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Pour un web désencombré

☙  Posté le 07-03-2023  | ⏱ 32 minutes  | ✔ 6768 mots
✎  Christophe Masutti

Et si nous nous mettions en quête d’une low-technicisation du web ? Cela implique de faire le tri entre le superflu et le nécessaire… donc d’ouvrir un espace de discussion avant que d’autres s’en emparent et nous façonnent un web à leur image où se concentreraient les pouvoirs. Nous voulons un web en commun qui respecte les communs. Ce billet est une modeste tentative pour amorcer un débat.


– Ton blog est tout moche, c’est normal ?

– Il n’est pas moche, son contenu est structuré à peu près correctement selon les préconisations standards HTML et avec une feuille de style minimaliste.

– oui, mais pourquoi ? il n’était déjà pas bien joli, joli auparavant…

– Parce que le web est encombré, cela a un coût environnemental non négligeable et la présentation tend à prévaloir sur les contenus en sacrifiant le sens et la pertinence de ceux-ci. À ma mesure, j’essaie de participer à un web plus léger.

– Et tu penses qu’il y a tant de monde pour lire ta prose que cela fera une différence ?

– non, d’ailleurs tu peux aller voir ailleurs, si cela ne te plaît pas.


Oui, je sais : low-tech, low-num, ces mouvements sont au goût du jour et il est de bon ton d’y participer au moins de loin, à titre individuel ou collectif. Ce que vous lisez n’est qu’un blog personnel mais il me semble intéressant d’y émettre tout de même une réflexion à ce propos.

Avant de devenir un argument, l’urgence climatique et environnementale est d’abord le constat d’une crise factuelle qui concerne tous les secteurs d’activités de productions et d’usages. Nos pratiques numériques, et tout particulièrement l’inaction face au capitalisme des plateformes, contribue pour une part significative au gaspillage énergétique de l’humanité (et cette partie de l’humanité la plus nantie) et cela a des répercutions extrêmement néfastes sur l’environnement et le changement climatique. Il est crucial et urgent aujourd’hui de prendre non seulement du recul mais agir de manière assez stricte pour limiter ce gaspillage. Si toutefois nous voulons maintenir un semblant d’activité numérique à l’avenir, il va falloir créer des espaces communs de réflexion et d’action avant de se voir imposer des règles qui finiront, comme d’habitude, par concentrer les pouvoirs en concentrant les technologies au bénéfice de ceux qui en auront les moyens.

S’il doit y avoir un nouvel ordre numérique, il doit être issu d’une logique d’action collective qui procède de deux mouvements complémentaires : la réappropriation collective des technologies de communication (la lutte contre les plateformes monopolistes et le capitalisme de surveillance) et l’élaboration d’espaces communs d’échanges et d’expérimentation pour élaborer collectivement nos choix, ce que nous voulons et ne voulons pas, le nécessaire et le superflu. Ces espaces sont supportés par le logiciel libre et le mouvement des communs numériques, par l’éducation populaire et les capacités des groupes à exercer des échanges et des relations démocratiques. Cela suppose deux engagements : préfigurer le monde numérique que nous voulons pour demain et lutter plus ou moins durement contre l’accaparement des moyens de production et des conditions d’échanges communicationnels.

Une fois cela dit… ce ne sont que des mots. Ils ont un intérêt, toutefois : ils placent la critique des technologies dans un débat politique qui transcende la seule action individuelle. Alors, oui, réfléchir à l’encombrement du web aujourd’hui, ce n’est pas une tendance luddite ou rétrograde pour nous « faire revenir » au web des années 1990, c’est une réflexion qui engage notre rapport aux communications et aux contenus web pour que l’innovation soit aussi un choix de vie responsable.

Pour ce qui suit, je ne pourrai ici parler que de mon expérience personnelle, celle d’un utilisateur, d’abord, et celle d’un tout petit créateur de contenus. J’ai quelques sites web amateurs à mon actif et je m’amuse avec les réseaux en général. Et si je suis aussi un grand nostalgique des vieux gros ordinateurs des années 1960, c’est surtout à cause de mon travail d’historien, mais cette partie de l’histoire des machines et des réseaux est aussi un socle sur lequel on peut construire des représentations intéressantes des activités numériques.

État des lieux

Le web, c’est quoi ? Wikipédia nous le dit très bien : « un système hypertexte public fonctionnant sur Internet ». On y accède avec un client HTTP, le plus souvent un navigateur qui permet d’afficher des « pages web ». On peut évaluer le web d’aujourd’hui avec au moins deux points de comparaison : avant HTTP & HTML, et après.

Le point de rupture se situe donc entre 1991 et 1992. En 1991, la définition originale de HTTP version 0.9 par T. Berners-Lee était surtout une présentation succincte et à visée technique tandis qu’en 1992, le mémo HTTP 2 est une présentation beaucoup plus aboutie et concrète. Pour en comprendre la portée, T. Berners-Lee explique pourquoi les systèmes d’information doivent évoluer vers HTTP :

« Les systèmes d’information utiles exigent plus de fonctionnalités que la simple collecte, notamment la recherche, la mise à jour frontale et le traitement des annotations. Ce protocole permet d’utiliser un ensemble ouvert de méthodes (…). »

En 1996, T. Berners-Lee n’est cette fois pas seul pour rédiger la RFC 1945 et dans l’introduction la même phrase est reprise. C’est la même chose en 1999, etc.

Pourquoi est-ce si important ? Il ne faudrait surtout pas croire qu’avant 1991, les réseaux n’avaient pas de quoi structurer des contenus et les diffuser avec des applicatifs tout à fait sérieux. Qu’il s’agisse du vénérable Telex ou du plus moderne Teletex des années 1980, l’accès aux contenus sur les réseaux était tout à fait praticable, surtout après l’arrivée des premiers terminaux à écran. Pour ce qui concerne la création de contenus textuels, il y avait déjà l’ancêtre du HTML : le SGML (Standard Generalized Markup Language), un langage de balisage créé en 1969 et standardisé (ISO) qui vise à produire des textes structurés avec des styles, et donc accessible parfaitement via n’importe quel protocole pourvu qu’on s’entende sur la nature du document (la définition de la nature du document ou DTD). Donc de ce point de vue, SGML, HTML, XML sont des balisages similaires et dont les principes remontent à l’âge d’or des réseaux.

Qu’apporte le HTTP, dans ce cas ? d’abord le support des en-têtes des documents dans un format lui-même standardisé (MIME), ensuite, au fil des améliorations, ce sont surtout les notions de requêtes multiples et de négociation entre client et serveur qui sont importantes : savoir quels types de contenus sont « requêtés » et envoyés et depuis quel serveur (l’adresse de l’hôte). Viennent enfin plus récemment les spécifications pour le transfert sécurisé (HTTPS).

En d’autres termes, même si vous n’avez pas bien compris les paragraphes précédents, ce n’est pas grave. Voici l’essentiel : HTTP est un protocole de communication ouvert qui permet de trimballer plusieurs types de contenus et, au fur et à mesure de l’évolution de HTTP dans l’histoire, on ne s’est pas limité à la seule transmission de documents « texte » en HTML mais on a favorisé l’interactivité tels l’édition de pages web ou quelques applicatifs (Webdav, Cardav, Caldav), et surtout les scripts qui permettent de trimballer toujours plus de contenus multimédias.

Toute cette évolution est basée sur un principe : s’entendre sur des protocoles communs et ouverts de manière à échanger toujours plus de contenus différents quel que soit l’ordinateur et le langage de l’utilisateur. Le World Wide Web devait et doit toujours être un espace en commun (même si ce principe est fortement remis en question par certains gouvernements). Par définition, aucune limite pratique n’a été décrétée et c’est heureux : la multiplication des échanges est fondamentalement quelque chose de positif.

Par contre, deux critiques doivent absolument être entendues. La première est classique : le web est en grande partie devenu dépendant de quelques grandes entreprises qui en concentrent l’essentiel et exercent par conséquent un pouvoir exorbitant (avec la connivence des gouvernements) sur le bon usage de ce commun et par conséquent sur l’accès égalitaire à l’information et la liberté d’expression. Tim Berners Lee a lui-même publiquement dénoncé ce fait qui a détourné le web de sa vocation initiale.

L’autre critique est complémentaire à la première : l’abus de contenus, de présentation de contenus et de pompage de données a rendu le web carrément encombré. Entre la publicité, l’économie de l’attention, le streaming, les images : il est devenu de plus en plus difficile de se livrer à la première vocation du web : chercher, trouver et lire des contenus pertinents. L’évolution du poids des pages web est un indicateur fondamental pour se rendre compte à quel point, malgré l’augmentation de la rapidité de nos connexions, notre manière de créer des contenus est devenue délétère pour l’environnement comme pour la pertinence de ces contenus. La publicité joue évidemment un rôle prépondérant dans cet effet (voir Pärsinnen et al, 2018). Mais le plus alarmant à mes yeux, c’est le rapport entre le contenu HTML d’une page et son poids : en 2020, le contenu HTML d’une page web en 2020 pèse environ 1,3% du poids de la page. Cela signifie que la structure et le contenu informatif sont littéralement noyés dans une masse de données secondaires. Et parmi ces données secondaires, je soutiens que la grande majorité est parfaitement inutile.

Critique des contenus

Si de nombreuses voix s’élèvent depuis des années au sujet du capitalisme de surveillance, la question de la sobriété du web est plus délicate. Que sommes-nous prêts à sacrifier au nom d’une plus grande sobriété du web tout en cherchant à optimiser les contenus et leurs diffusion égalitaire et libre ? Après avoir été pendant des années biberonnés aux médias sociaux et au streaming vidéo sans prendre en compte leurs enjeux environnementaux et socio-psychologiques, que sommes-nous prêt à abandonner au profit d’un web plus efficace et sobre ?

J’avais déjà montré dans un article précédent à quel point les médias sociaux sont loin d’être des espaces démocratiques, en particulier parce qu’ils mettent sur le même niveau des contenus n’ayant aucun rapport entre eux pour générer de l’économie de l’attention. Ainsi un documentaire fouillé et sérieux est situé au même niveau qu’un néo-fasciste qui débagoule dans sa cuisine, un billet de blog équivaut à un article journalistique, et tous les articles journalistiques finissent par se ressembler… tout cela parce que la présentation de ces contenus est très souvent la même, en fin de compte. Les multinationales du web et en particulier le moteur de recherche Google, ont créé un écosystème calibré, optimisé pour le référencement concurrentiel, qui promeut la forme au détriment du fond. Les jugements de valeurs, les contenus caricaturaux et courts, les punchlines, les images-choc, seront toujours plus valorisés que les longs commentaires, articles ou vidéos qui analysent les faits, font un travail conceptuel ou vulgarisent des connaissances complexes.

Première remarque. Il ne faut pas individualiser la responsabilité. Ça, c’est qui a tendance à nous transformer en ayatollahs du tri de déchets ménagers au prix de tensions et d’engueulades familiales mémorables tandis que l’usine d’à-côté achète du droit à polluer. Je ne dis pas qu’il ne faut pas trier ses déchets (il le faut !), mais cela n’a pas de sens si on ne l’inclut pas dans le cadre plus général de notre rapport collectif à la consommation et aux communs naturels. L’analogie avec le web, c’est qu’en plus de chercher à trier le nécessaire du superflu, réfléchir à la manière dont nous communiquons et échangeons des informations conditionne aussi la réflexion collective sur ce nécessaire et ce superflu, dans la mesure où nos échanges passent en très grande partie par le web lui-même. Donc un web plus sobre ne signifie pas un web moins efficace : au contraire, comme on le verra plus loin avec la question de la structuration des contenus, gagner en efficacité c’est aussi chercher à gagner des espaces de débats et d’échanges. Le désencombrement du web est une optimisation.

Seconde remarque. Il faut comprendre tout ce que peuvent ressentir les utilisateurs pour qui les conditions d’accessibilité sont mises en jeu aujourd’hui. Le web est de plus en plus exclusif alors qu’il est censé être inclusif. La pression du « tout numérique » poussé par les politiques publiques, rend de nombreux services désormais inaccessibles. Ce n’est pas que de l’illectronisme, c’est aussi une question d’exclusion sociale (cf. Granjon, 2004, Alberola et al., 2016, Defenseur de droits, 2022). Mais dans beaucoup de cas, ce sont les usages et les « codes » qui sont en jeu : la manière de présenter des contenus, de la symbolique des icônes à la notion de menus et autres variations esthétiques, tout cela fait qu’il est souvent décourageant pour un néophyte de tenter d’y trouver de l’information pertinente. Par exemple, cliquer sur un lien sans voir exactement où il renvoie, parfois sur la même page, parfois dans un autre onglet du navigateur, parfois pour télécharger un document (qui aurait très bien pu être affiché en HTML), parfois pour écrire un courriel (mailto:), tout cela a quelque chose de déroutant pour une personne qui n’est pas habituée aux usages. Cette accessibilité est en outre un sujet de premier plan pour les malvoyants : les pages web brillent de mille feux mais la persistance à vouloir absolument présenter des contenus avec forces effets stylistiques rend extrêmement difficile la recherche d’information. Si je veux naviguer en mode texte (ou avoir une lecture audio) sur une page web aujourd’hui, je dois sacrifier l’accès à certaines informations et me contenter d’un web de second choix. Cela ne devrait pas être le cas.

Troisième remarque. Beaucoup de déclarations sur le web se réclament du mouvement low-tech et dénoncent les usages énergivores pour mieux démontrer comment des technologies sobres permettent de lutter contre le gaspillage. Oui, on peut toujours héberger son serveur web chez soi sur un petit Raspberry pour quelque Kwh. Si ce serveur sert à héberger des contenus intéressants avec un public significatif, oui il peut être considéré comme une bonne pratique, quoique toujours dépendante des infrastructures du web, du fournisseur de service aux câbles sous-marins intercontinentaux et les fermes de serveurs des moteurs de recherche. Oui, nous avons besoin d’un web low-tech, sans aucun doute. Mais ces dispositifs doivent absolument s’accompagner d’une critique des contenus eux-mêmes : est-il pertinent de continuer à publier sur des dispositifs low-tech tout ce qu’on publiait auparavant sur Youtube, Snapchat et Instagram ? Avouez qu’il a pas mal de déchets à envisager, non ? est-il pertinent, même sur un serveur low-tech, de continuer à publier des sites web et des blogs bourrés de traceurs, de pub, de mise en formes, de polices de caractères, d’images à vocation purement communicative (c’est-à-dire sans valeur ajoutée quant au fond du propos), et des appels de fichiers vidéos sur des plateformes externes ?

Critique des techniques

Un web low-tech s’accompagne d’une réflexion sur les usages et n’est rien sans cela. Comme le montre Low Tech Magazine, la réflexion doit être back-end et front-end. Il ont d’ailleurs décrit un très bon exemple de démarche dans cet article :

« Internet n’est pas une entité autonome. Sa consommation grandissante d’énergie est la résultante de décisions prises par des développeurs logiciels, des concepteurs de site internet, des départements marketing, des annonceurs et des utilisateurs d’internet. Avec un site internet poids plume alimenté par l’énergie solaire et déconnecté du réseau, nous voulons démontrer que d’autres décisions peuvent être prises. »

Est-ce que la légèreté d’un site web pourrait pallier la lourdeur de son hébergement ? En d’autres termes vaut-il la peine de construire des sites web épurés (comme cette page de blog que vous êtes en train consulter) si, par derrière, l’hébergement est assuré dans un silo de serveur (comme ce blog). À bien y réfléchir, je ne sais pas vraiment. Je pense que tout dépend des pratiques. Mon blog utilise Hugo via une instance Gitlab : il s’agit de générer des pages web statiques aussi légères que possibles, ce qui permet de diminuer drastiquement la charge serveur, le temps de connexion et le téléchargement. Si je devais me servir encore d’un RaspebbryPi derrière ma box internet, il me faudrait acheter ce petit dispositif dont l’essentiel de la technologie mobilise des ressources à la production et à l’achat. Compte-tenu de la fréquence de mes visiteurs (peu nombreux), je doute sincèrement du gain environnemental de l’opération (en fait je vais expérimenter la chose en recyclant un RaspebbryPi mais cela fera toujours un dispositif supplémentaire dont le coût énergétique est largement supérieur au coût énergétique de quelques pages sobres chez un hébergeur existant).

Donc oui, même si des sites web dépendent d’infrastructures physiques coûteuses pour l’environnement, le fait de construire des pages web légères participe d’un mouvement permettant – sans pour autant pallier les contraintes physique – de désencombrer le web et le rendre :

Nous ne pouvons pas aller chercher des solutions pérennes en nous précipitant dans une course en avant technologique, pas plus que la croissance technologique n’est censée être le remède contre le changement climatique (produire de lourdes berlines high-tech avec un moteur électrique ne fait que déplacer le problème des ressources disponibles et de leur exploitation). Le solutionnisme n’est pas avare de recettes. Pour rendre des sites web plus économes, nous pourrions envisager encore d’autres dispositifs de l’informatique personnelle, par exemple sur le modèle des liseuses électroniques pour les livres, une sorte de tablette low tech qui donne accès au strict minimum en mode texte essentiellement… un dispositif de plus. Ou bien « encore une appli », sur un autre dispositif encore… et sous prétexte d’alléger le web on alourdi alors les dispositifs physiques mobilisés. Nous pourrions aussi imaginer un surplus de monitoring que par exemple les fournisseurs d’accès pourraient assumer en nous fournissant un web plus léger en modifiant les contenus que nous recevons. Seulement rajouter une couche entre client et fournisseur a ses limites : d’une part cela reviendrait à créer un web inégalitaire et non neutre1 (un retraitement des données qui pose des questions de censure, de sécurité et va à l’encontre de la libre circulation des informations), et d’autre part cela créerait une surcouche technologique dont l’impact économique et énergétique ne serait pas un gain. Enfin, nous pourrions aussi imaginer des logiciels qui permettent d’alléger la lecture elle-même en adaptant le contenu téléchargé, tel le navigateur Browsh, mais est-ce à l’utilisateur de mobiliser de la puissance de calcul pour corriger ce qui ne devrait pas l’être ? Cela me fait penser à tous ces sur-emballages carton des produits alimentaires que nous devons consciencieusement plier et trier au bon soin des services publics qui nous en débarrassent moyennant des hausses d’impôts locaux : nous devrions au contraire les faire bouffer aux distributeurs.

Vers la fin des années 1950, les dispositifs informatiques, ordinateurs et réseaux, ont été fabriqués industriellement, exploités et vendus dans le but initial de rationaliser les processus de production. En tant que systèmes d’information, ce fut leur seconde révolution informatique, celle qui fit sortir les ordinateurs du laboratoire, de la haute ingénierie et du bricolage savant vers les entreprises et ensuite l’informatique domestique. Les réseaux à portée de tous dans les années 1980 puis le web à partir des années 1990 répondent à une vision new age du village global révisé à la sauce de la société de consommation, mais aussi à la généralisation des moyens de communication, de création et de partage de l’information et des connaissances (le rêve d’un système d’information global de Ted Nelson). Peu à peu la convivialité a laissé place à l’automonomie de ces dispositifs techniques en accroissant la complexité des usages, en déportant les fonctionnalités des services existants sur la responsabilité individuelle (on peut parler des nombreuses tâches administratives qui désormais nous échoient dans la numérisation forcée des services publics).

Délaissant la probité et la convivialité, tout en nous submergeant, la croissance des services numériques est désormais incompatible avec notre avenir climatique commun. Dès lors, plutôt que de poursuivre cette croissance, on peut se diriger vers une reconfiguration de la logique d’ingénierie. C’est ce que propose Stéphane Crozat dans une réflexion sur l'« informatique modeste » :

« L’idée d’une démarche de low-technicisation consiste donc à minimiser le domaine d’application de la technique d’une part et de minimiser sa complexité d’autre part. On cherche d’abord ce qui peut ne pas être construit et ce qui peut être mobilisé de plus simple sinon. C’est en cela une inversion de la fonction de l’ingénieur moderne dont le métier est d’abord de construire des machines toujours plus performantes. »

Une informatique modeste n’est pas un repli technophobe. Il s’agit de proposer une alternative low-tech en redéfinissant les objectifs, à commencer par la limitation du surplus matériel et logiciel qu’engendre la course à la croissance au détriment de la convivialité et des fonctionnalités. Dans une logique de croissance, l’intérêt des fonctionnalités est in fine envisagé du point de vue du profit2 alors qu’il devrait être envisagé du double point de vue par rapport à l’existant et par rapport à l’intérêt collectif (dans lequel on intègre la disponibilité des ressources naturelles et matérielles).

Suivant cette idée, vouloir un web désencombré invite à repenser non seulement le transport des informations (les protocoles) mais aussi la nature des contenus. La réflexion sur le besoin et la nécessité implique une révision des contenus et de leur présentation.

Principes du web désencombré

Tout le monde ne peut/veut pas monter un serveur basse consommation chez soi et ce n’est pas forcément pertinent si la nécessité oblige à faire face à une charge serveur importante et une haute disponibilité. L’essentiel, avec des dispositifs du genre (par exemple, on peut citer la FreedomBox), c’est de comprendre que non seulement il passent par la case logiciels libres, mais aussi que les dispositifs doivent être adaptés aux objectifs (éviter la course en avant technologique, cf. plus haut). La sobriété numérique passe par la discussion et le consensus.

Outre les aspects techniques d’un serveur low-tech, il est donc crucial aujourd’hui de s’interroger sur la manière dont nous voulons présenter des contenus de manière à désencombrer le web et clarifier nos usages. Rappel : HTTP et HTML sont les bases autour desquelles se greffent les contenus, par conséquent il s’agit de les structurer convenablement, c’est-à-dire faire passer le fond avant la forme. J’émets donc ici quelques idées, avec beaucoup de redondance. Exprès !. Ce sont des directions potentielles dont le but est surtout de chercher à ouvrir une discussion sur la manière dont nous devrions structurer le web. En gros : mettons-nous à la recherche d’une politique éditoriale du web désencombré.

Liberté

Il n’y a aucune obligation à suivre les préceptes d’un web désencombré3. Il faudrait néanmoins que chacun en comprenne le sens et qu’on puisse ouvrir la possibilité d’un « réseau » désencombré où l’on reconnaîtrait chaque page par son caractère numériquement sobre. On pourrait proposer un manifeste de la communauté du web désencombré.

Inspiration : Fuckcss et Gemini

En mettant de côté leur aspect volontairement provocateur, on peut s’inspirer des pages suivantes désormais bien connues : This is a motherfucking website. et This is still a motherfucking website. Même si elles contiennent des scripts Google analytics (!).

Elles ont le mérite de démontrer qu’un site web n’a vraiment pas besoin de surcharge CSS. La seconde version propose une négociation relative au confort de lecture : elle démontre qu’un strict minimum de style doit être d’abord pensé pour rendre plus accessible l’information sans pour autant imposer une typographie. La relative austérité de ces pages n’est en réalité due qu’à la feuille de style par défaut du navigateur (allez voir par ici sur Firefox : resource://gre-resources/).

C’est pourquoi une amélioration notable des navigateurs pourrait s’inspirer à son tour de la créativité des créateurs des différents navigateurs utilisés pour le protocole Gemini, comme Lagrange et les autres.

En effet que montre Gemini ? Qu’en s’inspirant d’un protocole comme Gopher (aussi ancien que HTTP) qui permet de présenter des documents dans une grande sobriété (esthétique et énergétique), il est possible de déporter correctement leur présentation sur les fonctionnalités du navigateur et par conséquent rendre leur consultation esthétique, agréable et fonctionnelle en travaillant la chose en local.

Pour moi, Gemini est d’abord une preuve de concept, tant dans le processus de création de contenus4 que dans la consultation. Même si le Geminispace reste confidentiel et réservé à quelques connaisseurs, l’utilisation est néanmoins très simple, même si elle implique forcément un changement d’habitudes. Je pense que, sur ce modèle, un web désencombré devrait s’inspirer d’un protocole et d’un langage déjà forts anciens (HTTP et HTML) mais en les utilisant dans leurs « versions » originelles. Il m’est d’avis que si les navigateurs créés pour Gemini acceptaient à la fois du Gopher/Gemini et du HTML « scrict » (je le met entre guillemets car il n’a plus cours), nous pourrions surfer de manière très intéressante avec des fonctionnalités très créatives. Un piste pourrait être le navigateur HTML Lynx, qui utilise une coloration syntaxique intéressante.

Les contenus textuels : structuration

La sobriété numérique ne doit pas être comprise comme un « retour aux sources ». D’une part ces « sources » sont toujours présentes : le HTML est une évolution de l’ancien SGML. D’autre part s’adosser à l’existant implique ici en réalité un usage correct des langages de structuration de contenus. Par exemple, utiliser correctement les éléments HTML revient à optimiser la recherche et la visibilité de l’information. Il faut donc éviter que des éléments HTML soient utilisés pour ce qu’il ne sont pas. Par exemple, faire systématiquement des liens dans des <button> et/ou dans des <form>.

Écrire pour le web est devenu une activité à part entière, entièrement dédiée à l’optimisation des résultats des moteurs de recherche, si bien que les contenus ainsi rédigés sont ni plus ni moins que des bons contenus googlisés ! Si d’autres moteurs de recherche plus axés sur des types de structures de pages voyaient le jour, il serait beaucoup plus intéressant de publier des contenus (voir ci-dessous la question des microformats). Écrire pour le web devrait donc en premier lieu avoir pour seul souci la bonne structuration du contenu indépendamment de la manière dont les robots d’une multinationale pourraient le lire. Les mots-clé, les descriptions, les titres doivent être honnêtes et en accord avec le contenu, il ne doivent pas créer de faux indices de pertinence pour être mieux référencés dans des bases de données.

Par défaut, la conception de contenus web doit se concentrer sur toutes possibilités de structuration de contenu du HTML dans la version en cours, et les exploiter au mieux. En d’autres termes, les styles ne doivent pas chercher à pallier les soi-disant manques du HTML ou orienter la compréhension des contenus.

Une piste : améliorer les navigateurs

Une piste de réflexion pourrait consister à améliorer les fonctionnalités des navigateurs pour leur permettre d’afficher de bons styles (modifiables par l’utilisateur) en fonction du type de page consulté. Cette fonction existe en partie, par exemple sur Firefox qui propose un « mode lecture » ou bien, dans les paramètres de Firefox la section apparence, ou encore certains plugins qui proposent de remplacer des styles. Cette fonction pourrait être étendue selon le type de page (correctement déclarée dans les balises d’en-tête, par exemple dans la balise <meta name="description" ) et qui respecterait les préceptes d’un web désencombré.

En effet, si on considère un instant les template/CSS proposés pour les CMS les plus courants (par les communautés d’utilisateurs ou par les sites officiels), quelle typologie trouve-t-on ? Un blog, un journal (ou autre site de news), un site de commerce de détail, un site web d’entreprise, un CV, un portfolio. Le reste, ce sont les web designer qui s’en occupent pour construire des présentations sur mesure. Si nous partons de cette typologie, voici 6 feuilles de styles qui pourraient être choisies par défaut par le navigateur. En poussant le curseur un peu plus loin, il n’y aurait même plus besoin de feuille de style à télécharger avec le document, c’est le navigateur qui se chargerait de proposer une présentation du contenu (et l’utilisateur pourrait choisir). L’idée, ici, consiste à déporter la présentation sur le navigateur, c’est-à-dire travailler en local pour décharger les serveurs d’informations qui seraient superflues.

Plus besoin de télécharger des polices de caractère, plus besoin d’imposer ses goûts et ses couleurs. Bien sûr, il ne devrait pas y avoir d’obligation : c’est l’utilisateur qui devrait pouvoir choisir s’il accepte ou non de consulter le site avec la proposition de style du créateur.

Recommandation : les feuilles de style ne devraient être que des propositions qui permettent de jouer sur la présentation de contenus HTML bien structurés. L’utilisateur devrait pouvoir choisir ou non le style proposé, consulter uniquement en mode texte, ou consulter selon le style qu’il pourra appliquer automatiquement ou non par son navigateur. En l’absence d’un tel choix, par défaut, les styles doivent être réduits à presque rien.

Tout n’est pas mauvais dans les styles

Les feuilles de styles sont des amies : elles permettent de rendre plus agréable la lecture, elle embellissent le web, permettent la créativité, et si la typographie est maîtrisée elles apportent du confort.

Mais elles ont un côté obscur  :

Pour autant, les styles ne sont pas tous bons à jeter par la fenêtre. On peut penser par exemple à utiliser les microformats. Ces derniers cherchent à combler le fossé entre la structure et la signification grâce à des classes qui sont comprises directement par le navigateur. Par exemple, un microformat qui est prometteur, c’est citation. Avec les bons effets de styles, celui-ci pourrait permettre d’identifier et de travailler les bibliographies sur le web un peut à la manière d’un bibtex géant ! Cela aurait un certain panache et compléterait aisément l’élément HTML <cite> souvent peu ou mal employé.

Les contenus multimédias

Par défaut, aucune image, aucun son, aucune vidéo ne devrait être téléchargé si l’utilisateur n’en a pas fait explicitement la demande.

Pour les mêmes raisons d’accessibilité mentionnées plus haut, on bannira les icônes et autres images ayant vocation à remplacer de l’information par une iconographie dont les clés de compréhension ne sont de toute façon pas connues de tous.

Il y a un statut particulier du contenu multimédia lorsqu’il vise à illustrer un propos : dans un article, une vignette ne dépassant pas une dizaine de kilo-octets pourrait être proposée dans l’élément HTML figure avec un lien vers l’illustration en plus haute définition soit dans l’élément caption soit directement sur la vignette (à la manière du web des années 1990).

Pour les contenus textuels, une image devrait uniquement avoir pour objectif d’illustrer un propos (mais dans une démarche artistique, une image est en soi le propos).

Un site ayant la vocation de diffuser exclusivement des contenus multimédia doit en assumer le coût énergétique et d’accessibilité tout en structurant correctement ces contenus pour les décrire avec soin. Par exemple, pour les vidéos, on pourra utiliser Peertube (monter une instance ou partager une instance avec d’autres personnes) et proposer par défaut une visualisation en basse définition tout en soignant le sommaire des vidéos.

Sécurité et confidentialité : pas de javascript, pas de cookies

Le web désencombré est par nature un web sécuritaire. Il noue une chaîne de confiance entre le créateur de contenu et l’utilisateur.

Par conséquent, il n’y a aucune place pour la captation de données utilisateur à des fins de mesure d’audience ou publicitaire. Cela se concrétise notamment par l’interdiction par défaut de code javascript dans les pages HTML et par le refus par défaut de n’importe quel cookie. Cependant…

La manque de confiance dans la navigation web a aujourd’hui atteint un tel stade que certains utilisateurs désactivent complètement le javascript dans leur navigateur, surtout pour des raisons de sécurité. C’est dommage, car l’intention première d’imaginer un web interactif s’en trouve contrecarrée.

Cela dit, un utilisateur est forcément par défaut un utilisateur sans javascript : il faut toujours télécharger le script avant de l’exécuter. Or, tous les navigateurs (surtout en mode texte) ne permettent pas d’exécuter ces scripts. Par conséquent, pour un web désencombré, l’utilisation de javascript devrait être exceptionnelle et réservée à des sites interactifs spécialisés (par exemple un site qui permet une application javascript en ligne). A priori, lire un blog, une vitrine d’entreprise, un article de news ou consulter une base documentaire ne devrait pas nécessiter de scripts.

Concernant les cookies et autres traceurs, le web d’aujourd’hui est dans un tel état que les utilisateurs doivent s’en prémunir (même avec les obligations du RGPD), en installant des plugins tels Ublock Origin ou Privacy Badger. Là encore, un web désencombré ne peut admettre l’utilisation de cookies qui ne soient pas a minima strictement conforme au RGPD et dont la fiabilité est vérifiable.

En d’autres termes, l’utilisation de cookies tiers devrait être interdite pour un web de confiance et désencombré. La CNIL a publié à cet effet quelques moyens de lutter contre ce fléau… mais certains ne manquent pas d’imagination pour contourner tous ces dispositifs.

Pour aller plus loin

C. Bonamy et al, Je code : les bonnes pratiques en éco-conception de service numérique à destination des développeurs de logiciels, URL].

S. Crozat, Low-technicisation du numérique, Conférence, URL.

—, « Vers une ataraxie numérique : low-technicisation et convivialité » in Prendre soin de l’informatique et des générations, hommage à Bernard Stiegler, FYP Éditions, 2021. Texte lisible sur le blog de l’auteur, URL.

Collectif GreenIT, Conception numérique responsable URL ; les fiches Bonnes Pratiques

Fondation Mozilla, HTML (HyperText Markup Language), URL.

Pikselkraft, Bibliographie sur l’éco-conception web et les sites Low Tech, URL.

Mission interministérielle numérique responsable, Référentiel général d’écoconception de services numériques (RGESN), URL.

J. Keith, Resilient Web Design, URL.

Wiki des microformats, URL.


  1. Il y a eu et il y aura encore beaucoup de projets dans ce style, visant à promouvoir l’accès à Internet pour tous et dans des conditions difficiles tout en réduisant le web à quelques services aux mains des grandes entreprises. Une illustration est le projet Internet.org promu par Facebook au nom de la connectivité pour tous. ↩︎

  2. Avoir des smartphones dont la fonction de photographie est toujours plus performante n’a pour autre objectif que de créer un discours marketing pour gagner des parts de marché car l’intérêt réel pour les utilisateurs est marginal. L’interêt collectif est alors laissé de côté : prendre des photos ou des vidéos très haute définition engendre le besoin d’une connectivité toujours plus performante pour les partager, or ne serait-il pas plus pertinent de se poser d’abord la question de la pertinence des contenus multimédia haute définition si leur utilisation se fait pour l’essentiel sur des petits écrans ? Si par défaut le partage de contenus multimédia se faisait en basse définition ou de manière systématiquement plus économe en ressources matérielles et en bande passante, le marché des smartphones disposant de capteurs vidéos et photos s’en trouverait radicalement changé. ↩︎

  3. Vous noterez par la même occasion que la page que vous êtes en train de lire ne correspond pas vraiment à ces recommandations. Cela va s’améliorer au fur et à mesure de l’avancement de mes connaissances à ce sujet. ↩︎

  4. Après tout, on crée des pages Gemini dans un pseudo-markdown et le markdown est déjà largement utilisé pour créer des pages HTML. Le processus de création est très similaire de ce point de vue. ↩︎

  5. Pour être plus explicite, si votre contenu ne propose aucun tableau, il n’est pas utile d’imposer le téléchargement de styles pour des tableaux ; si vos titres sont suffisamment clairs et explicites, il n’est pas utile de les mettre en couleur et imposer vos goûts ; si les navigateurs ont tous désormais un mode lecture nuit/sombre/clair, il est alors inutile de s’occuper de cela dans une feuille de style ; etc. ↩︎