Il faut libérer les sciences

Il faut libérer les sciences

☙ Posté le 27-01-2012  | ⏱ 10 minutes  | ✏ 1931 mots  | ✍ Christophe Masutti

Ce billet fait suite à mon texte de 2010 intitulé « Pour libérer les sciences », au risque de paraître quelque peu redondant. En effet, en cette fin de mois de janvier 2012, le mathématicien Timothy Gowers (Cambridge + Médaille Fields 1998) a lancé un appel au boycott de l’éditeur Elsevier, un des grands poids lourds de l’édition scientifique et en particulier les éditions papier et en ligne vendues par abonnement aux Universités. Cet appel au boycott repose sur le même reproche fait depuis des années sans que rien ne bouge à propos des tarifs exorbitants des ces firmes (Elsevier en tête mais on peut aussi citer Springer et d’autres), sans aucun rapport avec le coût effectif des supports de diffusion ainsi proposés à la vente. Faut-il boycotter Elsevier et, comme T. Gowers, inciter les scientifiques à ne plus soumettre leurs publications aux revues détenues par Elsevier, ne plus faire partie des comités de lectures, etc. ?

Des connaissances libres et gratuites

Selon moi, un tel appel au boycott n’a que peu de chance de réussir. En effet, la pression de l’évaluation tout-azimut est telle sur les scientifiques qu’ils se trouvent bien obligés de participer à la mascarade collective consistant à s’auto-évaluer et se plier au racket organisé. Mais la question dépasse largement ces aspects. En effet, qu’est-ce qu’une publication scientifique? C’est un ensemble de connaissances (nouvelles) exposées selon des règles et une méthodologie claire et dont l’objectif est d’être diffusée le plus largement possible. Dans la mesure où cette publication est le produit de l’effort collectif à la fois des scientifiques et des citoyens qui, par leurs impôts, subventionnent la recherche scientifique, les connaissances produites sont censées être consultables par tous, et comme un juste retour sur l’investissement public, cela implique selon moi un accès libre et gratuit.

Libre, parce que la priorité doit être donnée à la diffusion des sciences et que chacun devrait pouvoir utiliser un texte scientifique : le lire, le partager, identifier les auteurs et proposer éventuellement des modifications en leur écrivant, bref, en disposer de manière démocratique et dans un esprit de partage. Libre est ici utilisé dans le même sens que dans “licence libre”, c’est à dire que les texte scientifiques devraient être soumis à de telles licences. Quant au droit d’auteur, si l’on s’en réfère à la législation française (je ne parle pas de copyright), il reste bien sûr inaliénable (droit moral) et la paternité d’un texte sera toujours reconnue quoiqu’il arrive. Dès lors, la conclusion s’impose d’elle même : un texte scientifique, produit grâce à des subsides publics, ne doit en aucun cas faire l’objet d’une cession exclusive des droits de diffusion. En effet, on devrait considérer que si le droit moral sur l’oeuvre appartient bien à l’auteur, ce dernier ne devrait pas être détenteur d’un droit patrimonial dans la mesure où son oeuvre appartient au public en premier lieu. L’évaluation de cette oeuvre par les pairs lui confère sa validité scientifique, fruit du métier de chercheur, et consiste à la reconnaître comme une véritable production de la recherche publique.

Gratuit, parce que rien n’oblige à réaliser des bénéfices sur la production scientifique, mais pour autant, cela doit rester possible. Cette gratuité peut s’obtenir d’une manière très simple : aujourd’hui, un texte scientifique est produit de manière électronique, il peut donc, pour un coût proche de zéro, être diffusé par voie électronique. La publication au format papier ou dans un format électronique spécial peuvent certes être payantes, dans la mesure où un effort est fait par un éditeur pour produire un support. Mais, quoi qu’il advienne, un chercheur devrait pouvoir garder la main sur n’importe quel moyen de diffusion qui lui semble opportun et laisser gratuitement à disposition du public ses productions scientifiques.

C’est la raison pour laquelle je ne suis pas favorable à un boycott d’Elsevier ou de toute autre maison d’édition. Si l’on part du principe que toute production scientifique est censée être libre et gratuitement disponible quelque part, rien n’empêche une maison d’édition de s’emparer d’un texte et participer à sa diffusion via n’importe quel support. Dans ce cas, c’est un service qui est vendu… pourquoi le condamner?

Le système est aberrant, il faut le changer

Les problèmes ne sont donc pas là où l’on pense d’emblée les trouver. Les scientifiques en ont pourtant l’habitude. La question réside dans l’exercice d’un monopole, lui même soutenu de manière politique. Preuve en est que Elsevier et d’autres ont récemment soutenu le Research Works Act qui vise explicitement à limiter voire interdire l’accès libre aux productions scientifiques ! En d’autres termes, le rêve d’Elsevier et consors est d’obtenir un monopole sur la connaissance. C’est inacceptable. Surtout si l’on relève quelques petits scandales de Elsevier sur le montage de vrais-faux journaux pharmaceutiques, au service de quelques firmes.

Face aux pratiques douteuses de ces groupes de l’édition scientifique, l’un des premiers réflexes des scientifiques est de se tourner vers des solutions de type open access. Au risque de répéter ce que j’ai déjà affirmé précedemment, cette solution n’est valable qu’à la condition que ces productions scientifiques soient véritablement libres et soumises à des licences libres. Si l’on prend l’exemple de HAL (Archives ouvertes) qui se targue d’être un accès “libre” garantissant la propriété intellectuelle des auteurs, on est encore loin du compte. Le fait de placer un texte sur HAL et autres serveurs est souvent soumis à des conditions bien particulières, dont la plus importante est d’obtenir l’autorisation préalable de l’éditeur de la revue dans laquelle le texte est censé être initialement diffusé. Tout part du principe qu’une publication scientifique passe obligatoirement par une revue au sens classique du terme. Certaines revues ont depuis longtemps fait le pari des licences libres, mais c’est loin d’être le cas de toutes les revues. Or, rien n’oblige les chercheurs à accepter de telles conditions ! Qui plus est, cet engouement pour les archives ouvertes a été perçu par certains éditeurs comme une occasion de racketter encore plus les auteurs (et leurs labos) : si vous voulez publier, il faut payer et si, en plus, vous voulez obtenir l’autorisation de placer votre texte sur l’un ou l’autre support d’archives ouvertes, il faut encore payer (très cher).

En somme, si je parle de racket, c’est bien parce qu’un texte, produit sur des fonds publics, à la sueur du front d’un chercheur, ne donnera qu’un retour limité sur l’investissement public de départ, sera centralisé dans une revue (sclérosant ainsi la diffusion), moyennant des tarifs de publication, et revendu aux institutions publiques sous forme d’abonnement… Les membres des comités de lecture, qui prennent de leur temps de chercheur (là encore: fonds publics) pour évaluer les articles de ces revues, sont très rarement indemnisés (et s’il le sont, c’est de manière personnelle, aucune somme n’est versée à leur institution). Quant au travail d’éditeur, il se réduit ni plus ni moins qu’à imprimer un texte fourni de manière électronique par le chercheur déjà mis en page et corrigé par lui-même selon les maquettes fournies, c’est à dire un travail éditorial proche de zéro (surtout sans indemniser les comités de lecture). Comment un tel système a-t-il pu se mettre en place ? c’est une aberration.

Que faut-il faire ?

Les solutions sont très simples à mettre en oeuvre, mais très difficiles à accepter. Il faut tout d’abord s’inspirer de l’existant : ArXiv et Wikipedia sont selon moi deux systèmes parfaitement adaptés. Il faut en effet inverser la tendance : les éditeurs doivent accepter le fait que ce qu’ils publient est d’abord issu du pot commun “connaissance de l’homme”, et que leur travail est d’abord un service rendu sous forme de support. Les productions scientifiques peuvent aujourd’hui être évaluées par les pairs de manière transparente sur des serveurs en ligne adaptés. Elle peuvent être publiées et/ou référencées en ligne avec un coût nul et toucher des milliards de personnes, sans obliger le lecteur au fin fond d’une zone rurale d’un pays du tiers-monde à posséder un abonnement Elsevier. Et si ce dernier n’a pas Internet, un de ses correspondants plus chanceux devrait pouvoir avoir la possibilité la plus morale qui soit à imprimer le texte et le lui envoyer par courrier.

Recette à méditer, reposant sur le principe de la décentralisation des données et de la priorité de la diffusion des connaissances :

  • Chaque chercheur (ou simple quidam) produit des textes qu’il héberge soit depuis chez lui, soit sur un emplacement qui lui est personnellement réservé sur un serveur au sein de son université de rattachement.
  • Les universités hébergent toutes des duplicata des bases de données dont l’alimentation se fait via une technologie peer-to-peer. Les bases de données sont les suivantes : 1) la liste et les adresses des textes produits par les chercheurs et hébergés partout dans le monde 2) le descriptif de ces textes, leur domaines, suivant une nomenclature commune 3) les commentaires et les critiques de ces textes, produits de manière anonyme ou non.
  • Les revues ont accès (comme le reste du monde) à ces données et peuvent choisir celles parmi les meilleures publications (système de popularité) qui peuvent être inclues dans leurs collections. Elles font alors pour cela appel à leurs comités de lecture. En retour, d’autres comités de lecture issus des communautés scientifiques (associations internationales de chercheurs, prix de travaux scientifiques, membres de comités d’institutions publiques, etc) peuvent aussi participer à un système de notation.
  • Les systèmes de notation doivent être indépendants les uns des autres, parfaitement identifiés, et peuvent être multiples. Par exemple, l’Association des Joyeux Mathématiciens du Wyoming peut éditer mensuellement ou annuellement, toujours en ligne, un classement des productions les plus pertinentes. Ce classement pourra être différent pour les referees des médailles Fields. Et encore différent pour des institutions comme le CNRS. Il peut donc y avoir consensus ou différence : c’est bien là l’objectif des théories scientifiques que d’être discutables, non? Mais ces classements multiples permettraient de hiérarchiser la qualité des travaux selon des tendances, et permettrait aussi des notations “en contexte” : si un chercheur doit être évalué, c’est à l’instance qui l’évalue qu’il revient de noter ses productions. Ainsi par exemple en France : l’AERES, au lieu de ne se référer qu’à des évaluations de revues complètement absconses, pourrait faire l’effort de lire les publications des membres des labos et elle-même attribuer une note au labo, note qui compterait alors dans la popularité des articles référencés.
  • Le chercheur qui produit un texte peut toujours le faire en vue de le proposer dans une revue bien précise mais il le dépose en ligne et le rend accessible à tous : la revue peut alors utiliser ce texte, comme initialement prévu, mais d’autres revues peuvent très bien l’utiliser aussi : par exemple pour le traduire et favoriser sa diffusion, ou le rendre disponible dans des endroits ne disposant pas d’accès Internet (on peut imaginer une autre ambition aux éditeur consistant à publier des versions papiers des meilleurs articles dans un but humanitaire…Ceci en vertu d’une absence d’exclusivité de la diffusion.

Et alors, où serait le problème ? Les auteurs ne sont de toute façon pas censés toucher de revenus sur leurs propres publications scientifiques. Les institutions feraient des économies substantielles. Tout le monde aurait accès à ces connaissances. La fiabilité des informations ainsi produites serait mesurée à l’aune des méthodes de ceux qui se donneront la peine d’effectuer ces évaluations. L’ensemble pourrait très bien reposer sur un modèle Wikipedia… Avec l’avènement du tout numérique et de l’Internet, il faut aussi que nos chers éditeurs adaptent leurs modèles hérités du début du XXe siècle (Elsevier est même plus ancien) et comprennent que leur rôle n’est plus autant indispensable qu’il l’était hier, surtout si leur jeu consiste à imposer un modèle de monopole et brider la diffusion des connaissances.