Les voies de la préfiguration

Les voies de la préfiguration

☙ Posté le 11-11-2019  | ⏱ 11 minutes  | ✏ 2326 mots  | ✍ Christophe Masutti

Pour de récentes approches des mouvements altermondialistes ou apparentés, il semble que le concept de préfiguration devienne une clé de lecture prometteuse. Doit-on uniquement réfléchir en termes de stratégies politiques, ou justifier les initiatives en cherchant une légitimité dans des expériences fictives, comme celle d’Orwell ? Et si oui, comment obtenir l’adhésion du public ? Il importe de travailler un peu cette idée de la préfiguration et c’est ce que je propose dans cet article.

Qu’est-ce que préfigurer ? La préfiguration est d’abord un concept travaillé dans les études littéraires, artistiques ou philosophiques. Pour un événement ou des idées, il s’agit de déceler des éléments antérieurs, culturels, issus de l’expérience, ou d’autres idées et concepts qui peuvent être liés d’une manière ou d’une autre au présent qu’on analyse.

L’ordre temporel n’est pas toujours aussi net. En littérature, les commentateurs construisent des généalogies entre les auteurs, certes, mais avec le dialogue qu’ils construisent avec leurs lecteurs (à titre posthume ou pas), les auteurs aussi construisent à rebours leurs généalogies, déterminent les « plagiats par anticipation ». C’est-à-dire qu’il existe entre les pensées et les textes des fictions de généalogies. Le lecteur n’est pas en reste puisqu’à reconnaître chez un auteur des formes littéraires, des pensées ou des concepts déjà présents chez d’autres auteurs précédents, le lecteur change lui-même, de manière rétroactive, la réception du discours, et les textes plus anciens deviennent des préfigurations historiques.

Précurseurs ? les sciences n’en sont pas exemptes : on voit dans l’histoire des sciences à quel point les auteurs sont toujours soucieux de se situer dans des « Écoles de pensées », de citer les expériences et les théories non seulement lorsqu’il s’agit de les remettre en cause ou les questionner, mais aussi établir une filiation qui permet de légitimer leurs propres recherches. En sciences, la recherche de la préfiguration est une recherche de légitimation, y compris lorsque cette recherche n’est pas effectuée par le chercheur mais aussi par le lecteur qui établit des liens, élabore des clés de lecture jamais pensées auparavant. On peut citer par exemple la re-découverte des travaux de G. Mendel au début du vingtième siècle, et les controverses que cela suscita1 au sujet de la construction d’une nouvelle discipline (la génétique), des controverses qui furent justement les produits de lectures différentes et donc de généalogies différentes.

En histoire, il en va de même, notamment parce qu’il s’agit d’en faire l’épistémologie. Les événements ont-ils toujours une histoire causale, linéaire, dans laquelle on peut facilement trouver les éléments qui en préfigurent d’autres, ou au contraire faut-il réfléchir en faisceaux d’évènements, de documents qui permettent de construire un sens dont on peut dire que ces indices préfigurent quelque chose, mais jamais entièrement ?

Dans les fictions politiques et leur réception dans les représentations dominantes à travers les époques, les mécanismes à l’œuvre ne sont pas tant ceux d’une légitimation de l’action (les auteurs ne sont pas des prophètes dont on suivrait les préceptes) qu’une reconnaissance a postériori d’une expérience politique qui devient alors un instrument de compréhension du présent. À travers l’histoire de l’informatisation de la société, dès les années 1950 et 1960, de nombreux textes font référence à la dystopie de G. Orwell et 1984 pour décrire les dangers des grandes bases de données. Et aujourd’hui encore cette clé de compréhension qu’est le monde politique de 1984 est énoncée, le plus souvent sans vraiment en faire la critique, comme si cette unique référence pouvait réellement fonctionner depuis plus de 60 ans.

Comme le dit P. Boucheron2 :

La littérature ne prédit pas plus l’avenir qu’elle n’en prévient les dangers. Et voilà pourquoi la critique littéraire de l’anticipation ne peut être qu’une critique de l’après-coup. Si on pense aujourd’hui que les fictions politiques de Kafka ou d’Orwell préfigurent une politique à venir, c’est parce que nous vivons aujourd’hui une situation politique en tant que nous sommes préparés à les reconaître comme ayant déjà été expérimentées par avance dans les fictions politiques.

L’ennui c’est que nous avons tendance à penser l’action politique en fonction de cette manière de concevoir la préfiguration, c’est-à-dire en s’efforçant de chercher les concepts dans des expériences fictives ou analytiques qui précèdent l’action et de manière à justifier l’action. Dans l’action politique, toute idée ou pratique qui n’appartiendrait pas à une généaologie donnée serait par définition non recevable, indépendamment de son caractère novateur ou non.

Ceci est particulièrement problématique car le caractère novateur des idées ne peut alors se prouver qu’en fonction d’efforts théoriques soutenus, généalogie et démonstration, ce qui ne coïncide que très rarement avec l’urgence politique. Penser qu’un acte, une décision ou une idée préfigurent toujours potentiellement quelque chose, c’est penser que l’action politique obéit toujours à une stratégie éprouvée et prétendre que « gouverner, c’est prévoir ». Mais jusqu’à quel point ?

Par exemple, l’activisme lié aux questions environnementales montre qu’on ne peut pas circonscrire l’action (comme une zone à défendre contre des projets capitalistes nuisibles aux biens communs) à la seule revendication pro-écologique. D’autres aspects tout aussi importants se greffent et que l’on pourrait rattacher aux nombreux concepts qui permettent d’opposer au modèle dominant des modèles sociaux et économiques différents. Pour rester sur le thème environnementaliste, c’est bien le cas de l’activisme dans ce domaine qui, dans les représentations communes chez les décideurs politiques comme dans la population en général, est resté longtemps circonscrit à une somme de revendications plus ou moins justifiées scientifiquement mais toujours à la merci de la décision publique, elle-même sacralisée sur l’autel « démocratique » du vote et de la représentativité.

L’apparition des ZAD et leur sociologie ont montré combien l’activisme ne correspondait plus à ce « revendicalisme », et c’est ce choc culturel qui permet de comprendre pourquoi il ne passe plus par les mécanismes habituels des démocraties libérales mais propose d’autres mécanismes, basés sur des modes de démocratie directe et l’exercice de la justice, mais inacceptables pour les réactionnaires. Ces derniers ont alors beau jeu de traduire ces nouvelles propositions politiques en termes de radicalismes ou d’extrémismes car elles sont en fait la traduction sociale de la crise des démocraties capitalistes.

Est-ce de l’action directe ? L’action directe (qui n’est pas nécessairement violente, loin s’en faut) est le fait d’imposer un rapport de force dans la décision sans passer par l’intermédiaire de la délégation de pouvoir (la représentativité) et même parfois, dans certains cas, sans passer par les institutions judiciaires (ce qui peut parfois aider à justifier des actions illégales, bien qu’étant légitimées du point de vue moral, ou éthique, tels les actes de désobéissance civile).

Pour ce qui me concerne, l’ennui avec l’action directe est qu’elle relève d’une conception anarchiste qui me semble aujourd’hui dépassée. C’est Voltairine de Cleyre qui a théorisé l’action directe en 1912. Dans les commentaires et les reprises qui ont suivis, l’action directe est pensée en mettant sur le même plan la revendication (syndicale, par exemple), le devoir d’un ouvrier dans la défense des intérêts collectifs de sa classe devant le patronat, la négociation directe entre un collectif et des autorités, etc. C’est-à-dire que l’action directe n’a pas pour objet la prise de pouvoir (elle exclu donc la conquête du pouvoir par la violence) mais elle est d’abord un acte d’organisation. Hier, on pensait cette organisation généralement en termes de classes sociales, aujourd’hui d’autres auteurs parlent plutôt de groupes d’affinités (ce qui n’efface pas pour autant les classes). Et comme il s’agit d’abord d’organiser des actions collectives en fonction de projets prééxistant, c’est-à-dire en fonction d’une expérience relevant de l’imaginaire politique, c’est seulement après-coup que l’on peut penser la puissance préfigurative de l’action directe : « ils avaient bien raison », « c’est grâce à ces luttes sociales que nous pouvons aujourd’hui… », etc.

Or que constatons-nous aujourd’hui ? Tout comme n’importe quel historien le constate en étudiant objectivement l’histoire des luttes sociales. Très rares sont les projets théoriques suscitant l’adhésion d’un collectif et suffisamment compris par chacun pour susciter de l’action directe. On le trouve peut-être dans l’action syndicale, mais si on regarde les processus révolutionnaires, on voit bien que la théorie n’a pas nécessairement précédé l’action, elle s’est construite « en faisant », « en marche » (comme dirait l’autre). On peut douter par exemple que les Révolutionnaires à la Bastille avaient bien tous compris (et lu) les textes de l’Assemblée Constituante. Meilleur exemple, la Commune de Paris née d’un mouvement d’opposition et de révolte, mais débouchant sur une expérience de gestion collective. Ainsi, il y a une stratification des actions et des pratiques dans un mouvement d’opposition et de préfiguration qui font qu’une ZAD ne ressemble pas à une autre ZAD, qu’un rond-point de gilets jaunes dans le Sud de la France ne ressemblera pas à un autre rond-point dans le Nord de la France, et ce n’est pas seulement parce que les contextes environnementaux et sociaux ne sont pas les mêmes, mais c’est parce qu’ils n’ont pas de prétention à préfigurer quoique ce soit de manière stratégique, suivant un plan préétabli.

Cela explique aussi pourquoi il y a de grandes transformation dans le fil chronologique des mouvements sociaux. Les revendications à Hong-Kong se sont certes construites au début sur un rejet des politiques pro-Chine, mais elles se sont assez vite cristallisées autour de contestations plus étendues et diverses rendant de plus en plus difficile une réponse politique (autre que la violence policière et l’étouffement). Il en va de même au sujet des autres mouvements à travers le monde aujourd’hui, qui ont tendance à transformer la revendication en une opposition de modèles sociaux et politique.

Certains sociologues qui se sont intéressés aux mouvements tel Occupy (Wall Street), les ZAD ou Nuit Debout ont montré que, en réalité, à la logique de l’action directe répondait aussi une logique de la théorie directe. N. Sturgeon3 montre combien les mouvements d’opposition changent aussi le cadre discursif : en tant qu’action directe ils rendent le dialogue et la négociation très difficiles avec les autorités (et vouent souvent à l’échec le discours politique en place) mais ils retravaillent aussi à l’intérieur même du mouvement les notions d’horizontalité, de diversité, de décision, de mécanisme démocratique, etc. En somme ce que les mouvements alter- proposent, ce sont tout autant des alternatives que de l’altérité.

Si ces mouvements alter préfigurent quelque chose, ce n’est donc pas par la formalisation d’un discours mais par l’organisation elle-même, au moins aussi importante que la revendication. C’est ce qu’un chercheur comme T. Luchies identifie en étudiant les courants anarchistes de l’anti-oppression4 :

Dans une organisation politique anarchiste, un tel activisme cherche à identifier les formes normalisées d’oppression et à éliminer les institutions qui reproduisent la suprématie blanche et masculine, le handicap, l’homophobie et la transphobie, le racisme et le capitalisme. La lutte contre l’oppression est une action continue et, grâce à sa pratique collaborative et cumulative, nous pouvons entrevoir des formes radicalement inclusives et autonomisantes de communauté politique. Son fonctionnement quotidien préfigure des modes alternatifs d’organisation et de résistance ensemble.

Sans forcément mobiliser un collectif à part entière, ces expériences peuvent être éprouvées dans n’importe quelle organisation qui met l’autonomie et la démocratie au premier plan de ses règles de fonctionnement.

Pour prendre un exemple que je connais plutôt bien, l’association Framasoft fonctionne sur ce modèle. Sans avoir formalisé notre mode de fonctionnement dans une charte ou un règlement intérieur particulièrement élaboré, l’idée est justement de laisser assez de latitude pour apprendre en permanence à moduler le système collectif de prise de décision. Dans les objectifs de réalisation, l’idée est bien de prétendre à l’action directe : mettre en oeuvre des projets concrets, des expériences de logiciels libres et de culture libre, et faire autant de démonstrations possibles d’un monde numérique basé sur une éthique du partage et de la solidarité. Ainsi, nous ne revendiquons rien, nous mettons au pied du mur la décision publique et les choix politiques en proposant d’autres expériences sociales en dehors du pouvoir et de la représentativité politique.

Dans cet ordre d’idée, un dernier auteur que nous pouvons citer est la chercheuse M. Maeckelbergh qui montre bien que la préfiguration n’est ni une doctrine, ni une stratégie politique. Elle échappe à une lecture du pouvoir politique parce qu’elle est presque exclivement en acte. Et c’est aussi la raison pour laquelle, du point de vue de la méthodologie sociologique, elle ne peut s’appréhender qu’en immersion. Elle affirme dans son étude sur les mouvements altermondialistes5 :

Ce qui différencie le mouvement altermondialiste des mouvements précédents, c’est que le « monde » alternatif n’est pas prédéterminé ; il est développé par la pratique et il est différent partout.

Est-ce pour autant du relativisme selon lequel tous les mouvements seraient équivalents, quelles que soient leurs orientations morales et politiques ? Heureusement non, car ce qui défini l’action directe dans cette dynamique de préfiguration, c’est aussi l’expérimentation de multiples formes de démocraties directes. Si, de manière générale, elles ont tendance à appeler à un changement de paradigme (celui de la représentativité et de la délégation de pouvoir) elles appellent aussi à un changement de modèle social et économique. Il peut néanmoins subsister des désaccords. Très prochainement, nous verrons sans doute apparaître quelques tensions entre ceux pour qui le capitalisme pourrait retrouver figure humaine (et pourquoi pas humaniste) et ceux pour qui le modèle capitaliste est en soi un mauvais modèle. Mais quelle que soit la prochaine configuration, les enjeux sociaux et environnementaux d’aujourd’hui présentent assez d’urgence pour ne plus perdre trop de temps à écrire des fadaises : les principes d’expansion et d’exploitation capitalistes des ressources (naturelles et humaines) impliquent dès mainenant une urgence de l’action.


  1. On peut se reporter aux travaux de l’historien des sciences Jean Gayon à ce sujet. [return]
  2. Patrick Boucheron, Qu’est-ce que préfigurer ? Des généalogies à rebours, Cours au Collège de France, 27 mars 2017, Lien. [return]
  3. Noel A. Sturgeon, « Theorizing movements: direct action and direct theory », in : M. Darnovsky, B. Epstein, R. Flacks (Éds), Cultural Politics and Social Movements, Philadelphia, PA: Temple University Press, 1995, p. 35– 51 [return]
  4. Timothy Luchies, « Anti-oppression as pedagogy; prefiguration as praxis », Interface : a journal for and about social movements, 6(1), 2014, p. 99-129. [return]
  5. Marianne Maeckelbergh « Doing is Believing: Prefiguration as Strategic Practice in the Alterglobalization Movement », Social Movement Studies, 10(1), p. 1-20, 2011. [return]