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Liberté, sécurité, Benjamin Franklin

☙ Posté le 06-04-2015  | ⏱ 7 minutes  | ✏ 1470 mots  | ✍ Christophe Masutti

« Ceux qui sont prêts à sacrifier une liberté essentielle, pour acquérir une petite sécurité temporaire, ne méritent ni la liberté ni la sécurité ». Cette citation attribuée à Benjamin Franklin résonne comme un slogan partout où la question des libertés individuelles et le droit à la vie privée sont menacés par des politiques publiques ou de nouvelles dispositions juridiques.

Après l’affaire E. Snowden, et aujourd’hui en France l’actuel projet de Loi Renseignement qui fait craindre un nouveau Patriot Act à la française, de nombreuses voix s’élèvent pour la défense de la justice et contre la surveillance de masse. On fait alors appel à de grandes figures de la défense des droits civils, parmi lesquelles Benjamin Franklin, un des Pères de la Constitution américaine et signataire de la Déclaration d’Indépendance. À la face des décideurs que l’on pense bien inspirés du modèle démocratique qui vit naître les pratiques honteuses de la NSA, retourner une citation chargée de l’histoire même de la naissance de cette grande démocratie américaine, revêt une couleur bien jubilatoire. « Tel est pris qui croyait prendre », aurait dit La Fontaine, mais pour qui exactement ? D’où vient cette citation ? et dans quel contexte a-t-elle été écrite ? Vous allez voir, c’est assez surprenant.

En fait, lors d’un débat, en particulier par écrit, je ne supporte pas de citer sans connaître la source d’une citation et m’assurer que je ne me fourvoye pas dans quelque impasse dont j’aurais toutes les difficultés à sortir. Je ne suis pas le seul, tous les Wikipédiens sont dans ce cas-là, ainsi que les chercheurs, toutes les professions obéissant à des règles de déontologie et de probité, et — oserai-je le dire ? — tout le monde, quoi, sauf les menteurs. Il ne s’agit pas tant de « ramener sa science » que d’être sûr de ce qu’on avance sous peine de se voir aussitôt discrédité. Cette citation de B. Franklin a de nombreux attraits mais elle m’a toujours étonné de la part d’un homme politique de son envergure, peu enclin à sortir des jugements à l’emporte-pièce tels qu’on en rencontre trop fréquemment chez nos policitiens français dont le niveau intellectuel est pourtant bien éloigné des monuments politiques révolutionnaires du xviiie siècle.

La citation elle-même, mentionnée sur la Statue de la Liberté, est souvent citée de manière transformée. Par exemple on trouve parfois une forme largement discutable du style : « un peuple qui serait prêt à sacrifier sa liberté pour obtenir la sécurité, ne mérite ni l’un ni l’autre ». Il est donc important de retrouver le texte original. Il existe une édition électronique des écrits de Benjamin Franklin, en accès gratuit (il faut toutefois accepter une licence), et on peut trouver le texte de 1755 : « Pennsylvania Assembly: Reply to the Governor. November 11, 1755 », in: Votes and Proceedings of the House of Representatives, 1755-1756 (Philadelphia, 1756), pp. 19-21. La citation en anglais est la suivante  : « Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety. »

Néanmoins, à la lecture du document, et sans connaître au moins quelques éléments clés de l’histoire de la Pennsylvanie, il est assez difficile de comprendre le sens de cette phrase située dans l’avant-dernier paragraphe. Toujours est-il que la lecture générale du texte semble nous amener sur un tout autre domaine que celui des considérations actuelles qui nous font citer B. Franklin à tour de bras. Même si, au fond, la problématique reste la même (liberté vs. sécurité), un commentaire s’avère nécessaire. Et ce commentaire, je l’ai trouvé chez B. Wittes, un chercheur de la Harvard Law School, dont je reproduis le propos ci-dessous, avec son aimable autorisation. Il s’agit d’un court texte qui renvoie à un article plus conséquent, cité en note. Je dois aussi remercier Valentin qui m’a soufflé cette référence dans un commentaire précédent sur ce blog.

Ce que Benjamin Franklin a vraiment dit

Par Benjamin Wittes, Lawfare, le 15 juillet 2011

Source : Lawfareblog

En faisant des recherches pour un article que je suis en train d’écrire à propos de la relation entre liberté et sécurité1, il y a un fait historique intéressant que j’ai creusé : cette célèbre citation de Benjamin Franklin, selon laquelle « ceux qui sont prêts à sacrifier une liberté essentielle, pour acquérir une petite sécurité temporaire, ne méritent ni la liberté ni la sécurité », ne signifie pas ce qu’elle semble vouloir dire. Pas du tout.

J’ai commencé à travailler sur cette citation car je m’attaque au problème de fond à propos de l’idée que la liberté et la sécurité participent d’une forme d’« équilibre » entre l’une et l’autre — et la citation est particulièrement illustrative de la thèse de l’équilibre. En effet, ces mots de B. Franklin sont peut-être les plus célèbres jamais écrits à ce propos. Une version est gravée sur la Statue de la Liberté. Ils sont cités à l’envi par ceux qui pensent que ces deux valeurs coexistent l’une et l’autre dans un état d’équilibre précaire, toujours changeant, et que les questions de sécurité menacent toujours de perturber. Tout étudiant en Histoire américaine les connaît. Et tout amoureux de la liberté les a entendu et sait qu’ils se rapportent à cette grande vérité à propos de la constitution d’un gouvernement civilisé — c’est-à-dire que nous autorisons un gouvernement à nous protéger dans un marché diabolique dont nous sortirons perdants sur le long terme.

Cependant, très peu sont ceux qui, citant ces mots, ont une idée de leur provenance ou de ce que B. Franklin a vraiment voulu exprimer lorsqu’ils les écrivit. Ce n’est pas du tout surprenant, car ils sont bien plus souvent cités qu’expliqués, et le contexte dans lequel on les trouve est une bataille politique qui suscite peu l’intérêt des lecteurs d’aujourd’hui. La plupart des biographes de B. Franklin ne les citent pas du tout, et aucun des textes que j’ai trouvé ne tente sérieusement de les expliquer au regard de leur contexte. Résultat : pour aller au fond de ce qu’ils signifiaient pour B. Franklin, on doit fouiller les sources des années 1750, avec une littérature biographique secondaire qui ne donne qu’un cadre à la discussion. Je suis toujours en train de paufiner les détails, mais ce que je peux dire avec certitude à ce stade, c’est que B. Franklin n’affirmait rien de ce que pensons lorsque nous citons ses mots.

Ils apparaissent originellement dans une lettre de 1755 que B. Franklin est censé avoir écrit au nom de l’Assemblée de Pennsylvanie à l’intention du gouverneur colonial durant la Guerre de Conquête. La lettre était une salve dans la lutte de pouvoir entre le gouverneur et l’Assemblée à propos du financement de la sécurité à la frontière, alors que l’Assemblée souhaitait taxer les terres de la famille Penn, qui gouvernait la Pennsylvanie de loin, de manière à lever des fonds pour la défense contre les attaques des Français et des Indiens. À la demande de la famille, le gouverneur émit son veto contre les actions de l’Assemblée. Donc pour commencer, B. Franklin n’écrivait pas dans la situation d’un sujet à qui il serait demandé de céder sa liberté à un gouvernement, mais en sa qualité de législateur à qui il est demandé de renoncer à son pouvoir de taxer des terres théoriquement sous sa juridiction. En d’autres termes, la « liberté essentielle » à laquelle se réfère B. Franklin n’est pas ce à quoi nous nous référons aujourd’hui à propos des libertés civiles mais, plutôt, au droit de l’auto-gouvernance d’un corps législatif dans l’intérêt de la sécurité collective.

De plus, l’« [obtention] d’une petite sécurité temporaire » que récrimine B. Franklin n’est pas la cession d’un pouvoir à un gouvernement Leviathan en échange de quelque promesse de protection envers une menace extérieure ; car dans la lettre de B. Franklin, le mot « acquérir » ne semble pas être une métaphore. En insistant pour assujettir les terres Penn aux impôts, l’Assemblée était accusée par le gouverneur de bloquer l’affectation des fonds pour la défense de la frontière — ce qui justifiait ainsi son intervention. Par ailleurs, la famille Penn offrit plus tard de l’argent pour la défense de la frontière aussi longtemps que l’Assemblée voulait reconnaître qu’elle n’avait pas le pouvoir de taxer ses terres. B. Franklin a donc contesté le choix qui s’imposait au corps législatif, entre d’un côté être capable de rassembler des fonds pour défendre la frontière et, de l’autre, conserver son droit à l’auto-gouvernance — et il critiqua le gouverneur d’avoir suggéré qu’on devait être prêt à renoncer au second pour obtenir le premier.

En somme, B. Franklin n’évoquait pas la tension entre le pouvoir du gouvernement et la liberté individuelle. Il faisait plutôt référence à l’auto-gouvernance efficace au service de la sécurité en tant que liberté même, réfractaire à la marchandisation. Nonobstant la manière dont la citation est arrivée jusqu’à nous, B. Franklin conçevait sur le même plan les droits à la liberté et à la sécurité de la Pennsylvanie.

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