dispositifs techniques. Plus exactement, on peut désigner Internet comme un méta-dispositif socio-technique :&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Sa construction historique est une association d&amp;rsquo;infrastructures techniques différentes, de programmes et de protocoles différents, tous issus d&amp;rsquo;une dynamique d&amp;rsquo;échanges entre des groupes sociaux (issus de la recherche académique, d&amp;rsquo;entreprises ou des institutions décisionnaires) ;&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Son modèle de gouvernance est essentiellement basé sur l&amp;rsquo;ouverture, comme le montre l&amp;rsquo;Internet Engineering Task Force (IETF) et son système de requêtes de commentaires, ou comme la suite de protocole TCP/IP (depuis 1973) : l&amp;rsquo;ouverture s&amp;rsquo;oppose ici à la possibilité qu&amp;rsquo;un ayant droit, comme un constructeur, puisse décider des conditions d&amp;rsquo;usage. Tout le monde peut contribuer à l&amp;rsquo;avancement d&amp;rsquo;Internet et des protocoles de communication utilisés. Des organismes de normalisation tels l&amp;rsquo;IETF ou le W3C consolident juridiquement les innovations issues de cette dynamique d&amp;rsquo;ouverture (pour éviter, par exemple, les &lt;em&gt;patent troll&lt;/em&gt;) ;&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;C&amp;rsquo;est en particulier grâce à cette liberté des échanges que le mouvement du logiciel libre, dont le concept a été défini au début des années 1980, a pu s&amp;rsquo;émanciper. L&amp;rsquo;ouverture d&amp;rsquo;Internet associée aux libertés logicielles a construit un modèle économique contributif, c&amp;rsquo;est-à-dire dont le niveau de coopération et de production ne dépendent pas du développement individuel des parties, mais du niveau de progression des communs numériques.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;En 2020, les chercheuses Mélanie Dulong de Rosnay et Francesca Musiani (Dulong de Rosnay and Musiani 2020) ont publié un article qui interroge la pertinence aujourd&amp;rsquo;hui des solutions alternatives d&amp;rsquo;un internet centralisateur et visiblement en tout point éloigné des objectifs d&amp;rsquo;émancipation que les discours politiques ont tendance à rabâcher. Face aux entreprises monopolistes et au capitalisme de surveillance, elles questionnent les possibilités qu&amp;rsquo;offrent depuis des années les technologies ouvertes tels le pair à pair (P2P) et autres moyens de communication décentralisés, de pouvoir proposer des alternatives tout en se rapprochant des nouveaux modes de production et de partage qu&amp;rsquo;offrent les modèles basés sur les communs. Cette manière de concevoir ce rapport entre technique et société permet aujourd&amp;rsquo;hui de considérer une autre organisation de la société, d&amp;rsquo;autres modes de production et d&amp;rsquo;échanges en alliant les architectures décentralisées et la gouvernance des biens communs (Bauwens and Kostakis 2017).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Étant donné le peu de recherche à ce sujet avant les années 2010, nous avons eu tendance à sous-estimer l&amp;rsquo;impact de la logique du logiciel libre et des échanges P2P dans la représentation générale du rapport entre société et technique. Ce n&amp;rsquo;est pas par hasard qu&amp;rsquo;au milieu des années 1980 le concept de logiciel libre se déploie dans la culture en appliquant ses principes à d&amp;rsquo;autres formes d&amp;rsquo;échanges et tout particulièrement les connaissances. Les années 1980 correspondent aussi, nous l&amp;rsquo;avons vu, à l&amp;rsquo;arrivée des &lt;em&gt;sciences studies&lt;/em&gt;. Même si leur naissance conceptuelle débute un peu auparavant (Pestre 2006), les années 1980 furent un véritable âge d&amp;rsquo;or d&amp;rsquo;une modernisation de l&amp;rsquo;histoire des sciences et des techniques. Et à cet impératif d&amp;rsquo;interdisciplinarité répondait un changement général dans les discours sur les techniques, celui de l&amp;rsquo;intégration entre science, technique et société. Il ne pouvait plus être affirmé sans contradiction immédiate que le développement des technologies informatiques et surtout les programmes était une affaire d&amp;rsquo;innovation et de marché uniquement : comme c&amp;rsquo;était le cas aux premiers âges des ordinateurs &lt;em&gt;mainframe&lt;/em&gt;, le logiciel libre, le développement mondial de GNU/Linux, l&amp;rsquo;arrivée de Wikipédia, tout cela montrait que l&amp;rsquo;informatique était avant tout une affaire de communautés d&amp;rsquo;utilisateurs et de créateurs. Les réseaux ont accentué significativement la tendance au partage et ont fait de ces communautés des illustrations évidentes des dynamiques de co-construction entre techniques et organisation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne nous méprenons pas : il n&amp;rsquo;y a pas de lien de causalité entre l&amp;rsquo;émergence de communautés mondiales d&amp;rsquo;utilisateurs et de programmeurs communiquant avec Internet et le nouvel élan scientifique des &lt;em&gt;science studies&lt;/em&gt;. Les deux sont concomitants : des convergences conceptuelles existent entre une vision sociale des techniques et un vécu social des techniques. Le logiciel libre, formalisé juridiquement par les licences libres, est une démonstration à grande échelle de ce que les communautés de pratiques apportent comme apprentissages organisationnels et dynamiques d&amp;rsquo;innovation. Les communautés ne sont pas que des collectifs de partage mais des maillons décisifs dans l&amp;rsquo;organisation collective du processus de création : conceptualisation, tests, validation (Cohendet, Créplet, and Dupouët 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement du logiciel libre, parce qu&amp;rsquo;il est avant tout un mouvement social, a suscité beaucoup d&amp;rsquo;espoirs au point de le considérer comme une utopie plus ou moins concrète qui proposerait une alternative au modèle capitaliste dominant. Il n&amp;rsquo;en est rien : comme le montre Sébastien Broca (Broca 2018), ce mouvement est profondément ancré dans le modèle capitaliste et notre modernité. Certes, il propose de nouveaux équilibres face aux impasses de la propriété intellectuelle, de la concentration des savoirs, de l&amp;rsquo;accès aux technologies, et de l&amp;rsquo;organisation du travail (opposer verticalité et horizontalité, cathédrale ou bazar). Pour autant, les libertés que garanti le logiciel libre ne s&amp;rsquo;opposent à aucun modèle économique en particulier. Dans la mesure où le secteur de la programmation et des services est aujourd&amp;rsquo;hui un secteur soumis à de très fortes tensions concurrentielles, il n&amp;rsquo;y a pas de raison pour que les entreprises spécialisées (les sociétés de services en logiciels libres, SSLL) échappent au modèle dominant, même si elles portent en elles des messages éthiques auxquels adhèrent les utilisateurs. L&amp;rsquo;éthique du logiciel libre apporte une régulation du marché, sans doute la meilleure, en s&amp;rsquo;appuyant sur des arguments solides et qui engagent utilisateurs et concepteurs dans un avenir cohérent et durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui a fondamentalement changé la donne, en revanche, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;intégration du concept de pair à pair dans les structures mêmes des réseaux de communication. Et parce que les protocoles qui le permettent sont ouverts et basés sur les mêmes libertés numériques que promeut le mouvement pour le logiciel libre, alors le méta-dispositif socio-technique qu&amp;rsquo;est Internet peut proposer des modèles de production de valeur indépendants des marchés dominants et des politiques économiques. Historiquement cette idée fait écho à la Déclaration d&amp;rsquo;Indépendance du Cyberespace écrite en 1996 par John Perry Barlow. Cette dernière été comprise comme le rêve libertarien d&amp;rsquo;un « village global » de communications et d&amp;rsquo;échanges sans État ni pouvoir central. À bien des égards, c&amp;rsquo;était le cas, car en 1996 la Déclaration était d&amp;rsquo;abord une réaction au Telecommunications Act instauré par le gouvernement de Bill Clinton aux États-Unis, qui ouvrait la concurrence dans les services et équipements de télécommunication et contribua finalement à la bulle capitaliste qui explosa en 2000. En revanche, la Déclaration oppose deux approches de la communication : l&amp;rsquo;une soumise à un ordre de gouvernement qui impose son modèle par le haut, et l&amp;rsquo;autre qui promeut, en « défense de l&amp;rsquo;intérêt commun », une « conversation globale de &lt;em&gt;bits&lt;/em&gt; », des échanges selon un ordre collectivement déterminé. Face à un ordre économique profondément inégalitaire, un système différent basé sur des échanges égalitaires permet une mutualisation de l&amp;rsquo;information et structure la gouvernance des communs. Une gouvernance décidée, orientée, régulée collectivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels communs ? En premier lieu des biens communs informationnels, dont la caractéristique est d&amp;rsquo;être non rivaux. Mais d&amp;rsquo;autres communs peuvent être ainsi gouvernés collectivement de manière à ce que les échanges informationnels de pair à pair permettent de structurer la décision et l&amp;rsquo;organisation, tout comme le logiciel libre permettait des apprentissages organisationnels. Les modèles de production et d&amp;rsquo;usage sont alors des modèles sociotechniques : décision et processus de décision, le substrat technique sur lequel la décision se structure, c&amp;rsquo;est-à-dire les outils communicationnels de pair à pair, autant que les échanges de pair à pair de biens et services. Il peut s&amp;rsquo;agir de modèles bénévoles ou de modèles marchands. Dans tous les cas, le principe de pair à pair empêche fondamentalement les déséquilibres que cause la prédation d&amp;rsquo;une économie extractive qui ronge les communs et les individus, qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse de l&amp;rsquo;environnement, de la connaissance ou encore de nos données personnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une économie pair à pair, il est aussi important de structurer les échanges que de les pratiquer. C&amp;rsquo;est pourquoi, lorsqu&amp;rsquo;on se concentre sur le rôle que joue Internet (et le &lt;em&gt;cyberespace&lt;/em&gt;) il est important là encore d&amp;rsquo;éviter toute approche déterministe. La proposition selon laquelle l&amp;rsquo;innovation venue d&amp;rsquo;un monde « d&amp;rsquo;en haut », imposée comme une technique autonome à laquelle nous devrions nous adapter, est fondamentalement une proposition fallacieuse  : s&amp;rsquo;adapter à Google ou à Facebook comme les seuls pourvoyeurs de solutions de communication sur Internet, c&amp;rsquo;est accepter des modèles d&amp;rsquo;échanges qui sont structurellement inégalitaires. Certes des échanges auront bien lieu, mais ils se soumettent à une logique extractive et, comme l&amp;rsquo;a montré l&amp;rsquo;affaire Cambridge Analytica, ils imposent aussi leur propre ordre politique. L&amp;rsquo;autre face de cette proposition fallacieuse consiste à séparer technique et société, en faisant croire qu&amp;rsquo;Internet est avant tout un ensemble de services techniques précis dont l&amp;rsquo;avenir ne dépend pas des utilisateurs mais des capacités d&amp;rsquo;innovation des entreprises qui construisent pour nous un cyberespace mesuré et régulé&amp;hellip; alors qu&amp;rsquo;il est essentiellement conformé à leurs propres intérêts, ainsi qu&amp;rsquo;en témoigne la tendance concentrationnaire des conditions de l&amp;rsquo;innovation technique (propriété intellectuelle, puissance financière, possession des infrastructures).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le philosophe des techniques Andrew Feenberg s&amp;rsquo;interroge à propos d&amp;rsquo;Internet et de son pouvoir d&amp;rsquo;encapacitation démocratique (Feenberg 2014), il commence par montrer combien Internet est un dispositif qui échappe aux analyses classiques. Historiquement, la stabilisation d&amp;rsquo;une technologie dans la société vient du fait qu&amp;rsquo;elle entre dans une dynamique de production et d&amp;rsquo;innovation qui lui est propre : ce n&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;après que le moteur à explosion soit choisi de préférence par les constructeurs que l&amp;rsquo;automobile passa du statut de prototype à objet de luxe puis à un objet de consommation qui modifia l&amp;rsquo;organisation sociale en tant que mode de transport. Il n&amp;rsquo;y a pas d&#39;« artefact Internet » et encore moins qui puisse répondre à ce schéma. C&amp;rsquo;est pourquoi le fait qu&amp;rsquo;Internet soit un espace d&amp;rsquo;échanges qui favoriserait la démocratie est une affirmation qui, selon A. Feenberg doit d&amp;rsquo;abord prendre en considération qu&amp;rsquo;Internet est un dispositif sociotechnique qui est encore indéterminé. Pour notre part, nous pensons qu&amp;rsquo;Internet est potentiellement un dispositif &lt;em&gt;à jamais&lt;/em&gt; indéterminé à condition de maintenir le pair à pair comme principe fondamental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut considérer le dispositif dans un sens philosophique. Essentiellement en référence à Michel Foucault, plusieurs penseurs ont travaillé cette notion de dispositif. Giogio Agamben répond à la question &lt;em&gt;Qu&amp;rsquo;est-ce qu&amp;rsquo;un dispositif ?&lt;/em&gt; en ces termes (Agamben 2014  ; Agamben 2006) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;(&amp;hellip;) tout ce qui a, d&amp;rsquo;une manière ou d&amp;rsquo;une autre, la capacité de capturer, d&amp;rsquo;orienter, de déterminer, d&amp;rsquo;intercepter, de modeler, de contrôler et d&amp;rsquo;assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Pas seulement les prisons donc, les asiles, le &lt;em&gt;panoptikon&lt;/em&gt;, les écoles, la confession, les usines, les disciplines, les mesures juridiques, dont l&amp;rsquo;articulation avec le pouvoir est en un sens évidente, mais aussi, le stylo, l&amp;rsquo;écriture, la littérature, la philosophie, l&amp;rsquo;agriculture, la cigarette, la navigation, les ordinateurs, les téléphones portables, et, pourquoi pas, le langage lui-même (&amp;hellip;)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Définir un dispositif, c&amp;rsquo;est le faire entrer dans une liste dont l&amp;rsquo;objectif est de rassembler des éléments certes hétérogènes (dispositifs institutionnels, cognitifs, techniques, etc.) mais dont, à un moment donné la cohérence définit l&amp;rsquo;action. Par exemple l&amp;rsquo;action de gouverner, d&amp;rsquo;imposer un pouvoir, ou pour ce qui concerne un dispositif technique, le fait de déterminer des usages ou configurer plus ou moins significativement l&amp;rsquo;organisation sociale. Envisager Internet comme un dispositif, au sens philosophique, amène une dimension supplémentaire à notre analyse : si Internet est un dispositif indéterminé, il peut devenir l&amp;rsquo;infrastructure au sens métaphorique, ou la matrice matérielle et logicielle, pratique et théorique, des relations de pair à pair à la source d&amp;rsquo;alternatives plurielles et néanmoins cohérentes au modèle privateur dominant, et donc matrice d&amp;rsquo;apprentissages organisationnels ouvrant une pluralité de choix sociaux, économiques, technologiques, politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Internet est ce que nous en ferons. Et pour cela il n&amp;rsquo;y a aucune ambiguïté dans les projets communautaires consistant à bâtir des réseaux dont les caractéristiques intègrent techniquement la logique des échanges pair à pair grâce au développement de logiciels libres. C&amp;rsquo;est le cas de ce qui a été nommé depuis quelques années le &lt;em&gt;Fediverse&lt;/em&gt;. Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un ensemble de serveurs fédérés entre eux de telle sorte que chacun d&amp;rsquo;entre eux puisse échanger avec les autres de manière transparente afin de former des réseaux décentralisés de publications de contenus. Chaque serveur propose au moins une instance d&amp;rsquo;un logiciel libre dont le but est de permettre aux utilisateurs de communiquer entre eux et à travers toutes les instances, par exemple pour des activités de micro-blogage, de blog, de partage de vidéo, de musique, etc. Les logiciels sont libres (le code est connu de tous) et les protocoles ouverts sont standardisés (depuis 2008 avec OStatus jusqu&amp;rsquo;au protocole ActivityPub recommandé par le W3C). Les seules limites au Fediverse sont celles de la créativité de ses utilisateurs et concepteurs ainsi que l&amp;rsquo;impossibilité technique de centraliser et capter des ressources, surtout dans une logique de profit, sans sortir du Fediverse. Quant aux usages, et le fait qu&amp;rsquo;une instance puisse être acceptée par les autres, ils reposent eux aussi sur les notions de partage et de réciprocité. Le Fediverse est sans doute la plus brillante démonstration de l&amp;rsquo;indétermination d&amp;rsquo;Internet en tant que dispositif sociotechnique : nonobstant la législation en vigueur dans le pays où une instance est installée, toute tentative de régulation par le haut afin de défendre des intérêts particuliers est vouée à l&amp;rsquo;échec (de l&amp;rsquo;un ou de l&amp;rsquo;autre ou des deux).&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&#34;conclusion-portes-de-sortie&#34;&gt;Conclusion : portes de sortie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu qu&amp;rsquo;une tradition du déterminisme technologique transparaissait dans les représentations d&amp;rsquo;une société informatisée, mêlant ici les espoirs de l&amp;rsquo;encapacitation générale à la démocratie, et là la nécessité d&amp;rsquo;un modèle productiviste et innovateur. L&amp;rsquo;économie numérique s&amp;rsquo;est imposée comme un nouvel ordre face auquel les critiques « anti-déterministes » avaient tendance à focaliser sur les critiques du pouvoir que cet ordre imposait, ou sur les manquements éthiques d&amp;rsquo;une technique prétendue autonome. Cependant, si l&amp;rsquo;avancement technologique est bien le jeu d&amp;rsquo;interactions entre sciences, techniques et société, il pouvait y avoir la possibilité pour que certaines techniques intègrent en elles &lt;em&gt;by design&lt;/em&gt; une réaction à ce nouvel ordre économique. Par conséquent, il existe bien une possibilité de se sortir du modèle productiviste et d&amp;rsquo;innovation capitaliste. Néanmoins ce modèle est tellement dominant que, du point de vue des utilisateurs, c&amp;rsquo;est le discours déterministe qui reste encore le plus audible sur le mode d&amp;rsquo;une idolâtrie de la machine pour reprendre les mots de Simondon (Simondon 1969).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande partie des usages publics d&amp;rsquo;Internet sont dépendants de sociétés de services qui centralisent l&amp;rsquo;information et conditionnent les usages de manière déloyale afin d&amp;rsquo;extraire des données personnelles des utilisateurs. Longtemps dénoncé, ce système fait d&amp;rsquo;internet un dispositif d&amp;rsquo;assujettissement, ainsi que le montre S. Zuboff, en surveillant nos quotidiens, en captant nos expériences humaines et en les instrumentalisant pour orienter nos comportements. C&amp;rsquo;est pourquoi la critique de ce dispositif a fait un lien direct avec un autre dispositif, le panoptique de J. Bentham dont s&amp;rsquo;inspire Michel Foucault. En effet, pour ce dernier, tout dispositif, surtout parce qu&amp;rsquo;il a une finalité stratégique, contient une relation de pouvoir (Foucault 1994b, 300). La surveillance continue, exercée tant par des entreprises monopolistes que par des États, a éclaté au grand jour à travers le scandale soulevé par les Révélations Snowden en 2014. Or, ce fut là le point de convergence où l&amp;rsquo;on trouva les preuves indiscutables que les dispositifs de surveillance avaient des objectifs de contrôle et donc d&amp;rsquo;assujettissement. La clairvoyance des penseurs postmodernes pouvait être convoquée : si Michel Foucault avait bien anticipé le caractère transitoire d&amp;rsquo;une société disciplinaire où l&amp;rsquo;enfermement permet la surveillance et donc l&amp;rsquo;équilibre du contrat social, l&amp;rsquo;avenir d&amp;rsquo;une telle société, nous disait Gille Deleuze (Deleuze 1990), était de passer à un mode ouvert où le contrôle s&amp;rsquo;exercerait de manière instantanée, permanente et diffuse. À leur tour Michael Hardt et Antonio Negri (Negri and Hardt 2004) montrent que le propre d&amp;rsquo;une société de contrôle consiste à se servir des dispositifs les plus démocratiques, les plus socialement intégrés pour exercer un contrôle cognitif et biologique. Aujourd&amp;rsquo;hui ces formes de contrôles ne font aucun doute lorsqu&amp;rsquo;on considère les scandales sur la sécurité des données personnelles et la main-mise des courtiers de données sur l&amp;rsquo;analyse comportementale et le modelage de nos comportements au marché ou les techniques de surveillance de masse des populations par les États (et le marché hautement lucratif de ces techniques).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons tout cela. Mais à ne voir qu&amp;rsquo;un assujettissement, on ne pense plus une critique d&amp;rsquo;Internet qu&amp;rsquo;à travers ce prisme. Or, comme le montre le Fediverse, il existe des stratégies qui, depuis longtemps, imbriquent dans les dispositifs techniques des logiques en tout point opposées au contrôle et au pouvoir. D&amp;rsquo;où viennent ces stratégies ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait les rapprocher des pratiques que déploient les individus en société, la consolidation des relations sociales à travers le &lt;em&gt;souci de soi&lt;/em&gt;. Non pas un réflexe individualiste, mais à l&amp;rsquo;instar de la manière dont Michel Foucault en comprend le déploiement à partir de la cité antique (Foucault 1984), c&amp;rsquo;est-à-dire les « arts de l&amp;rsquo;existence », un travail sur soi que l&amp;rsquo;on fait à travers des pratiques permettant de se transformer afin de vivre avec les autres, partager des règles communes, un « connais-toi toi-même &amp;ndash; mais aussi prend soin de toi », comme le conseille Socrate à Alcibiade, pour élever le citoyen (peut-être amené à gouverner) vers l&amp;rsquo;exemplarité, l&amp;rsquo;esthétique de soi. Le souci de soi est d&amp;rsquo;abord la capacité de prendre la mesure de l&amp;rsquo;autre, en ce sens c&amp;rsquo;est un rapport éthique  : « le souci de soi est éthiquement premier, dans la mesure où le rapport à soi est ontologiquement premier » (Foucault 1994a). C&amp;rsquo;est un principe d&amp;rsquo;accomplissement et en cela, le souci de soi, individuellement et collectivement, est la tendance à mettre en œuvre des pratiques de liberté. Le principe du pair à pair et son inclusion dans des dispositifs techniques tels le Fediverse, élaborés collectivement, de manière contributive, apparemment spontanée mais dans l&amp;rsquo;effort réfléchi d&amp;rsquo;une stratégie altruiste, relève de ce souci de soi en structurant les conditions communes de communication et de production de contenus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces pratiques de libertés se retrouvent dans l&amp;rsquo;œuvre de Michel de Certeau (Certeau 1990). Ce dernier oppose au principe d&amp;rsquo;assujettissement une lecture beaucoup plus fine du quotidien de l&amp;rsquo;homme ordinaire face à un ordre organisateur de la technologie. M. de Certeau s&amp;rsquo;interroge d&amp;rsquo;abord sur notre état de consommateur dans une économie de production où nous serions docilement soumis à la manipulation par dispositifs communicationnels interposés de marketing ou de télévision. Comment comprendre que la masse de nos singularités puisse être comprise comme un tout uniforme soumis au pouvoir des dispositifs sociotechniques de l&amp;rsquo;économie ou de l&amp;rsquo;État ? Au contraire, dans les messages qu&amp;rsquo;il reçoit, dans ses manières de consommer ou d&amp;rsquo;agir avec les techniques qu&amp;rsquo;on lui vend ou qu&amp;rsquo;on lui impose, il y a toujours chez l&amp;rsquo;individu un moment de réappropriation &lt;em&gt;tactique&lt;/em&gt; qui est en soi un mode de production selon le contexte, un réemploi qui est quelque chose de plus que le seul usage, c&amp;rsquo;est-à-dire une manière de faire et une manière d&amp;rsquo;être qui sont à nulles autres pareilles. Or, alors même que les critiques des GAFAM montrent à quel point l&amp;rsquo;économie numérique influe sur nos quotidiens au point de s&amp;rsquo;en emparer en pillant notre vie privée, il s&amp;rsquo;avère que l&amp;rsquo;équation n&amp;rsquo;est peut-être pas aussi simple du point de vue individuel. L&amp;rsquo;approche du quotidien comme celle de Michel de Certeau peut sans doute édulcorer l&amp;rsquo;idée d&amp;rsquo;un assujettissement général aux dispositifs de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alan Westin, l&amp;rsquo;une des figures intellectuelles des débats publics sur la vie privée au début des années 1970, a longuement travaillé avec de grands instituts de sondage sur la manière dont la population américaine perçoit les risques liés à l&amp;rsquo;usage des données personnelles dans l&amp;rsquo;économie numérique. Il dirigea pas moins de 45 sondages entre 1979 et 2001. L&amp;rsquo;une de ses conclusions est que, si dans les années 1980 une petite partie seulement des personnes se sentait concernée par la question de la vie privée, les années 1990 connurent une multiplication des pratiques et stratégies des consommateurs pour veiller sur cette question. Il résume lors d&amp;rsquo;une intervention au Congrès en 2001 (Westin 2001) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au fil des ans, les sondages que j&amp;rsquo;ai menés auprès de Harris et de Opinion Research Corporation m&amp;rsquo;ont permis de dresser un profil de trois segments du public américain. Premièrement, il y a ce que nous appelons les « fondamentalistes de la protection de la vie privée », soit environ 25 % de la population. Il s&amp;rsquo;agit de personnes très préoccupées par la protection de la vie privée, qui rejettent généralement les avantages qui leur sont offerts par les entreprises ou qui sont sceptiques quant au besoin d&amp;rsquo;information du gouvernement, et qui veulent voir une loi pour contrôler la collecte et l&amp;rsquo;utilisation des renseignements personnels par les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l&amp;rsquo;opposé, il y a ce que j&amp;rsquo;appelle les « non-concernés », qui étaient auparavant de 20 %, mais qui sont maintenant tombés à 12 %, et qui ne savent vraiment pas de quoi il s&amp;rsquo;agit. J&amp;rsquo;aime à penser que pour 5 cents de rabais, ils vous donneront toutes les informations que vous voulez sur leur famille, leur style de vie, leurs plans de voyage, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre les deux, il y a ce que nous appelons les « pragmatiques de la protection de la vie privée », soit 63 %, ce qui représente environ 126 millions d&amp;rsquo;adultes américains et, essentiellement, ils passent par un processus très structuré lorsqu&amp;rsquo;ils se préoccupent de leur vie privée.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet état des lieux montre à quel point l&amp;rsquo;écrasante majorité des personnes élabore des stratégies (et Michel de Certeau aurait parlé de &lt;em&gt;tactiques&lt;/em&gt;) en réponse aux dispositifs de surveillance, alors même que la critique dominante des pratiques des entreprises et des États a tendance à présupposer la passivité chronique de toute la population. Et le problème ne cesse de s&amp;rsquo;aggraver. Dans un documentaire de 2020 intitulé &lt;em&gt;The Social Dilemma&lt;/em&gt;, des « repentis » des grandes entreprises telles Facebook, témoignent à l&amp;rsquo;encontre des pratiques de captation de l&amp;rsquo;attention et d&amp;rsquo;extraction des données personnelles dont ils ont participé à la mise en œuvre. Au long du documentaire, le présupposé consiste à démontrer que seuls les experts des technologies numériques qui ont effectivement travaillé dans ces entreprises seraient à même de développer un discours légitime à leur propos. L&amp;rsquo;idée sous-jacente serait qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;y peut y avoir de critique des dispositifs techniques en dehors de ces dispositifs. La société ne peut qu&amp;rsquo;être soumise à ce déterminisme technologique dans la mesure où l&amp;rsquo;expertise se concentre à l&amp;rsquo;intérieur du modèle économique qui crée la technologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit à quel point cette idée est décalée de la réalité car non seulement les utilisateurs créent dans leur quotidien des stratégies de réappropriation mais, de plus, ces stratégies ont toujours existé, depuis les &lt;em&gt;phreakers&lt;/em&gt; jusqu&amp;rsquo;au détournement des services de catalogue commerciaux Prodigy en salons de &lt;em&gt;chat&lt;/em&gt; à la fin des années 1980 jusqu&amp;rsquo;à la création de logiciels et services libres de réseaux sociaux. Des espaces de résistance se sont formés et n&amp;rsquo;appartiennent pas uniquement aux experts. Ces tactiques du quotidien sont diffuses et universelles. La logique et l&amp;rsquo;éthique &lt;em&gt;hacker&lt;/em&gt; ont su gagner les mentalités et la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourra néanmoins rétorquer qu&amp;rsquo;une analyse sociologique montrerait que l&amp;rsquo;adoption des dispositifs alternatifs a toujours besoin d&amp;rsquo;une expertise, et que par conséquent se développent là aussi des jeux de pouvoir entre spécialistes et non spécialistes. C&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;autant moins vrai que de plus en plus de collectifs ouverts aux non-spécialistes proposent une organisation contributive des dispositifs techniques, c&amp;rsquo;est-à-dire la possibilité pour tous les utilisateurs d&amp;rsquo;accomplir leurs actes de réappropriation dans des espaces communs et dans un engagement éthique. Par exemple : ne pas exiger un service de courrier électronique à la hauteur de ce que les grandes firmes proposent, mais en retour avoir la possibilité d&amp;rsquo;utiliser un service de confiance, dont on connaît les responsables de maintenance. Répondre à des offres de services globaux et basées sur des logiques de profits en initialisant de nouvelles chaînes de confiance dans un système de pair à pair, local et contributif, telle est la réponse « populaire » à la défaite de l&amp;rsquo;assujettissement, de l&amp;rsquo;aliénation ou du refuge spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte, il ne suffit pas de s&amp;rsquo;approprier ou de transformer les techniques (la perversion de l&amp;rsquo;éthique &lt;em&gt;hacker&lt;/em&gt; par les chantres de la Silicon Valley l&amp;rsquo;a bien montré). La déprolétarisation pensée par Bernard Stiegler ne se suffit pas à elle-même : c&amp;rsquo;est dans un système contributif qu&amp;rsquo;il faut créer des techniques qui n&amp;rsquo;ont pas de prise aliénante sur l&amp;rsquo;homme. L&amp;rsquo;éthique du logiciel libre non plus ne se suffit pas : il faut pour lui donner corps des collectifs qui mettent en œuvre concrètement des systèmes de pair à pair producteurs d&amp;rsquo;organisation, de pratiques mais aussi de biens et services. Ces collectifs &lt;em&gt;préfigurent&lt;/em&gt; des modèles organisationnels de demain, c&amp;rsquo;est-à-dire que les apprentissages organisationnels, les procédures démocratiques qu&amp;rsquo;ils mettent en œuvre tout autant que les services et les biens qu&amp;rsquo;ils produisent s&amp;rsquo;élaborent collectivement et simultanément, sans obéir à des schémas préexistants mais en s&amp;rsquo;adaptant aux contextes divers dans lesquels ils se déploient, et afin de refléter une ou plusieurs idées de la société future (voir à ce propos des mouvements préfiguratifs les travaux de Carl Boggs, David Graeber et Mariane Maeckelbergh).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour terminer cette conclusion, une proposition déclarative. Il est troublant de constater que dans la conclusion de leur article, M. Dulong de Rosnay et de F. Musiani proposent, pour que les alternatives au capitalisme numérique puissent aboutir, un triptyque composé d&amp;rsquo;un environnement de partage (juridiquement sécurisé), de la recherche et la diffusion des connaissances historiques et techniques. Nous établissons un parallèle avec le triptyque de David Graeber et Andrej Grubacic (Graeber and Grubacic 2004) à propos de l&amp;rsquo;avenir des mouvements anarchistes au XXIe siècle qui, pour se déployer au mieux (et dans un mouvement que nous pouvons qualifier de préfiguratif, là aussi) ont besoin de la jonction entre militants, chercheurs et organisations populaires. Les mouvements collectifs du futur Internet établiront ces jonctions sur les déclinaisons suivantes des dispositifs socio-techniques communicationnels :&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;indétermination du dispositif (logique d&amp;rsquo;ouverture et innovation collective permanente),&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;neutralité et communalité assurées par le design matériel et logiciel,&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;interopérabilité et compatibilité,&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;responsabilité juridique et indépendance institutionnelle,&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;pérennité des protocoles et contributions (RFC, copyleft)&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;décentralisation, déconcentration des ressources (matérielles et financières)&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;fédération des instances et gouvernementalité multiorganisationnelle,&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;inclusion de tous et refus des formes de pouvoirs politiques, religieux, de classe ou capitalistes,&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;opposition radicale à toute forme de surveillance à des fins de profits privés.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
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&lt;h2 id=&#34;notes&#34;&gt;Notes&lt;/h2&gt;
&lt;section class=&#34;footnotes&#34; role=&#34;doc-endnotes&#34;&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li id=&#34;fn:1&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;La citation : « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel ». &lt;a href=&#34;#fnref:1&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:2&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Publicité Apple parue dans le magazine &lt;em&gt;Byte&lt;/em&gt; en décembre 1977, page 2. La reproduction est disponible sur &lt;em&gt;commons.wikimedia.org&lt;/em&gt;. &lt;a href=&#34;https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Apple_II_advertisement_Dec_1977_page_2.jpg&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;#fnref:2&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:3&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Voir la définition de &lt;em&gt;hacker&lt;/em&gt; dans le Jargon File. &lt;a href=&#34;http://www.catb.org/jargon/html/H/hacker.html&#34;&gt;URL&lt;/a&gt; &lt;a href=&#34;#fnref:3&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:4&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Trades Union Congress Report 1956, &lt;a href=&#34;http://www.unionhistory.info/reports/&#34;&gt;TUC history online&lt;/a&gt;, p. 518-519. &lt;a href=&#34;#fnref:4&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:5&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Trades Union Congress Report 1965, &lt;a href=&#34;http://www.unionhistory.info/reports/&#34;&gt;TUC history online&lt;/a&gt;, p. 136. &lt;a href=&#34;#fnref:5&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:6&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;United States National Commission on Technology, Automation, and Economic, &lt;a href=&#34;https://catalog.hathitrust.org/Record/007424268&#34;&gt;&lt;em&gt;Technology and the American Economy: Report&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, vol. III, p. 57. &lt;a href=&#34;#fnref:6&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:7&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Écouter l&amp;rsquo;émission La Fabrique de l&amp;rsquo;Histoire (France Culture) : Quand les banquiers criaient « À bas les profits ! », 13 mars 2012. &lt;a href=&#34;https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-l-histoire/quand-les-banquiers-criaient-bas-les-profits&#34;&gt;URL&lt;/a&gt;. &lt;a href=&#34;#fnref:7&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:8&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, &lt;em&gt;Le Capital&lt;/em&gt;, livre I, ch. 4 &amp;mdash; Le caractère fétiche de la marchandise et son secret. &lt;a href=&#34;#fnref:8&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&#34;fn:9&#34; role=&#34;doc-endnote&#34;&gt;
&lt;p&gt;Pour citer Serge Latouche: « la technique n&amp;rsquo;est pas un instrument au service de la culture, elle est la culture ou son tenant lieu ». &lt;a href=&#34;#fnref:9&#34; class=&#34;footnote-backref&#34; role=&#34;doc-backlink&#34;&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
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