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[  Christophe Masutti  ]
   

Pour une histoire du courtage de données

☙  Posté le 17-06-2021  | ⏱ 10 minutes  | ✏ 1919 mots  | ✍ Christophe Masutti

Les activités des courtiers de données (data brokers) sont assez peu connues du grand public. Pourtant, ces derniers sont situés sur le créneau crucial du marketing, et on peut considérer qu’aucune stratégie marketing rentable ne peut se faire sans la récolte et le traitement de données. Les précieux services que rendent aujourd’hui ces entreprises conditionnent l’activité économique et renforce toujours plus le modèle du capitalisme de surveillance.

Késako ?

Le courtage de données a commencé à se faire connaître du grand public à partir du moment où furent discutées dans les médias les pratiques d’extraction des données personnelles des grandes entreprises du web (les GAFAM en particulier mais pas uniquement). C’est ce que raconte Shoshana Zuboff dans son livre : au début des années 2000, à partir du moment où la pression de l’actionnariat demandait toujours plus de rentabilité à des entreprises comme Google, ces dernières ont vu dans l’extraction et la vente de données comportementales une occasion d’accroître leur rentabilité et de toujours plus innover selon ce modèle économique du service gratuit en échange de nos expériences du quotidien.

En 2016, le rapport de Cracked Lab sur les data brokers fut sans doute l’un des plus éloquents de l’ère post-révélations-Snowden. Au lieu de se concentrer sur le problème déjà bien inquiétant des relations entre les services d’espionnage américains et les entreprises monopolistes du web dans la surveillance mondiale, les membres de Cracked Lab montraient comment certaines entreprises gagnent beaucoup d’argent en monitorant en permanence nos faits et gestes, et s’accaparent une part toujours plus grande de nos intimités numériques sans se soucier vraiment de la régulation imposée par les législations en vigueur.

Un reportage télévisé récent portait justement sur le courtage de données et les passe-droits de ces entreprises, par exemple sur nos données de santé. Ces pratiques sont d’autant plus difficilement interrogeables qu’elles se font en toute discrétion, sans que les individus puissent s’y opposer : il ne s’agit pas d’agir à l’insu des personnes mais bien en aval, auprès des entreprises qui, elles, ont déjà récupéré nos consentements.

On peut surenchérir, après 4 ans d’expérience du RGPD : celui-ci a d’énormes trous dans la raquette. Le RGPD a été initié au départ pour limiter et encadrer les pratiques d’extraction des données personnelles par les entreprises auprès des utilisateurs, mais l’économie du courtage de données a quasiment été laissée de côté, comme si cela ne concernait nos vies privée qu’à la marge. Et pour cause : ce que peuvent faire ces entreprises en matière de profilages et corrélations est non seulement l’un des piliers du paradigme libéral de l’économie comportementale, mais reste aussi avant tout un marché business to business. Or, les innovations en matière de profilage et de travail des données comportementales sont vertigineuses1.

Scoop : rien de nouveau

Si vous me lisez un peu, pas de surprise avec ce que je vais vous dire : c’est pas nouveau. L’idée de récolter et tenir à jour des listes de clientèle est au moins aussi vieille que le commerce. L’idée de les vendre est un peu plus récente mais j’ai ouï-dire (à vérifier) que les banquiers de la Renaissance pratiquaient ce petit commerce (en tout cas, je pense que cela allait de pair avec la possibilité d’utiliser facilement du papier et cela a dû s’accroître avec l’imprimerie).

Tiens, c’est intéressant : on peut partir de l’hypothèse que le commerce des données n’est pas vraiment une innovation, mais que c’est une activité qui a utilisé les innovations pour créer des nouveaux marchés. Ou plutôt une activité basée sur des techniques dont la pratique a initié des marchés. Cette hypothèse peut être mise à l’épreuve avec l’histoire de la révolution informatique de la seconde moitié du XXe siècle.

C’est ce que je montre dans un article qui va bientôt paraître dans la revue Zilsel : le courtage de données a connu une brusque croissance à partir du moment où, grâce aux ordinateurs et aux travaux sur les bases de données relationnelles, on a cherché à automatiser la génération de listes clientèles. C’est cette automatisation qui a permis de passer du prospect publicitaire façon pages jaunes à une révolution fondamentale dans l’histoire du marketing : l’analyse prédictive des données comportementales, géodémographiques et psychographiques.

Alors quand ? exactement au tournant des années 1970. On retient de cette période la seconde révolution informatique que les ordinateurs mainframe ont rendu possible en intégrant les organisations (entreprises comme services publics) pour créer des systèmes d’information. Ce qui se passe alors est très intéressant. Déjà les banques (et sociétés d’évaluation de crédit), sur-équipées par rapport aux autres entreprises, passent du modèle de répertoire/suivi de clientèle à l’évaluation de solvabilité et autres fichages. Les associations de consommateurs aux États-Unis ne seront d’ailleurs pas contentes et provoqueront le vote du Fair Credit Reporting Act en 1970. Même des entreprises qui auparavant n’avaient pas vraiment de rapport avec le crédit bancaire, se mirent à acheter des données justement parce qu’elles étaient en mesure de les traiter. Petit extrait de mon article :

(…) C’est ainsi que l’Union Tank Car Company, spécialisée dans la location de wagons et disposant du matériel informatique suffisant, se lança dans l’évaluation de crédit en créant Trans Union en 1968. Cette dernière mena une politique offensive de rachat d’autres agences et dont l’objectif était de rassembler des millions de fiches consommateurs. En 1972 elle créa CRONUS (Credit Reporting Online Network Utility System), un système d’information de stockage sur bandes et de transfert d’information depuis et vers les guichets locaux. Ce modèle de système d’échange en ligne assurait un gain de temps considérable pour la mise à jour des données consommateurs. Ce ne fut pas le seul exemple. Thompson Ramo Wooldridge Inc. (plus tard nommée TRW), spécialisée dans l’aérospatiale et les composants électroniques (mais agissant en fait dans plusieurs secteurs d’activité dont l’informatique), racheta Credit Data Corporation en 1968 pour se lancer dans l’évaluation de crédit (ce fut en 1996 que le service de TRW devint Experian). Quant à la Retail Credit Company, il s’agissait historiquement de la plus grande agence d’évaluation de crédit des États-Unis. Elle s’informatisa complètement en 1970 mais fut obligée de changer d’image et de nom pour Equifax en 1975, après plus de cinq années d’enquêtes administratives (accompagnées d’auditions à charge) menées sur les pratiques de reporting des agences d’évaluation de crédit et la question de la vie privée.

Étude de cas

Prédire. C’est la question qui taraude l’homme depuis la nuit des temps. Dans un monde incertain, l’économie va mal. Qu’il s’agisse de croyance ou de science, l’économie a un besoin vital d’une rationalité de la vision du monde qui permet de spéculer sur l’avenir plus ou moins proche.

L’économie comportementale a vu ses concepts se développer dans les années 1960. Évidemment, la démarche est ancestrale : on sait depuis longtemps identifier un marché potentiel en fonction d’un contexte, d’une ambiance, d’une culture. C’est même le b.a.ba du bon commerçant. Par contre les avancées scientifiques des disciplines comme la psychologie, la sociologie et l’anthropologie, et même la physique et la biologie, on permis de pousser très loin le curseur de l’analyse comportementale des agents économiques, et tout particulièrement l’analyse des facteurs décisionnels. En agissant sur ces facteurs de manière stratégique et éclairée par les sciences comportementales, la possibilité de conditionner le choix économique (comme celui de l’achat d’un bien) devient une activité marketing redoutable surtout lorsque l’économie est lancée dans une rude dynamique concurrentielle comme ce fut le cas avec l’apparition de la fameuse économie de consommation.

L’étude de cas que je propose concerne les entreprises Acxiom et Claritas Inc.. La première est née sous le nom de Demographics en 1968, la seconde créé en 1972 est connue pour porter le système PRIZM. Ces entreprises démontrent que le capitalisme de surveillance s’inscrit dans une histoire longue qui remonte à bien avant les années 2000 et qui est relative à l’usage des technologies qui ont permis d’automatiser de le travail de la donnée, et donc ont accru la rentabilité de ce travail.

Demographics a commencé comme une entreprise électorale à Conway dans l’Arkansas. Elle est dirigée encore actuellement par certains de ses membres « d’origine », en particulier Charles Morgan, un ancien d’IBM qui y a fait venir ses homologues. Elle fut initiée et fondée par Charles Ward, entrepreneur fort connu de l’Arkansas (et dans le monde), à la tête de la Ward Body Works, aujourd’hui IC Bus, fabriquant des fameux bus jaunes réputés fiables et sécurisés.

À l’occasion de la campagne électorale pour le gouverneur de l’Arkansas, Ward voulait faire profiter le parti démocrate local de son ordinateur (un IBM s/360) afin d’optimiser les démarche de prospect et de publipostage. Il engageait alors le parti démocrate dans une course à un « armement » informatique qui opposait depuis plusieurs années le parti Républicain et le parti Démocrate sur le plan de l’analyse électorale. Il fit venir pour cela Charles Morgan qui fini par imposer à Demographics un modèle de développement typique d’IBM afin d’étendre le modèle économique de l’entreprise au-delà du secteur politique sur le chemin de la haute rentabilité financière. Tout en poursuivant les activités de l’entreprise électorale (qui lui vaudront plus tard d’être un grand ami de Clinton, qui commença dans l’Arkansas) mais en s’émancipant de la Ward, Morgan développa pour cela un système automatisé de traitement de listes de clientèles en réseau afin de proposer ce service business to business basé sur l’exploitation de bases de données enrichies de différentes sources, et l’analyse géodémographique (ce qui avait notamment servi pour l’étude des campagnes électorales).

Outre le fait qu’on validait ainsi l’idée que le marketing s’appliquait aussi bien à la politique qu’au commerce de détail, Demographics montrait aussi qu’en exploitant correctement les technologies à disposition (langages bas niveau pour tirer meilleur parti des machines, passage du stockage de données à l’entrepôt de données, temps partagé et transmission réseau) il était possible de développer une activité économique pour des coûts de développement assez faibles, et basée sur la récupération et l’exploitation astucieuse de données. Parallèlement, un sociologue nommé Jonathan Robbin développait PRIZM (Potential Rating Index for Zip Markets), un système de segmentation et de classification géodémographique des populations croisé avec l’analyse du style de vie (lifestyle). Cet ensemble doit aussi être rapproché des recherches sur les bases de données relationnelles tels les travaux initiés par Edgar Codd en 1970 et toute une communauté de chercheurs avec lui.

Teasing

Bien sûr, ces éléments n’entrent pas en relation par hasard. Pour en comprendre les articulations, il va falloir attendre la publication de mon article (rhooo… ce teasing de malaaade !). Vous devinez néanmoins déjà l’ambition : comprendre comment nous en sommes arrivés à l’acceptation sociale du stéréotypage de nos styles de vie, de l’exploitation de nos données comportementales et des modèles décisionnels, en somme tout ce qui fait qu’aujourd’hui le marketing est non seulement le pilier de l’économie mais concentre aussi l’exploitation lucrative des données personnelles. Comment espérer, dans ce cas, qu’une simple régulation du capitalisme siliconevalléesque puisse résoudre quoi que ce soit, alors que c’est l’ensemble du système économique capitaliste qui se gave de données. Le mieux à faire est de créer des îles et des archipels en dehors de l’exploitation lucrative des données. Tenter d’y échapper.

Greg, Achille Talon, *Pas de pitié pour Achille Talon*, Dargaud, 1976, p.36


  1. Il suffit de lire entre les lignes du discours bullshit qui décrit les produits de l’entreprise Liveramp (qui par ailleurs a fusionné récemment avec Acxiom). Il n’y a rien de secret dans ces pratiques, c’est du business, rien que du business… ↩︎