Apprendre à marcher

Apprendre à marcher

☙ Posté le 06-10-2019  | ⏱ 10 minutes  | ✏ 2066 mots  | ✍ Christophe Masutti

Lancé par Framasoft en 2014, le grand projet « Degooglisons Internet » a agit pour beaucoup comme un révélateur. Il devenait en effet possible d’utiliser des services en ligne sans accroître sa dépendance aux grands monopoles du web. L’objectif du projet de Framasoft était d’accompagner chaque service d’une rubrique d’aide et d’incitation à l’installation pour des besoins individuels ou collectifs. Après avoir fait goûter le plat, il fallait en donner la recette.

En tout cas c’est ainsi qu’il fut promu.

En réalité, les membres de Framasoft ont largement mûri leurs intentions au fur et à mesure que les services se multipliaient et le nombre d’utilisateurs croissait. Des questions existentielles se sont posées au sujet d’une réputation hégémonique de l’association, au sujet de la charge technique, de la charge de modération, et surtout sur le besoin de plus en plus pressant d’identifier en France et à travers le monde des groupes similaires susceptibles de proposer des solutions de « dégooglisation ». Un début de réponse à nos inquiétudes est devenue de plus en plus évident : nous savions bien sûr que tous les utilisateurs ne sont pas des fondus d’informatique et n’ont pas forcément envie ou les compétences d’installer des serveurs et des logiciels, mais nous avons aussi constaté à quel point il fallait pousser la vague de collectivisation et d’appropriation du Libre dans ce domaine. Rendre des collectifs libristes plus solidaires, mieux connus, et faire naître des initiatives sérieuses, tel fut l’objectif du projet CHATONS et, au-delà, de l’orientation plus générale (et plus mature ?) voulue par l’initiative Contributopia.

Selon le public concerné, le projet « Dégooglisons Internet » recèle des messages différents :

  • Les services sont basés sur des logiciels libres. Ils sont autant de preuves qu’il est possible de construire une offre alternative aux GAFAM sur du code libre tout en y contribuant. Le cycle est vertueux.
  • « Degooglisons Internet » permet d’évaluer ces logiciels, estimer leurs capacités de charge, les mettre à l’épreuve dans un contexte de production avec un nombre conséquent d’utilisateurs. Pour certains les essais sont concluants, d’autres non. D’autres encore ont finalement été mis de côté, non pas en raison d’un manque de connaissances techniques mais à cause des contraintes de gestion qu’ils impliquent (c’est le cas de la solution de courrier électronique).
  • les services respectent les données des utilisateurs et nous n’en faisons aucun usage déloyal. En fait, le modèle économique qui se présente, qu’il soit associatif ou entrepreneurial, n’est tout simplement pas basé sur de l’offre marketing ou publicitaire. Il n’y a donc aucune pression quant à valoriser les données des utilisateurs. En revanche il faut développer à chaque fois des outils pour que l’utilisateur ne soit pas prisonnier du système en place (export des données en quelques clics, chiffrement, sécurité des comptes, règlement RGPD, etc.). Et certains de ces défis sont encore à relever.
  • le projet « Degooglisons Internet » a montré assez exactement comment établir des relations de confiance dans les échanges entre un hébergeur et un utilisateur. La renommée d’une association comme Framasoft peut y être pour beaucoup, mais cela ne suffit clairement pas. C’est pourquoi le collectif CHATONS possède un manifeste et une charte assez contraignants.

Finalement, on constate à quel point la confiance et la solidarité entretiennent des relations étroites d’interdépendance. La confiance est l’élément décisif non seulement parce que depuis 2013-2014 les révélations Snowden ont largement entamé le capital confiance des GAFAM (et des États), mais surtout parce que nos dépendances aux dispositifs technologiques placent nos vies sous surveillance. Ces capteurs de données construisent nos doubles numériques dans lesquels nous n’avons aucune raison de nous reconnaître. Lorsque nous le faisons, nous agissons comme des consommateurs dont le comportement est conformé au marché, avec l’illusion de la liberté de choix, et les contraintes propres aux marchés bifaces qui conditionnent l’usage au pillage des données. Au contraire la confiance repose sur le choix éclairé et des engagements clairs de respect mutuel.

Nous le savions déjà.

Dans ce cas, pourquoi les utilisateurs ne sont donc pas plus nombreux à réclamer à cor et à cris la « dégafamisation » d’Internet ? Certains politiques commencent à entretenir des discours dans ce sens (même si cela relève bien souvent d’un autre abus de confiance). Plus crédibles, beaucoup d’initiatives collectives, plus ou moins militantes, comptent en leurs rangs de plus en plus de personnes sensibles à la question de l’invasion de nos vies privées, parce que leurs combats sont en réalité très proches d’une remise en question plus générale des dégâts environnementaux et sociaux du capitalisme. D’autres mouvements s’engagent sur d’autres fronts, en particulier l’éducation populaire, et là aussi sont extrêmement sensibilisés aux conditions de nos libertés.

Cela fait du monde, dans notre petit cercle de consommateurs de démocraties libérales. Pour d’autres pays c’est la question de la liberté d’expression et d’autres urgences sociales qui finiront par mettre en perspective le monopole des GAFAM. Et pour les dictatures, la question de la liberté de choix est de toute façon hors de propos.

Alors devant ces inégalités, devant ces aspirations à l’égalité et à la liberté, pourquoi tant d’utilisateurs demeurent encore dans la caverne des GAFAM, admirant les promesses malhonnêtes projetées sur la paroi ?

De manière non exhaustive, on peut diagnostiquer :

  • Par désintérêt. C’est à nous de nous interroger alors à propos des bouleversements sociologiques et psychologiques de l’envahissement des dispositifs numériques dans nos quotidiens, et comprendre pourquoi les solutions alternatives peinent, dans leur complexité, à se faire entendre.
  • Par ignorance. Les libristes ont longtemps cru qu’il suffisait de montrer pour faire adopter. Mais cette époque est révolue (même si certains discours persistent et en deviennent même culpabilisants). L’ignorance relève surtout de l’aveuglement des institutions : la solution réside dans l’éducation populaire.
  • Par résignation. Oui, il faut du temps pour remettre en question des pratiques dont, par impératif d’immédiateté, les GAFAM et les États ont provoqué l’adoption à marche forcée. On en voit les stigmates, par exemple, dans les inégalités d’accès aux services publics « numérisés », alors que les plus éloignés de ces pratiques subissent la double peine de l’exclusion sociale et de l’exclusion numérique.
  • Par stupidité. C’est le seul discours culpabilisant que je pourrai prononcer ici : oui, il faut être stupide lorsque, en connaissance de cause, on choisi de se complaire dans le profil du consommateur arrogant pour lequel la fiabilité matérielle est un autre mot pour dire « pouvoir d’achat ».
  • Par naïveté. Certains choix collectifs sont de mauvaises décisions. Lorsque par exemple une entreprise ou une administration publique préfère s’en remettre aux produits des GAFAM en éludant volontairement que ces firmes américaines sont les support d’une autre hégémonie, politique et militaire (celle des États-Unis qui, en vertu du Cloud Act, assimile nos dispositions législatives, comme le RGPD, à des boucliers de papier). Et s’il ne s’agit pas de naïveté, on flirte dangereusement avec la trahison.

Malgré tout cela, et alors même qu’on pourrait penser que Framasoft a la prétention d’être comme un phare dans la nuit, l’association a récemment annoncé un plan de fermeture de plusieurs de ses services.

Abandon du navire ?

Il importe de se rappeler la première intention du projet « Degooglisons Internet » : proposer une démonstration de services basés sur du logiciel libre pour que d’autres puissent se les approprier. En effet, comme le font certains, prétendre que Framasoft aurait découvert aujourd’hui les contraintes liées à l’hébergement de services ou que le logiciel libre n’est pas à la hauteur, c’est nier 5 années de développement de support à l’installation, de contribution à ces logiciels et oublier aussi que, justement, le succès de ces services est en fait une consécration des logiciels en question.

Alors pourquoi ce plan de fermeture ?

D’abord tous les services ne fermeront pas leurs portes. Il suffit de lire attentivement les annonces pour comprendre que la fermeture des services sur un temps long est en soi un projet ! C’est le projet d’une émancipation. C’est bien ce mot qu’il faut entendre derrière « déframasoftisons internet ».

Framasoft a d’autres projets d’envergure. Ils seront annoncés en temps et en heure. En attendant, j’estime que chacun d’entre nous a le devoir de suivre un précepte : cesser d’attendre que des offres toutes cuites fassent leur apparition comme si la confiance que des bénévoles portent sur leurs épaules était après tout une offre comme une autre dans le paysage de la consommation de masse.

Vous êtes membre d’une association, d’un groupe de musique, d’une bande de copains, d’une équipe sportive… et vous n’êtes pas un manche avec un clavier et un écran ? Alors allez-y, prenez un peu de ce temps bénévole pour aider vos amis à s’émanciper dans de bonnes conditions en endossant vous-même la responsabilité de leurs données et donc leur confiance. Selon vos compétences, offrez-leur d’héberger des images avec Lutim, un dépôt de fichier avec Lufi ou carrément un service cloud avec Nextcloud, etc. Qui prétend que de telles solutions devraient réunir des milliers d’utilisateurs ? Si vous les utilisez pour vous, pourquoi ne pas en faire profiter vos amis ?

Vous n’y connaissez rien ? Prenez alors encore un peu de temps pour trouver un CHATONS et ramenez-y vos amis. Vous pourrez aussi leur apprendre quelques astuces d’usage.

L’argent ? oui, c’est le nerf de la guerre. Les modèles économiques des GAFAM ont trop longtemps fait croire aux utilisateurs qu’une adresse courriel, l’hébergement de données ou n’importe quel service devait être gratuit. C’est impossible. Nous devons réapprendre à estimer les coûts de nos besoins. Lorsqu’une association investit dans un serveur, il me semble normal que les utilisateurs contribuent à ces frais. Nous parlons de quelques euros par an. Et si vous décidez de vous lancer par exemple avec une solution Yunohost que vous dédiez à votre famille, un nom de domaine vous coûtera moins de 20 euros par an, et un serveur entre 5 et 10 euros par mois (d’expérience, pour héberger quelques fichiers, les contacts et les agendas de la famille, cela me revient à moins de 60 euros par an).

Oui, cent fois oui, tout le monde ne peut pas dépenser encore quelques dizaines d’euros pour une solution courriel payante ou un hébergement chez un CHATONS. L’abonnement internet et téléphonie portable coûte déjà bien assez d’argent comme cela. Cela reste toutefois, pour beaucoup d’autres personnes, une simple affaire de choix, entre cela et dépenser encore plusieurs centaines d’euros pour un téléphone portable qui fait le café. Ne généralisons pas mais restons lucides : derrière la gratuité des services des GAFAM le discours de l’égalité d’accès aux services est un vaste mensonge.

Cette gratuité s’est certes déclarée au détriment de nos vies privées, mais pas uniquement ! Elle est aussi la condition d’une dégradation des services : au détriment de la sécurité des données, au détriment des règles de chiffrement, au détriment de l’interopérabilité, au détriment de la liberté d’expression (notamment sur les médias sociaux), et surtout… surtout au détriment de nos savoirs.

Prenons le cas d’un usage assez simple comme configurer les options d’un clients de courriel (ses protocoles POP, IMAP, SMTP ou la sécurité SSL, TLS, les ports de connexion…). Tout cela, personne n’est tenu d’y comprendre goutte et d’ailleurs la plupart des bons logiciels client de courriel proposent d’automatiser les procédures. Mais il reste très important de savoir qu’en cas de besoin, on peut y avoir accès. Tout comme il est important de savoir qu’en cas de besoin et avec un peu de patience et de logique je peux changer seul la chambre à air de ma roue de vélo même si je vais chez un réparateur pour le faire. Au lieu de cela les services des GAFAM nous ont privé de ces savoirs : des savoirs censés être disponibles, pas forcément obligatoires mais présents.

La sortie de la caverne de Platon, ou le sapere aude d’E. Kant (dans « Qu’est-ce que les Lumières ? »), c’est exactement de cela dont il s’agit. Il est bien plus grave de ne pas pouvoir se servir de son entendement que de ne pas apprendre. L’éducation populaire dont se réclame Framasoft a au moins cette prétention : si les alternatives aux GAFAM doivent être des modèles d’équilibre entre les usages et la confiance, il doivent surtout rendre de nouveau accessibles les savoirs dont nous privent les GAFAM.

Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes leurs précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace, s’ils essayent de marcher seuls. – Emmanuel Kant, « Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784), trad. fr. J. Barni, voir sur Wikisource.