Ce que le capitalisme de surveillance dit de notre modernité

Ce que le capitalisme de surveillance dit de notre modernité

☙ Posté le 22-08-2019  | ⏱ 14 minutes  | ✏ 2902 mots  | ✍ Christophe Masutti

Cette partie de mon ouvrage (à paraître en automne 2019) intervient après une lecture critique du texte de J. B. Foster et R. W. McChesney (« Surveillance Capitalism. Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age ») paru en 2014. Comme on le verra dans la suite de l’ouvrage, l’approche critique de Shoshana Zuboff est loin de satisfaire une lecture intégrée de l’histoire économique et politique du capitalisme de surveillance. À mon avis, c’est chez Anthony Giddens qu’on peut trouver assez de matière pour pouvoir mieux comprendre pour quelles raisons on ne peut pas décorréler l’histoire du capitalisme de surveillance de la modernité occidentale et donc des modèles organisationnels qui prévalent depuis un siècle au moins. Le post-modernisme (et avec lui on pourrait inclure les idéologies plus ou moins libertaires et californiennes des années 1980) nous a rendu en réalité bien démunis pour penser cet écrasement des sociétés par la surveillance, et en particulier à cause des conjonctures économico-politiques (et leur modèle américain).

Extrait (Archéologie du capitalisme de surveillance)

[…] Ce que soulève le texte de J. B. Foster et R. W. McChesney, c’est le besoin de redéfinir une certaine vision de la modernité. On la trouve chez Anthony Giddens qui synthétise cette modernité comme une description des organisations, des modes de vie, et leurs trajectoires historiques qui, depuis au moins le xviie siècle, ont configuré durablement la conjoncture mondiale1. C’est une modernité dont on pensait visiblement à tort que la conception unificatrice de l’histoire (c’est-à-dire les contraintes de notre temps comme le pouvoir des institutions sur les individus) avait été dépassée pour faire entrer l’homme dans ce que Jean-François Lyotard appelle, à la fin des années 1970, la condition post-moderne2 où les savoirs prétendument empiriques ne seraient finalement que des jeux de langages qui légitiment la vérité.

Or, c’est à la fois par un procédé narratif (l’histoire racontée par J. B. Foster et R. W. McChesney) et par un discours sur les institutions que nous nous retrouvons en proie à ces contraintes pour comprendre l’histoire qui nous est infligée, malgré nous, par un capitalisme de surveillance envisagé comme un processus qui transcende et traverse les histoires (de l’informatique, de la politique, de l’économie).

Le post-modernisme est une manière de penser l’individu selon son rapport à l’espace et au temps afin d’échapper au « désenchantement du monde », à la fin des utopies (la chute du Mur vue comme une fin de l’histoire sous un certain angle), ou aux failles épistémologiques (nous pensons par paradigmes, il n’y a pas de vérité éternelle). Le post-modernisme est un rempart à l’encontre des visions (trop) unificatrices. Et voilà qu’une dystopie, celle d’Orwell, nous rattrape. Elle nous montre à quel point sa modernité est radicale3, à l’heure où, grâce à Edward Snowden, l’organisation Wikileaks, et d’autres lanceurs d’alertes restés dans l’ombre, il apparaît aux yeux du monde que les États n’hésitent pas à investir des sommes colossales et beaucoup d’énergie pour espionner les populations à un degré inédit d’ampleur et de précision.

Nous sommes radicalement modernes. Du moins, à lire J. B. Foster et R. W. McChesney, nous n’échappons pas à la modernité tant les faits, à l’échelle mondiale, sont écrasants et conditionnent à ce point l’histoire sociale et politique.

Chez le sociologue Anthony Giddens, nous trouvons de quoi commenter en ces termes le capitalisme de surveillance. A. Giddens est célèbre surtout pour son approche critique (et exhaustive) des fondements de la sociologie contemporaine. Dans son livre Les conséquences de la modernité, il se livre à une approche critique de la vision post-moderne de notre rapport au monde. Il ne la considère cependant pas comme une erreur. Il en donne plutôt une nouvelle définition : un ensemble de transformations nécessaires, des améliorations rendues possibles par l’engagement politique, à l’encontre, justement, de la dispersion post-moderne qu’identifiait J.-F. Lyotard.

Pour A. Giddens, la post-modernité est comme un moment de réflexion qui ne prend pas en compte une approche plus intégrée de l’histoire. Selon lui, l’exemple le plus illustratif d’une modernité déconnectée et que le post-modernisme a assimilé comme un relativisme, c’est ce que K. Marx, M. Weber et E. Durkheim ont compris non comme une rupture mais comme autant d’opportunités de changement. Pour K. Marx la lutte des classes, aussi violente soit-elle, est un cheminement vers un nouvel ordre social. E. Durkheim concevait la division du travail comme une violence transitoire vers une harmonie possible entre l’industrie et la société. Seul M. Weber était assez pessimiste et assez critique vis-à-vis de la notion de progrès pour voir, dans la forme inéluctable de la bureaucratie et du contrôle, l’avenir des organisations soumises au pouvoir. A. Giddens en vient à affirmer4 :

Les penseurs de la sociologie, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, ne pouvaient prévoir l’invention de l’arme nucléaire. Mais le mécanisme liant innovation et organisation industrielles au pouvoir militaire remonte aux origines même de l’industrialisation moderne. Le fait que la sociologie ait amplement négligé cette réalité montre à quel point on était persuadé que l’ordre moderne en plein essor allait être pacifique, par opposition au militarisme typique des époques précédentes.

Si l’on suit A. Giddens, au lieu d’un dépassement de la modernité, l’histoire nous montre au contraire une radicalité des mécanismes qui la caractérisent. La modernité a changé de forme depuis l’arrivée de la société post-industrielle et des notions sont devenues centrales telles la globalisation, le choix de vie, l’identité personnelle, les relations familiales, le rôle de l’État-providence. Ces mécanismes sont aussi devenus universels, et même si cet universalisme chez A. Giddens a été souvent critiqué5, de même que ses positions politiques6, ce qui nous intéresse, c’est qu’il propose une approche de la formation des sociétés depuis les années 1960. Cette modernité qu’A. Giddens définit comme le mode de vie et les organisations européens qui se sont étendus dans le monde pendant près de trois siècles, sont entrés dans une phase critique fortement liée à la conjoncture du capitalisme et du consumérisme.

Nulle place pour un individualisme transcendant agissant d’aventure contre les contraintes du temps et de l’espace. On est loin de la toute-puissance du sujet dépassant les failles de la modernité, et la notion même de société, comme le promouvait Alain Touraine peu de temps avant la publication du livre d’A. Giddens7. Au contraire, A. Giddens donne des exemples on ne peut plus rationnels et s’efforce de penser une société embarquée dans l’histoire, parfois malgré elle et parfois par choix. Tel est l’exemple du complexe militaro-industriel : au regard de l’histoire du xxe siècle les sociétés ont été de plus en plus soumises à cette conjoncture. Cette dernière est aussi ressentie comme un manque de sécurité (un « environnement du risque » permanent hérité de l’époque pré-moderne) et, par conséquent, la société ressent un besoin croissant de sécurité qu’elle cherche par excès de confiance dans des dispositifs désincarnés, soit technocratiques, soit des mécanismes institutionnels en réseaux, ce qu’il nomme des « systèmes experts ». Face aux risques, que l’on souhaite mesurés, évalués, quantifiés, la société moderne s’est de plus en plus raccrochée à une foi envers ces systèmes sans toutefois se débarrasser de ses angoisses. Par conséquent, A. Giddens s’emploie à déterminer ce que sont les « institutions » de la modernité qui se sont radicalisées, à chaque fois source d’angoisses8 :

  • le capitalisme (« L’accumulation de capital dans le contexte de marchés concurrentiels du travail et de la production »),
  • l’industrialisme (« La transformation de la nature : développement de l’environnement créé »),
  • Le militarisme (« La maîtrise des instruments de la violence dans le cadre de l’industrialisation de la guerre »),
  • La surveillance (« Le contrôle de l’information et le monitoring social »).

Selon A. Giddens, il reste des possibilités pour dépasser ces régimes de la modernité et elles passent par les mouvements sociaux tels le syndicalisme, l’environnementalisme, le militantisme contre l’armement. Cependant on pourrait tout aussi bien lui reprocher de ne pas tenir compte des contre-mouvements, ceux qui ne provoquent que des contraintes supplémentaires à ces régimes, tels les populismes d’extrême droite, les fondamentalismes religieux et même certaines croyances libérales et autoritaires (dérégulation systématique des marchés, doctrine anti-interventionniste, etc.). Outre ce combat sans fin d’exemples et de contre-exemples, A. Giddens a fait de ces régimes organisationnels une définition globalisée de l’État moderne-contemporain : un système mondial d’États-Nations capitaliste qui ne repose pas uniquement sur des catégories marxistes mais intègre l’industrialisme (y compris militaire) et la surveillance comme les socles de sa permanence. En 1985, déjà, il affirmait ainsi, à propos de ces régimes organisationnels9 :

Ce sont des processus associés au système de l’État-nation, coordonnés par des réseaux mondiaux d’échange d’informations, l’économie capitaliste mondiale et l’ordre militaire mondial.

Toutefois, A. Giddens évacue les choix politiques trop radicaux, ou, du moins l’idée qu’une solution de dépassement puisse passer par un choix qui s’imposerait à la société, entre le capitalisme et le socialisme. Comme le précise un de ses commentateurs à propos des derniers chapitres de The Nation-State and Violence, A. Giddens « souligne qu’aucune théorie critique de la société moderne qui ne fait que poser le choix entre le capitalisme et le socialisme ne peut rendre justice aux complexités et aux problèmes de la modernité »10.

La raison à cela, c’est justement la surveillance. En 1981, alors même que la critique de la modernité n’était pas encore chez lui arrivée à un stade de maturité complète, il se livrait à une critique du matérialisme historique et démontrait combien la surveillance est un processus central qui appartient à nos sociétés et échappe cependant à toute tentative de dialectique marxiste. Pour A. Giddens, la surveillance est définie d’abord comme un processus d’accumulation d’informations par une organisation publique ou privée, de manière à accomplir un processus de contrôle11. On ne rassemble aucune information par quel procédé que ce soit si ce procédé n’est pas d’abord dessiné comme un outil de contrôle.

L’argument est double : premièrement, la surveillance est un instrument de pouvoir totalitaire et deuxièmement les technologies de l’information et en particulier l’informatique ne peuvent se penser indépendamment de la surveillance. Il affirme :

La théorie sociale classique n’a pas reconnu le potentiel de ce qui est devenu de nos jours une menace fondamentale pour les libertés humaines, un contrôle politique totalitaire maintenu par un système de surveillance à l’échelle de la société, lié à la « police » de la vie quotidienne. L’expansion de la surveillance dans les mains de l’État peut soutenir un totalitarisme de classe de la droite (fascisme) ; mais elle peut aussi produire un totalitarisme de gauche fortement développé (stalinisme).

En somme, ce qui est vrai pour le monde ouvrier contrôlé par les machines est tout aussi vrai du point de vue des institutions qui accumulent les informations à des fins de contrôle, et tout aussi vrai du point de vue de la consommation de masse que l’on contrôle et mesure en vue de maintenir ou optimiser les marchés (cette police de la vie quotidienne). Pour A. Giddens, en effet, c’est tout le processus d’informatisation de la société qui doit être pensé sous l’angle de la surveillance12 :

On pourrait supposer que l’arrivée de l’ordinateur, l’extension la plus extraordinaire de la capacité de stockage de l’esprit humain jamais imaginée, est le développement le plus récent et le plus important dans l’expansion de la surveillance comme contrôle de l’information. Même dans les années 1950, on trouvait rarement des ordinateurs à l’extérieur des universités et des établissements de recherche. Aujourd’hui, aux États-Unis, et de plus en plus dans les autres sociétés capitalistes avancées, de grands secteurs du contrôle de l’information sont informatisés tant au sein du gouvernement que de l’industrie. La « première génération » d’ordinateurs des années 1950 a déjà largement cédé la place à une deuxième (transistorisée) et une troisième (microprocesseur) génération d’ordinateurs, intégrés dans des systèmes de base de données. Mais l’ordinateur n’est pas aussi dissocié de l’histoire du capitalisme industriel que l’on pourrait l’imaginer ; et considérer l’informatisation seule comme un nouveau complément tout à fait distinct de la surveillance est trompeur.

D’aussi loin que nous pouvions croire qu’une société « post-industrielle » aurait succédé à la société industrielle d’un ancien monde, grâce à la montée du capitalisme en quelque sorte boosté par l’automatisation et les technologies de l’information, à défaut de rupture le lien est bel est bien continu. Il n’y a pas d’un côté une surveillance à la source du pouvoir à la manière du panoptique foucaltien et, de l’autre, une surveillance à visée productiviste aux fondements du capitalisme. Il n’y a pas d’un côté une société post-industrielle technologiquement avancée et, de l’autre, les archaïsmes du pouvoir politique dont les ressorts institutionnels et idéologiques seraient voués à la disparition. Au contraire, affirme A. Giddens, surveillance et État n’ont jamais été aussi fusionnels :

la « technocratisation » de l’État, au sujet de laquelle Habermas et d’autres ont écrit, tend de plus en plus à concilier les deux aspects de la surveillance de la même manière que dans l’entreprise. Le facteur technologie s’est avéré ici un facteur potentiellement obscurcissant, puisque la technologie a une forme matérielle visible, et peut être facilement considérée – comme l’ont supposé les partisans de la théorie de la société industrielle – comme ayant sa propre « logique » autonome. Mais la « logique » de la machine n’est pas différente par nature de la « logique » du contrôle technocratique de la politique (…)

Cette compréhension de la modernité a guidé la pensée d’A. Giddens à travers les années 1980 et 1990. Et même si les écoles de pensées sont très différentes, sur ces points elle fait aussi écho à la vision unificatrice de J. B. Foster et R. W. McChesney. L’intuition de départ est la même : alors que les idéologies libertariennes, plus ou moins formulées, pensent le « progrès » des technologies de l’information comme autant de solutions qui pallieraient les manquements des institutions, faciliteraient le développement social sur une base d’autonomie individuelle où tout un chacun pourrait s’épanouir grâce aux consumérisme numérique, J. B. Foster et W. Chesney tiennent le retour de l’État-Nation et de la surveillance comme l’instrument total de la soumission des sociétés mondiales à un ordre militaro-industriel.

À ceci près que, une fois regardé à travers les catégories de la critique de la modernité, le capitalisme de surveillance tel que le montre J. B. Foster et R. W. McChesney ressemble fort à une tautologie. Le capitalisme moderne suppose la surveillance : il n’a jamais échappé à une progression continue. Pour prendre l’exemple des États-Unis, il s’agit d’une application toujours plus sophistiquée de la doctrine impérialiste déjà fort ancienne, et d’une application toujours plus sophistiquée de la surveillance sublimée par les technologies. Or, nous sommes arrivés non pas à un point culminant mais à un point de rupture où toute critique de la surveillance est une critique du capitalisme. Ce que les révélations Snowden permettent de montrer, à ce moment de l’année 2013, c’est un instantané du contexte, un moment où la mondialisation du capitalisme de surveillance éclate non pas au grand jour mais dans une possibilité d’énonciation. C’est un moment où nous pouvons désormais construire un discours sur le capitalisme de surveillance en lui donnant un nom.

Nous sommes alors face à un nouveau choix. Soit nous considérons le capitalisme de surveillance comme une cage structurelle de notre société, un état de fait, soit nous cherchons à en déduire une dimension opératoire non plus pour comprendre « métaphysiquement » notre condition moderne mais pour comprendre les mécanismes concrets à l’échelle des société et des individus. Reformulé autrement : soit nous considérons que nous sommes condamnés et même soumis au capitalisme de surveillance et nous accordons, pour nous prémunir des abus, toute notre confiance aux institutions existantes (aux « systèmes experts » décrits par A. Giddens), soit nous tâchons de voir, empiriquement, comment ce capitalisme de surveillance opère et comment nous pourrions y réagir, par effet de mouvements voire de révolte.


  1. Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994. [return]
  2. Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979. [return]
  3. Auparavant dans le livre, j’effectue un commentaire poussé de l’interprétation dystopique des impacts sociaux de l’informatique dans l’histoire. [return]
  4. Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, op. cit., p. 18. [return]
  5. Jean Nizet, La sociologie d’Anthony Giddens, Paris, La Découverte, 2007, p. 87 sq. [return]
  6. On retient A. Giddens comme le théoricien de la « troisième voie », qui a notamment inspiré le britannique Tony Blair. Très brièvement résumé, il s’agissait de poursuivre son analyse des transformations modernes en appelant à une refonte de la sociale-démocratie, pour opposer au néo-libéralisme une sorte de libéralisme de gauche libéré des carcans socialistes. Ses idées ont été bien trop caricaturées pour finir, notamment chez certains politiques français, comme un appel à un mouvement « ni droite ni gauche », ce que naturellement la pensée d’A. Giddens serait en peine de se satisfaire. Nous n’entrerons pas dans ce débat, d’autant plus que nous allons, dans la suite de cet ouvrage, utiliser des concepts qui nous éloignent assez radicalement du libéralisme. En revanche, nous mentionnons l’admirable travail d’A. Giddens en le situant aussi dans l’histoire du capitalisme de surveillance, et pour sa lecture socio-historique fort instructive. [return]
  7. Alain Touraine, Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992. [return]
  8. Anthony Giddens, The Consequences of Modernity, Cambridge, Polity Press, 1990, p. 59, nous traduisons. [return]
  9. Anthony Giddens, The Nation-State and Violence, Cambridge, Polity Press, 1985, p. 135 et p. 290. [return]
  10. Bob Jessop, « Capitalism, Nation-State and Surveillance », in Social Theory of Modern Societies. Anthony Giddens and his Critics, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 103‑128, p. 110. [return]
  11. Anthony Giddens, A Contemporary Critic of Historical Materialism. Vol. 1 Power, Property and the State, Berkeley, University of California Press, 1981, p. 169. [return]
  12. Ibid., p. 175. [return]